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Le Dépit amoureux

Acte 1

Comédie

ACTEURS
ÉRASTE, amant de Lucile.
ALBERT, père de Lucile.
GROS-RENÉ, valet d’Éraste.
VALÈRE, fils de Polidore.
LUCILE, fille d’Albert.
MARINETTE, suivante de Lucile.
POLIDORE, père de Valère.
FROSINE, confidente d’Ascagne.
ASCAGNE, fille sous l’habit d’homme.
MASCARILLE, valet de Valère.
MÉTAPHRASTE, pédant.
LA RAPIÈRE, bretteur.

 ACTE I, SCÈNE PREMIÈRE

ÉRASTE, GROS-RENÉ.
ÉRASTE
 Veux-tu que je te die [1]  ? Une atteinte secrète
Ne laisse point mon âme en une bonne assiette :
Oui, quoi qu’à mon amour tu puisses repartir,
Il craint d’être la dupe, à ne te point mentir :
Qu’en faveur d’un rival ta foi ne se corrompe,
Ou du moins, qu’avec moi, toi-même on ne te trompe.

GROS-RENÉ
 Pour moi, me soupçonner de quelque mauvais tour,
Je dirai, n’en déplaise à Monsieur votre amour,
Que c’est injustement blesser ma prud’homie
10 Et se connaître mal en physionomie.
Les gens de mon minois ne sont point accusés
D’être, grâces à Dieu, ni fourbes, ni rusés :
Cet honneur qu’on nous fait je ne le démens guères,
Et suis homme fort rond, de toutes les manières [2] .
15 Pour que l’on me trompât, cela se pourrait bien ;
Le doute est mieux fondé ; pourtant je n’en crois rien.
Je ne vois point encore, ou je suis une bête,
Sur quoi vous avez pu prendre martel en tête.
Lucile, à mon avis, vous montre assez d’amour,
20 Elle vous voit, vous parle à toute heure du jour,
Et Valère après tout qui cause votre crainte
Semble n’être à présent souffert que par contrainte.

ÉRASTE
 Souvent d’un faux espoir un amant est nourri ;
Le mieux reçu toujours n’est pas le plus chéri ;
25 Et tout ce que d’ardeur font paraître les femmes
Parfois n’est qu’un beau voile à couvrir d’autres flammes.
Valère enfin, pour être un amant rebuté,
Montre depuis un temps trop de tranquillité ;
Et ce qu’à ces faveurs, dont tu crois l’apparence,
30 Il témoigne de joie ou bien d’indifférence,
M’empoisonne à tous coups leurs plus charmants appas,
Me donne ce chagrin que tu ne comprends pas ;
Tient mon bonheur en doute, et me rend difficile
Une entière croyance aux propos de Lucile.
35 Je voudrais, pour trouver un tel destin plus doux [3] ,
Y voir entrer un peu de son transport jaloux,
Et sur ses déplaisirs et son impatience
Mon âme prendrait lors une pleine assurance.
Toi-même, penses-tu, qu’on puisse, comme il fait,
40 Voir chérir un rival d’un esprit satisfait ?
Et si tu n’en crois rien, dis-moi, je t’en conjure,
Si, j’ai lieu de rêver dessus cette aventure.

GROS-RENÉ
 Peut-être que son cœur a changé de désirs
Connaissant qu’il poussait d’inutiles soupirs.

ÉRASTE
45 Lorsque par les rebuts une âme est détachée,
Elle veut fuir l’objet dont elle fut touchée,
Et ne rompt point sa chaîne avec si peu d’éclat,
Qu’elle puisse rester en un paisible état :
De ce qu’on a chéri la fatale présence
50 Ne nous laisse jamais dedans l’indifférence ;
Et, si de cette vue on n’accroît son dédain,
Notre amour est bien près de nous rentrer au sein.
Enfin, crois-moi, si bien qu’on éteigne une flamme,
Un peu de jalousie occupe encore une âme,
55 Et l’on ne saurait voir, sans en être piqué,
Posséder par un autre un cœur qu’on a manqué.

GROS-RENÉ
 Pour moi, je ne sais point tant de philosophie ;
Ce que voyent [4] mes yeux, franchement je m’y fie,
Et ne suis point de moi si mortel ennemi,
60 Que je m’aille affliger sans sujet ni demi [i]  ;
Pourquoi subtiliser, et faire le capable
À chercher des raisons pour être misérable ?
Sur des soupçons en l’air je m’irais alarmer ?
Laissons venir la fête avant que la chômer [5] .
65 Le chagrin me paraît une incommode chose ;
Je n’en prends point pour moi, sans bonne et juste cause ;
Et mêmes à mes yeux cent sujets d’en avoir
S’offrent le plus souvent, que je ne veux pas voir.
Avec vous en amour je cours même fortune ;
70 Celle que vous aurez me doit être commune ;
La maîtresse ne peut abuser votre foi,
À moins que la suivante en fasse autant pour moi :
Mais j’en fuis la pensée avec un soin extrême.
Je veux croire les gens quand on me dit "Je t’aime" ;
75 Et ne vais point chercher, pour m’estimer heureux,
Si Mascarille ou non, s’arrache les cheveux.
Que tantôt Marinette endure qu’à son aise
Jodelet par plaisir la caresse et la baise [6] ,
Et que ce beau rival en rie ainsi qu’un fou,
80 À son exemple aussi j’en rirai tout mon soûl ;
Et l’on verra qui rit avec meilleure grâce.

ÉRASTE
 Voilà de tes discours.

GROS-RENÉ
 Mais je la vois qui passe.

 SCÈNE II

ÉRASTE, MARINETTE, GROS-RENÉ.
GROS-RENÉ
 Et, Marinette.

MARINETTE
 Oh, oh. Que fais-tu là ?

GROS-RENÉ
 Ma foi,
 Demande, nous étions tout à l’heure sur toi.

MARINETTE
85 Vous êtes aussi là ! Monsieur, depuis une heure
Vous m’avez fait trotter comme un Basque [7] , je meure [8] .

ÉRASTE
 Comment ?

MARINETTE
 Pour vous chercher j’ai fait dix mille pas,
 Et vous promets, ma foi...

ÉRASTE
 Quoi ?

MARINETTE
 Que vous n’êtes pas
 Au temple, au cours, chez vous, ni dans la grande place [9] .

GROS-RENÉ
 Il fallait en jurer [10] .

ÉRASTE
90 Apprends-moi donc de grâce,
 Qui te fait me chercher ?

MARINETTE
 Quelqu’un en vérité,
 Qui pour vous n’a pas trop mauvaise volonté,
Ma maîtresse en un mot.

ÉRASTE
 Ah ! chère Marinette,
 Ton discours de son cœur est-il bien l’interprète ?
95 Ne me déguise point un mystère fatal,
Je ne t’en voudrai pas pour cela plus de mal :
Au nom des dieux, dis-moi si ta belle maîtresse
N’abuse point mes vœux d’une fausse tendresse.

MARINETTE
 Hé, hé, d’où vous vient donc ce plaisant mouvement ?
100 Elle ne fait pas voir assez son sentiment ?
Quel garant est-ce encor que votre amour demande ?
Que lui faut-il ?

GROS-RENÉ
 À moins que Valère se pende,
 Bagatelle ; son cœur ne s’assurera point.

MARINETTE
 Comment ?

GROS-RENÉ
 Il est jaloux jusques en un tel point.

MARINETTE
105 De Valère ? Ah ! vraiment la pensée est bien belle !
Elle peut seulement naître en votre cervelle ?
Je vous croyais du sens, et jusqu’à ce moment ;
J’avais de votre esprit quelque bon sentiment,
Mais, à ce que je vois, je m’étais fort trompée.
110 Ta tête de ce mal est-elle aussi frappée ?

GROS-RENÉ
 Moi jaloux ? Dieu m’en garde, et d’être assez badin [11]
Pour m’aller emmaigrir avec un tel chagrin ;
Outre que de ton cœur ta foi me cautionne,
L’opinion que j’ai de moi-même est trop bonne
115 Pour croire auprès de moi que quelqu’autre te plût.
Où diantre pourrais-tu trouver qui me valût ?

MARINETTE
 En effet, tu dis bien, voilà comme il faut être,
Jamais de ces soupçons qu’un jaloux fait paraître :
Tout le fruit qu’on en cueille est de se mettre mal,
120 Et d’avancer par là les desseins d’un rival :
Au mérite souvent de qui l’éclat vous blesse,
Vos chagrins font ouvrir les yeux d’une maîtresse ;
Et j’en sais tel qui doit son destin le plus doux
Aux soins trop inquiets de son rival jaloux.
125 Enfin, quoi qu’il en soit, témoigner de l’ombrage
C’est jouer en amour un mauvais personnage,
Et se rendre après tout misérable à crédit [12]  :
Cela, seigneur Éraste, en passant vous soit dit.

ÉRASTE
 Eh bien, n’en parlons plus, que venais-tu m’apprendre ?

MARINETTE
130 Vous mériteriez bien que l’on vous fît attendre :
Qu’afin de vous punir je vous tinsse caché,
Le grand secret pourquoi je vous ai tant cherché.
Tenez, voyez ce mot, et sortez hors de doute.
Lisez-le donc tout haut ; personne ici n’écoute.

ÉRASTE lit.
135 
"Vous m’avez dit que votre amour
Était capable de tout faire,
Il se couronnera lui-même dans ce jour,
S’il peut avoir l’aveu d’un père.
Faites parler les droits qu’on a dessus mon cœur ;
140 
Je vous en donne la licence :
Et, si c’est en votre faveur,
Je vous réponds de mon obéissance."

Ah ! quel bonheur ! Ô, toi, qui me l’as apporté
Je te dois regarder comme une déité.

GROS-RENÉ
145 Je vous le disais bien contre votre croyance,
Je ne me trompe guère aux choses que je pense.

ÉRASTE lit.
 
"Faites parler les droits qu’on a dessus mon cœur ;
Je vous en donne la licence : Et, si c’est en votre faveur,
150 
Je vous réponds de mon obéissance."

MARINETTE
 Si je lui rapportais vos faiblesses d’esprit,
Elle désavouerait bientôt un tel écrit.

ÉRASTE
 Ah, cache-lui, de grâce, une peur passagère
Où mon âme a cru voir quelque peu de lumière [13]  ;
155 Ou, si tu la lui dis, ajoute que ma mort
Est prête d’expier l’erreur de ce transport ;
Que je vais à ses pieds, si j’ai pu lui déplaire,
Sacrifier ma vie à sa juste colère.

MARINETTE
 Ne parlons point de mort, ce n’en est pas le temps.

ÉRASTE
160 Au reste, je te dois beaucoup, et je prétends
Reconnaître dans peu de la bonne manière
Les soins d’une si noble et si belle courrière.

MARINETTE
 À propos ; savez-vous où je vous ai cherché
Tantôt encore ?

ÉRASTE
 Hé bien ?

MARINETTE
 Tout proche du marché,
 Où vous savez.

ÉRASTE
 Où donc ?

MARINETTE
165 Là, dans cette boutique
 Où dès le mois passé votre cœur magnifique
Me promit, de sa grâce [14] , une bague.

ÉRASTE
 Ah ! j’entends.

GROS-RENÉ
 La matoise !

ÉRASTE
 Il est vrai, j’ai tardé trop longtemps
 À m’acquitter vers toi d’une telle promesse ;
Mais...

MARINETTE
170 Ce que j’en ai dit, n’est pas que je vous presse.

GROS-RENÉ
 Oh ! que non !

ÉRASTE [15] lui donne sa bague.
 Celle-ci peut-être aura de quoi
 Te plaire. Accepte-la pour celle que je doi.

MARINETTE
 Monsieur, vous vous moquez, j’aurais honte à la prendre.

GROS-RENÉ
 Pauvre honteuse, prends, sans davantage attendre.
175 Refuser ce qu’on donne, est bon à faire aux fous.

MARINETTE
 Ce sera pour garder quelque chose de vous.

ÉRASTE
 Quand puis-je rendre grâce à cet ange adorable ?

MARINETTE
 Travaillez à vous rendre un père favorable.

ÉRASTE
 Mais, s’il me rebutait, dois-je...

MARINETTE
 Alors comme alors [16] ,
180 Pour vous on emploiera toutes sortes d’efforts,
D’une façon ou d’autre il faut qu’elle soit vôtre ;
Faites votre pouvoir, et nous ferons le nôtre.

ÉRASTE
 Adieu, nous en saurons le succès [17] dans ce jour.

MARINETTE
 Et nous, que dirons-nous aussi de notre amour ?
Tu ne m’en parles point.

GROS-RENÉ
185 Un hymen qu’on souhaite
 Entre gens comme nous est chose bientôt faite.
Je te veux. Me veux-tu de même ?

MARINETTE
 Avec plaisir.

GROS-RENÉ
 Touche [18]  ; il suffit.

MARINETTE
 Adieu, Gros-René, mon désir.

GROS-RENÉ
 Adieu, mon astre.

MARINETTE
 Adieu, beau tison de ma flamme.

GROS-RENÉ
190 Adieu, chère comète, arc-en-ciel de mon âme.
Le bon Dieu soit loué, nos affaires vont bien :
Albert n’est pas un homme à vous refuser rien.

ÉRASTE
 Valère vient à nous.

GROS-RENÉ
 Je plains le pauvre hère,
 Sachant ce qui se passe.

 SCÈNE III

ÉRASTE, VALÈRE, GROS-RENÉ.
ÉRASTE
 Hé bien ? Seigneur Valère.

VALÈRE
 Hé bien ? Seigneur Éraste.

ÉRASTE
195 En quel état l’amour ?

VALÈRE
 En quel état vos feux ?

ÉRASTE
 Plus forts de jour en jour.

VALÈRE
 Et mon amour plus fort.

ÉRASTE
 Pour Lucile ?

VALÈRE
 Pour elle.

ÉRASTE
 Certes, je l’avouerai, vous êtes le modèle
D’une rare constance.

VALÈRE
 Et votre fermeté
200 Doit être un rare exemple à la postérité.

ÉRASTE
 Pour moi, je suis peu fait à cet amour austère,
Qui dans les seuls regards trouve à se satisfaire,
Et je ne forme point d’assez beaux sentiments,
Pour souffrir constamment [19] les mauvais traitements.
205 Enfin, quand j’aime bien, j’aime fort que l’on m’aime.

VALÈRE
 Il est très naturel, et j’en suis bien de même :
Le plus parfait objet dont je serais charmé
N’aurait pas mes tributs, n’en étant point aimé.

ÉRASTE
 Lucile cependant...

VALÈRE
 Lucile dans son âme
210 Rend tout ce que je veux qu’elle rende à ma flamme.

ÉRASTE
 Vous êtes donc facile à contenter.

VALÈRE
 Pas tant
 Que vous pourriez penser.

ÉRASTE
 Je puis croire pourtant,
 Sans trop de vanité, que je suis en sa grâce.

VALÈRE
 Moi, je sais que j’y tiens une assez bonne place.

ÉRASTE
 Ne vous abusez point ; croyez-moi.

VALÈRE
215 Croyez-moi,
 Ne laissez point duper vos yeux à trop de foi [20] .

ÉRASTE
 Si j’osais vous montrer une preuve assurée
Que son cœur... Non ; votre âme en serait altérée.

VALÈRE
 Si je vous osais moi découvrir en secret...
220 Mais, je vous fâcherais, et veux être discret.

ÉRASTE
 Vraiment, vous me poussez ; et contre mon envie
Votre présomption veut que je l’humilie.
Lisez.

VALÈRE
 Ces mots sont doux.

ÉRASTE
 Vous connaissez la main ?

VALÈRE
 Oui, de Lucile.

ÉRASTE
 Hé bien ? cet espoir si certain...

VALÈRE, riant [21] .
 Adieu, seigneur Éraste.

GROS-RENÉ
225 Il est fou, le bon sire,
 Où vient-il donc, pour lui de voir le mot pour rire [22]  ?

ÉRASTE
 Certes, il me surprend, et j’ignore, entre nous,
Quel diable de mystère est caché là-dessous.

GROS-RENÉ
 Son valet vient, je pense.

ÉRASTE
 Oui, je le vois paraître.
230 Feignons, pour le jeter sur l’amour de son maître.

 SCÈNE IV

MASCARILLE, ÉRASTE, GROS-RENÉ.
MASCARILLE
 Non, je ne trouve point d’état plus malheureux,
Que d’avoir un patron jeune et fort amoureux.

GROS-RENÉ
 Bonjour.

MASCARILLE
 Bonjour.

GROS-RENÉ
 Où tend Mascarille à cette heure ?
 Que fait-il ? revient-il ? va-t-il ? ou s’il demeure ?

MASCARILLE
235 Non, je ne reviens pas ; car je n’ai pas été :
Je ne vais pas aussi ; car je suis arrêté :
Et ne demeure point ; car, tout de ce pas même,
Je prétends m’en aller.

ÉRASTE
 La rigueur est extrême :
 Doucement, Mascarille.

MASCARILLE
 Ha ! Monsieur, serviteur.

ÉRASTE
240 Vous nous fuyez bien vite ? Hé quoi ! vous fais-je peur ?

MASCARILLE
 Je ne crois pas cela de votre courtoisie.

ÉRASTE
 Touche : nous n’avons plus sujet de jalousie ;
Nous devenons amis, et mes feux que j’éteins
Laissent la place libre à vos heureux desseins.

MASCARILLE
 Plût à Dieu !

ÉRASTE
245 Gros-René sait qu’ailleurs je me jette.

GROS-RENÉ
 Sans doute [23]  ; et je te cède aussi la Marinette.

MASCARILLE
 Passons sur ce point-là ; notre rivalité
N’est pas pour en venir à grande extrémité :
Mais, est-ce un coup bien sûr que Votre Seigneurie
250 Soit désenamourée, ou si c’est raillerie ?

ÉRASTE
 J’ai su qu’en ses amours ton maître était trop bien ;
Et je serais un fou de prétendre plus rien
Aux étroites faveurs qu’il a de cette belle [24] .

MASCARILLE
 Certes, vous me plaisez avec cette nouvelle ;
255 Outre qu’en nos projets je vous craignais un peu,
Vous tirez sagement votre épingle du jeu.
Oui, vous avez bien fait de quitter une place,
Où l’on vous caressait pour la seule grimace ;
Et mille fois, sachant tout ce qui se passait,
260 J’ai plaint le faux espoir dont on vous repaissait.
On offense un brave homme alors que l’on l’abuse.
Mais, d’où, diantre, après tout, avez-vous su la ruse ?
Car cet engagement mutuel de leur foi
N’eut, pour témoins, la nuit, que deux autres et moi ;
265 Et l’on croit jusqu’ici la chaîne fort secrète
Qui rend de nos amants la flamme satisfaite.

ÉRASTE
 Hé ! que dis-tu ?

MASCARILLE
 Je dis que je suis interdit :
 Et ne sais pas, Monsieur, qui peut vous avoir dit,
Que, sous ce faux semblant qui trompe tout le monde,
270 En vous trompant aussi, leur ardeur sans seconde
D’un secret mariage a serré le lien.

ÉRASTE
 Vous en avez menti.

MASCARILLE
 Monsieur, je le veux bien.

ÉRASTE
 Vous êtes un coquin.

MASCARILLE
 D’accord.

ÉRASTE
 Et cette audace
 Mériterait cent coups de bâton sur la place.

MASCARILLE
 Vous avez tout pouvoir.

ÉRASTE
 Ha ! Gros-René.

GROS-RENÉ
275 Monsieur.

ÉRASTE
 Je démens un discours dont je n’ai que trop peur.
(À Mascarille.)
Tu penses fuir ?

MASCARILLE
 Nenni.

ÉRASTE
 Quoi ! Lucile est la femme...

MASCARILLE
 Non, Monsieur, je raillais.

ÉRASTE
 Ah ! vous railliez [i]  ! infâme.

MASCARILLE
 Non, je ne raillais point.

ÉRASTE
 Il est donc vrai ?

MASCARILLE
 Non pas,
 Je ne dis pas cela.

ÉRASTE
 Que dis-tu donc ?

MASCARILLE
280 Hélas !
 Je ne dis rien, de peur de mal parler.

ÉRASTE
 Assure,
 Ou si c’est chose vraie, ou si c’est imposture.

MASCARILLE
 C’est ce qu’il vous plaira : je ne suis pas ici
Pour vous rien contester.

ÉRASTE [25]
 Veux-tu dire ? Voici,
285 Sans marchander, de quoi te délier la langue.

MASCARILLE
 Elle ira faire encor quelque sotte harangue.
Hé, de grâce, plutôt, si vous le trouvez bon,
Donnez-moi vitement quelques coups de bâton,
Et me laissez tirer mes chausses [26] sans murmure.

ÉRASTE
290 Tu mourras, ou je veux que la vérité pure
S’exprime par ta bouche.

MASCARILLE
 Hélas ! Je la dirai :
 Mais, peut-être, Monsieur, que je vous fâcherai.

ÉRASTE
 Parle : mais prends bien garde à ce que tu vas faire,
À ma juste fureur rien ne te peut soustraire,
295 Si tu mens d’un seul mot en ce que tu diras.

MASCARILLE
 J’y consens, rompez-moi les jambes et les bras,
Faites-moi pis encor, tuez-moi si j’impose [27]
En tout ce que j’ai dit ici la moindre chose.

ÉRASTE
 Ce mariage est vrai ?

MASCARILLE
 Ma langue, en cet endroit,
300 A fait un pas de clerc dont elle s’aperçoit :
Mais, enfin, cette affaire est comme vous la dites,
Et c’est après cinq jours de nocturnes visites,
Tandis que vous serviez à mieux couvrir leur jeu,
Que depuis avant-hier ils sont joints de ce nœud ;
305 Et Lucile depuis fait encor moins paraître
La violente amour qu’elle porte à mon maître,
Et veut absolument que tout ce qu’il verra,
Et qu’en votre faveur son cœur témoignera,
Il l’impute à l’effet d’une haute prudence ;
310 Qui veut de leurs secrets ôter la connaissance.
Si, malgré mes serments, vous doutez de ma foi,
Gros-René peut venir une nuit avec moi ;
Et je lui ferai voir étant en sentinelle
Que nous avons dans l’ombre un libre accès chez elle.

ÉRASTE
 Ote-toi de mes yeux, maraud.

MASCARILLE
315 Et de grand cœur ;
 C’est ce que je demande.

ÉRASTE
 Hé bien ?

GROS-RENÉ
 Hé bien, Monsieur,
 Nous en tenons [28] tous deux, si l’autre est véritable.

ÉRASTE
 Las ! il ne l’est que trop, le bourreau détestable.
Je vois trop d’apparence à tout ce qu’il a dit :
320 Et ce qu’a fait Valère, en voyant cet écrit,
Marque bien leur concert, et que c’est une baye [29]
Qui sert sans doute [30] aux feux dont l’ingrate le paye.

 SCÈNE V

MARINETTE, GROS-RENÉ, ÉRASTE.
MARINETTE
 Je viens vous avertir que tantôt sur le soir
Ma maîtresse au jardin vous permet de la voir.

ÉRASTE
325 Oses-tu me parler, âme double et traîtresse ?
Va, sors de ma présence, et dis à ta maîtresse,
Qu’avecque ses écrits elle me laisse en paix,
Et que voilà l’état, infâme, que j’en fais [31] .

MARINETTE
 Gros-René, dis-moi donc, quelle mouche le pique ?

GROS-RENÉ
330 M’oses-tu bien encor parler ? femelle inique ?
Crocodile trompeur, de qui le cœur félon
Est pire qu’un satrape, ou bien qu’un Lestrygon [32] .
Va, va, rendre réponse à ta bonne maîtresse,
Et lui dis bien et beau que, malgré sa souplesse [33] ,
335 Nous ne sommes plus sots, ni mon maître, ni moi,
Et désormais qu’elle aille au diable avecque toi.

MARINETTE, seule.
 Ma pauvre Marinette, es-tu bien éveillée ?
De quel démon est donc leur âme travaillée ?
Quoi, faire un tel accueil à nos soins obligeants !
340 Oh ! que ceci chez nous va surprendre les gens !

[1] Die : forme ancienne du subjonctif présent, pour dise.

[2] Fort rond de toutes les manières : l’acteur Du Parc, qui créa le rôle de Gros-René, était célèbre pour sa corpulence.

[3] VAR. Je voudrais, pour trouver un tel destin bien doux (1682).

[4] Voyent : deux syllabes (comme au vers 969).

[i] Sans sujet ni demi : sans aucun sujet. cf. le dictionnaire de Furetière (éd. 1701) : "Le petit peuple dit : sans respect ni demi, pour dire : sans aucun respect."

[5] Laissons venir la fête avant que la chômer : "Il ne faut point chômer les fêtes avant qu’elles soient venues : il ne faut point s’affliger ou se réjouir par prévoyance avant que les biens ou les maux soient arrivés" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[6] VAR. Gros-René par plaisir la caresse et la baise. (1682).
En 1659-1660, Jodelet passa chez Molière alors que Du Parc (Gros-René) déserta la troupe de Molière pour celle du Marais.

[7] Les Basques passaient pour être des marcheurs rapides et infatigables.

[8] VAR. Vous m’avez fait trotter comme un Basque, ou je meure. (1682)

[9] Si la scène de la comédie est à Paris, comme l’affirme l’édition de 1734, il s’agit de l’église ou du jardin du Temple, du Cours la Reine, de la Place Royale. Mais la scène se passe-t-elle à Paris ? Le marché dont il est question au vers 164 semble la situer dans une petite ville.

[10] VAR. Il en fallait jurer (1682).

[11] Badin : naïf, sot, niais.

[12] À crédit : "à plaisir, sans utilité, sans fondement" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[13] Quelque peu de lumière : quelque vraisemblance, quelque fondement.

[14] De sa grâce : de son propre mouvement.

[15] VAR. ÉRASTE lui donne sa bague. (1682).

[16] Alors comme alors : "Quand les choses arriveront, on s’y conformera, on se tirera d’affaire comme on pourra" (Littré).

[17] Le succès : le résultat (bon ou mauvais).

[18] Au XVIIe siècle, le fait de se toucher la main de manière solennelle équivaut à un engagement, et ici à une promesse de mariage.

[19] Constamment : avec constance.

[20] Trop de foi : trop de confiance.

[21] VAR. ÉRASTE, riant et s’en allant (1682).

[22] VAR. Où vient-il donc pour lui d’avoir le mot pour rire ? (1682). Où vient-il (au sens de convenir) : à quoi est-ce que cela rime pour lui d’avoir le mot pour rire ?

[23] Sans doute : assurément.

[24] VAR. Aux secrètes faveurs que lui fait cette belle. (1682).

[i] Vous railliez : toutes les éditions anciennes, y compris 1734, ont : Vous raillez. Comme beaucoup d’éditeurs, nous corrigeons et changeons ce présent en imparfait pour qu’il s’accorde avec les deux imparfaits (je raillais, je ne raillais point) des vers 278 et 279.

[25] VAR. ÉRASTE, tirant son épée. (1734).

[26] Tirer mes chausses : décamper.

[27] Si j’impose  : si j’assure mensongèrement.

[28] Nous en tenons : nous sommes dupés, nous sommes attrapés.

[29] Et que c’est une baye... : et que c’est une tromperie qui sert à dissimuler l’amour que Lucile lui porte.

[30] Sans doute : assurément, sans aucun doute.

[31] VAR. Il déchire la lettre (1682).

[32] Un Lestrygon : les Lestrygons sont des géants anthropophages qui apparaissent dans le chant X de L’Odyssée .

[33] Souplesse : ruse artificieuse, habileté à tromper.