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Dom Garcie de Navarre

Acte 1

DOM GARCIE DE NAVARRE OU LE PRINCE JALOUX

Comédie

PERSONNAGES

DOM GARCIE, prince de Navarre, amant d’Elvire.
ELVIRE, princesse de Léon.
ÉLISE, confidente d’Elvire.
DOM ALFONSE, prince de Léon, cru prince de Castille, sous le nom de Dom Sylve.
IGNÈS, comtesse, amante de Dom Sylve, aimée par Mauregat, usurpateur de l’État de Léon.
DOM ALVAR, confident de Dom Garcie, amant d’Élise.
DOM LOPE, autre confident de Dom Garcie, amant rebuté d’Élise.
DOM PÈDRE, écuyer d’Ignès.
La scène est à Astorgue, ville d’Espagne, dans le royaume de Léon.

 ACTE I, SCÈNE PREMIÈRE

DONE ELVIRE, ÉLISE.
DONE ELVIRE
 Non, ce n’est point un choix, qui pour ces deux amants,
Sut régler de mon cœur les secrets sentiments ;
Et le Prince n’a point dans tout ce qu’il peut être,
Ce qui fit préférer l’amour qu’il fait paraître.
Dom Sylve comme lui fit briller à mes yeux
Toutes les qualités d’un héros glorieux ;
Même éclat de vertus, joint à même naissance,
Me parlait en tous deux pour cette préférence ;
Et je serais encore à nommer le vainqueur,
10 Si le mérite seul prenait droit sur un cœur.
Mais ces chaînes du ciel, qui tombent sur nos âmes,
Décidèrent en moi le destin de leurs flammes [1]  ;
Et toute mon estime égale entre les deux,
Laissa vers Dom Garcie entraîner tous mes vœux.

ÉLISE
15 Cet amour que pour lui votre astre vous inspire,
N’a sur vos actions pris que bien peu d’empire ;
Puisque nos yeux, Madame, ont pu longtemps douter
Qui de ces deux amants vous vouliez mieux traiter.

DONE ELVIRE
 De ces nobles rivaux l’amoureuse poursuite,
20 À de fâcheux combats, Élise, m’a réduite.
Quand je regardais l’un, rien ne me reprochait
Le tendre mouvement où mon âme penchait ;
Mais je me l’imputais à beaucoup d’injustice,
Quand de l’autre à mes yeux s’offrait le sacrifice.
25 Et Dom Sylve, après tout, dans ses soins amoureux
Me semblait mériter un destin plus heureux.
Je m’opposais encor, ce qu’au sang de Castille,
Du feu roi de Léon, semble devoir la fille ;
Et la longue amitié, qui d’un étroit lien
30 Joignit les intérêts, de son père et du mien.
Ainsi plus dans mon âme un autre prenait place,
Plus de tous ses respects je plaignais la disgrâce :
Ma pitié complaisante à ses brûlants soupirs,
D’un dehors favorable amusait ses désirs ;
35 Et voulait réparer par ce faible avantage,
Ce qu’au fond de mon cœur je lui faisais d’outrage.

ÉLISE
 Mais son premier amour que vous avez appris,
Doit de cette contrainte affranchir vos esprits.
Et puisqu’avant ces soins, où pour vous il s’engage,
40 Done Ignès de son cœur avait reçu l’hommage ;
Et que par des liens aussi fermes que doux
L’amitié vous unit cette comtesse et vous.
Son secret révélé vous est une matière
À donner à vos vœux liberté tout entière ;
45 Et vous pouvez sans crainte à cet amant confus
D’un devoir d’amitié couvrir tous vos refus.

DONE ELVIRE
 Il est vrai que j’ai lieu de chérir la nouvelle,
Qui m’apprit que Dom Sylve était un infidèle ;
Puisque par ses ardeurs mon cœur tyrannisé
50 Contre elles à présent se voit autorisé,
Qu’il en peut justement combattre les hommages,
Et sans scrupule ailleurs donner tous ses suffrages.
Mais enfin quelle joie en peut prendre ce cœur,
Si d’une autre contrainte il souffre la rigueur ?
55 Si d’un prince jaloux l’éternelle faiblesse,
Reçoit indignement les soins de ma tendresse ;
Et semble préparer dans mon juste courroux
Un éclat à briser tout commerce entre nous ?

ÉLISE
 Mais si de votre bouche il n’a point su sa gloire [2] ,
60 Est-ce un crime pour lui que de n’oser la croire ?
Et ce qui d’un rival a pu flatter les feux,
L’autorise-t-il pas à douter de vos vœux ?

DONE ELVIRE
 Non, non, de cette sombre, et lâche jalousie
Rien ne peut excuser l’étrange frénésie ;
65 Et par mes actions je l’ai trop informé,
Qu’il peut bien se flatter du bonheur d’être aimé.
Sans employer la langue, il est des interprètes
Qui parlent clairement des atteintes secrètes.
Un soupir, un regard, une simple rougeur,
70 Un silence est assez pour expliquer un cœur.
Tout parle dans l’amour, et sur cette matière
Le moindre jour doit être une grande lumière ;
Puisque chez notre sexe, où l’honneur est puissant,
On ne montre jamais tout ce que l’on ressent.
75 J’ai voulu, je l’avoue ajuster ma conduite,
Et voir d’un œil égal, l’un et l’autre mérite :
Mais que contre ses vœux on combat vainement,
Et que la différence est connue aisément,
De toutes ces faveurs qu’on fait avec étude
80 À celles où du cœur fait pencher l’habitude.
Dans les unes toujours, on paraît se forcer ;
Mais les autres, hélas ! se font sans y penser,
Semblables à ces eaux, si pures et si belles,
Qui coulent sans effort des sources naturelles.
85 Ma pitié pour Dom Sylve, avait beau l’émouvoir,
J’en trahissais les soins, sans m’en apercevoir.
Et mes regards au Prince, en un pareil martyre
En disaient toujours plus, que je n’en voulais dire [3] .

ÉLISE
 Enfin, si les soupçons de cet illustre amant,
90 Puisque vous le voulez n’ont point de fondement ;
Pour le moins font-ils foi d’une âme bien atteinte,
Et d’autres chériraient ce qui fait votre plainte.
De jaloux mouvements doivent être odieux,
S’ils partent d’un amour qui déplaise à nos yeux.
95 Mais tout ce qu’un amant nous peut montrer d’alarmes,
Doit lorsque nous l’aimons, avoir pour nous des charmes ;
C’est par là que son feu se peut mieux exprimer,
Et plus il est jaloux, plus nous devons l’aimer ;
Ainsi puisqu’en votre âme un prince magnanime...

DONE ELVIRE
100 Ah ! ne m’avancez point cette étrange maxime
Partout la jalousie est un monstre odieux,
Rien n’en peut adoucir les traits injurieux ;
Et plus l’amour est cher, qui lui donne naissance
Plus on doit ressentir les coups de cette offense.
105 Voir un prince emporté, qui perd à tous moments
Le respect que l’amour inspire aux vrais amants :
Qui dans les soins jaloux, où son âme se noie,
Querelle également mon chagrin, et ma joie ;
Et dans tous mes regards ne peut rien remarquer,
110 Qu’en faveur d’un rival il ne veuille expliquer.
Non, non, par ces soupçons je suis trop offensée,
Et sans déguisement je te dis ma pensée.
Le prince Dom Garcie est cher à mes désirs,
Il peut d’un cœur illustre échauffer les soupirs :
115 Au milieu de Léon, on a vu son courage
Me donner de sa flamme un noble témoignage,
Braver en ma faveur les [4] périls les plus grands,
M’enlever aux desseins de nos lâches tyrans.
Et dans ces murs forcés mettre ma destinée,
120 À couvert des horreurs d’un indigne hyménée [5]  ;
Et je ne cèle point que j’aurais de l’ennui,
Que la gloire en fût due à quelque autre qu’à lui ;
Car un cœur amoureux prend un plaisir extrême,
À se voir redevable, Élise, à ce qu’il aime ;
125 Et sa flamme timide ose mieux éclater,
Lorsqu’en favorisant, elle croit s’acquitter.
Oui, j’aime qu’un secours qui hasarde sa tête [6]
Semble à sa passion donner droit de conquête.
J’aime que mon péril m’ait jetée en ses mains,
130 Et si les bruits communs ne sont pas des bruits vains ;
Si la bonté du Ciel nous ramène mon frère,
Les vœux les plus ardents, que mon cœur puisse faire ;
C’est que son bras encor, sur un perfide sang
Puisse aider à ce frère, à reprendre son rang.
135 Et par d’heureux succès d’une haute vaillance
Mériter tous les soins de sa reconnaissance :
Mais avec tout cela, s’il pousse mon courroux,
S’il ne purge ses feux de leurs transports jaloux,
Et ne les range aux lois, que je lui veux prescrire,
140 C’est inutilement qu’il prétend Done Elvire.
L’hymen ne peut nous joindre, et j’abhorre des nœuds,
Qui deviendraient sans doute un enfer pour tous deux.

ÉLISE
 Bien que l’on pût avoir des sentiments tout autres,
C’est au Prince, Madame, à se régler aux vôtres,
145 Et dans votre billet ils sont si bien marqués,
Que quand il les verra de la sorte expliqués...

DONE ELVIRE
 Je n’y veux point, Élise, employer cette lettre,
C’est un soin qu’à ma bouche, il me vaut mieux commettre.
La faveur d’un écrit laisse aux mains d’un amant
150 Des témoins trop constants de notre attachement :
Ainsi donc empêchez, qu’au Prince on ne la livre.

ÉLISE
 Toutes vos volontés sont des lois qu’on doit suivre.
J’admire cependant que le Ciel ait jeté
Dans le goût des esprits tant de diversité,
155 Et que ce que les uns regardent comme outrage,
Soit vu par d’autres yeux sous un autre visage [i] .
Pour moi je trouverais mon sort tout à fait doux,
Si j’avais un amant qui pût être jaloux ;
Je saurais m’applaudir de son inquiétude ;
160 Et ce qui pour mon âme est souvent un peu rude,
C’est de voir Dom Alvar ne prendre aucun souci.

DONE ELVIRE
 Nous ne le croyions pas si proche ; le voici.

 SCÈNE II

DONE ELVIRE, DOM ALVAR, ÉLISE.
DONE ELVIRE
 Votre retour surprend, qu’avez-vous à m’apprendre ?
Dom Alphonse vient-il, a-t-on lieu de l’attendre ?

DOM ALVAR
165 Oui, Madame, et ce frère en Castille élevé
De rentrer dans ses droits voit le temps arrivé.
Jusqu’ici Dom Louis qui vit à sa prudence
Par le feu Roi mourant, commettre son enfance,
A caché ses destins aux yeux de tout l’État,
170 Pour l’ôter aux fureurs du traître Mauregat.
Et bien que le tyran, depuis sa lâche audace,
L’ait souvent demandé pour lui rendre sa place ;
Jamais son zèle ardent n’a pris de sûreté,
À l’appas dangereux de sa fausse équité [i] .
175 Mais les peuples émus [7] par cette violence
Que vous a voulu faire une injuste puissance,
Ce généreux vieillard a cru qu’il était temps
D’éprouver le succès d’un espoir de vingt ans.
Il a tenté Léon, et ses fidèles trames,
180 Des grands, comme du peuple ont pratiqué les âmes [8] ,
Tandis que la Castille armait dix mille bras,
Pour redonner ce prince aux vœux de ses États ;
Il fait auparavant semer sa renommée,
Et ne veut le montrer qu’en tête d’une armée.
185 Que tout prêt à lancer le foudre punisseur [i] ,
Sous qui doit succomber un lâche ravisseur.
On investit Léon, et Dom Sylve en personne
Commande le secours que son père vous donne.

DONE ELVIRE
 Un secours si puissant doit flatter notre espoir ;
190 Mais je crains que mon frère y puisse trop devoir [9] .

DOM ALVAR
 Mais, Madame, admirez que malgré la tempête
Que votre usurpateur voit gronder sur sa tête [10] ,
Tous les bruits de Léon annoncent pour certain,
Qu’à la comtesse Ignès il va donner la main.

DONE ELVIRE
195 Il cherche dans l’hymen de cette illustre fille
L’appui du grand crédit, où se voit sa famille ;
Je ne reçois rien d’elle, et j’en suis en souci,
Mais son cœur au tyran fut toujours endurci.

ÉLISE
 De trop puissants motifs, d’honneur et de tendresse,
200 Opposent ses refus aux nœuds dont on la presse,
Pour...

DOM ALVAR
 Le Prince entre ici.

 SCÈNE III

DOM GARCIE, DONE ELVIRE, DOM ALVAR, ÉLISE.
DOM GARCIE
 Je viens m’intéresser,
 Madame, au doux espoir, qu’il vous vient d’annoncer.
Ce frère qui menace un tyran plein de crimes,
Flatte de mon amour les transports légitimes.
205 Son sort offre à mon bras des périls glorieux,
Dont je puis faire hommage à l’éclat de vos yeux,
Et par eux m’acquérir, si le Ciel m’est propice,
La gloire d’un revers [11] , que vous doit sa justice ;
Qui va faire à vos pieds choir l’infidélité,
210 Et rendre à votre sang toute sa dignité.
Mais ce qui plus me plaît, d’une attente si chère,
C’est que pour être roi, le Ciel vous rend ce frère ;
Et qu’ainsi mon amour peut éclater au moins
Sans qu’à d’autres motifs on impute ses soins ;
215 Et qu’il soit soupçonné, que dans votre personne
Il cherche à me gagner les droits d’une couronne.
Oui, tout mon cœur voudrait montrer aux yeux de tous,
Qu’il ne regarde en vous autre chose que vous [12]  ;
Et cent fois, si je puis le dire sans offense,
220 Ses vœux se sont armés contre votre naissance,
Leur chaleur indiscrète a d’un destin plus bas
Souhaité le partage à vos divins appas,
Afin que de ce cœur, le noble sacrifice
Pût du Ciel envers vous réparer l’injustice ;
225 Et votre sort tenir des mains de mon amour,
Tout ce qu’il doit au sang, dont vous tenez le jour.
Mais puisque enfin les Cieux, de tout ce juste hommage,
À mes feux prévenus [13] dérobent l’avantage.
Trouvez bon que ces feux, prennent un peu d’espoir
230 Sur la mort que mon bras s’apprête à faire voir [14]  ;
Et qu’ils osent briguer par d’illustres services,
D’un frère et d’un État les suffrages propices.

DONE ELVIRE
 Je sais que vous pouvez, Prince, en vengeant nos droits
Faire par votre amour parler cent beaux exploits.
235 Mais ce n’est pas assez pour le prix qu’il espère
Que l’aveu d’un État, et la faveur d’un frère.
Done Elvire n’est pas au bout de cet effort,
Et je vous vois à vaincre un obstacle plus fort.

DOM GARCIE
 Oui, Madame, j’entends ce que vous voulez dire,
240 Je sais bien que pour vous mon cœur en vain soupire ;
Et l’obstacle puissant, qui s’oppose à mes feux,
Sans que vous le nommiez, n’est pas secret pour eux.

DONE ELVIRE
 Souvent on entend mal, ce qu’on croit bien entendre,
Et par trop de chaleur, Prince, on se peut méprendre.
245 Mais puisqu’il faut parler, désirez-vous savoir,
Quand vous pourrez me plaire, et prendre quelque espoir ?

DOM GARCIE
 Ce me sera, Madame, une faveur extrême.

DONE ELVIRE
 Quand vous saurez m’aimer, comme il faut que l’on aime [15] .

DOM GARCIE
 Et que peut-on, hélas ! observer sous les cieux
250 Qui ne cède à l’ardeur, que m’inspirent vos yeux ?

DONE ELVIRE
 Quand votre passion ne fera rien paraître,
Dont se puisse [16] indigner celle qui l’a fait naître.

DOM GARCIE
 C’est là son plus grand soin.

DONE ELVIRE
 Quand tous ses mouvements
 Ne prendront point de moi de trop bas sentiments.

DOM GARCIE
 Ils vous révèrent trop.

DONE ELVIRE
255 Quand d’un injuste ombrage
 Votre raison saura me réparer l’outrage [17]  ;
Et que vous bannirez, enfin, ce monstre affreux,
Qui de son noir venin empoisonne vos feux.
Cette jalouse humeur, dont l’importun caprice,
260 Aux vœux, que vous m’offrez, rend un mauvais office,
S’oppose à leur attente, et contre eux à tous coups
Arme les mouvements de mon juste courroux.

DOM GARCIE
 Ah ! Madame, il est vrai, quelque effort que je fasse,
Qu’un peu de jalousie en mon cœur trouve place,
265 Et qu’un rival absent de vos divins appas [18]
Au repos de ce cœur vient livrer des combats.
Soit caprice, ou raison, j’ai toujours la croyance
Que votre âme en ces lieux souffre de son absence ;
Et que malgré mes soins, vos soupirs amoureux
270 Vont trouver à tous coups ce rival trop heureux.
Mais si de tels soupçons ont de quoi vous déplaire,
Il vous est bien facile, hélas ! de m’y soustraire ;
Et leur bannissement, dont j’accepte la loi
Dépend bien plus de vous, qu’il ne dépend de moi.
275 Oui, c’est vous qui pouvez par deux mots pleins de flamme,
Contre la jalousie armer toute mon âme ;
Et des pleines clartés d’un glorieux espoir
Dissiper les horreurs que ce monstre y fait choir.
Daignez donc étouffer le doute qui m’accable,
280 Et faites qu’un aveu d’une bouche adorable
Me donne l’assurance au fort de tant d’assauts,
Que je ne puis trouver dans le peu que je vaux.

DONE ELVIRE
 Prince, de vos soupçons la tyrannie est grande
Au moindre mot qu’il dit, un cœur veut qu’on l’entende,
285 Et n’aime pas ces feux, dont l’importunité
Demande qu’on s’explique avec tant de clarté.
Le premier mouvement qui découvre notre âme,
Doit d’un amant discret satisfaire la flamme ;
Et c’est à s’en dédire autoriser nos vœux,
290 Que vouloir plus avant pousser de tels aveux.
Je ne dis point quel choix, s’il m’était volontaire,
Entre Dom Sylve et vous, mon âme pourrait faire ;
Mais vouloir vous contraindre à n’être point jaloux,
Aurait dit quelque chose à tout autre que vous ;
295 Et je croyais cet ordre un assez doux langage
Pour n’avoir pas besoin d’en dire davantage.
Cependant votre amour n’est pas encor content ;
Il demande un aveu qui soit plus éclatant.
Pour l’ôter de scrupule, il me faut à vous-même,
300 En des termes exprès, dire que je vous aime ;
Et peut-être qu’encor pour vous en assurer
Vous vous obstineriez à m’en faire jurer.

DOM GARCIE
 Hé bien, Madame, hé bien, je suis trop téméraire,
De tout ce qui vous plaît, je dois me satisfaire ;
305 Je ne demande point de plus grande clarté,
Je crois que vous avez pour moi quelque bonté,
Que d’un peu de pitié mon feu vous sollicite,
Et je me vois heureux plus que je ne mérite.
C’en est fait, je renonce à mes soupçons jaloux,
310 L’arrêt qui les condamne, est un arrêt bien doux ;
Et je reçois la loi qu’il daigne me prescrire,
Pour affranchir mon cœur de leur injuste empire.

DONE ELVIRE
 Vous promettez beaucoup, Prince, et je doute fort,
Si vous pourrez sur vous faire ce grand effort.

DOM GARCIE
315 Ah ! Madame, il suffit pour me rendre croyable,
Que ce qu’on vous promet doit être inviolable ;
Et que l’heur d’obéir à sa divinité,
Ouvre aux plus grands efforts trop de facilité ;
Que le Ciel me déclare une éternelle guerre,
320 Que je tombe à vos pieds d’un éclat de tonnerre,
Ou pour périr encor par de plus rudes coups,
Puissé-je voir sur moi fondre votre courroux ;
Si jamais mon amour descend à la faiblesse
De manquer aux devoirs d’une telle promesse ;
325 Si jamais dans mon âme aucun jaloux transport
Fait...
Dom Pèdre apporte un billet.

DONE ELVIRE
 J’en étais en peine, et tu m’obliges fort,
 Que le courrier attende. À ces regards qu’il jette,
Vois-je pas que déjà cet écrit l’inquiète ?
Prodigieux effet de son tempérament,
330 Qui vous arrête, Prince, au milieu du serment ?

DOM GARCIE
 J’ai cru que vous aviez quelque secret ensemble,
Et je ne voulais pas l’interrompre.

DONE ELVIRE
 Il me semble
 Que vous me répondez d’un ton fort altéré,
Je vous vois tout à coup le visage égaré ;
335 Ce changement soudain a lieu de me surprendre,
D’où peut-il provenir, le pourrait-on apprendre ?

DOM GARCIE
 D’un mal qui tout à coup vient d’attaquer mon cœur.

DONE ELVIRE
 Souvent plus qu’on ne croit ces maux ont de rigueur ;
Et quelque prompt secours vous serait nécessaire,
340 Mais encor dites-moi vous prend-il d’ordinaire ?

DOM GARCIE
 Parfois.

DONE ELVIRE
 Ah ! prince faible, hé bien par cet écrit,
 Guérissez-le ce mal, il n’est que dans l’esprit.

DOM GARCIE
 Par cet écrit, Madame, ah ! ma main le refuse,
Je vois votre pensée, et de quoi l’on m’accuse ;
Si...

DONE ELVIRE
345 Lisez-le, vous dis-je, et satisfaites-vous.

DOM GARCIE
 Pour me traiter après, de faible, de jaloux ?
Non, non, je dois ici vous rendre un témoignage,
Qu’à mon cœur cet écrit n’a point donné d’ombrage ;
Et bien que vos bontés m’en laissent le pouvoir,
350 Pour me justifier je ne veux point le voir.

DONE ELVIRE
 Si vous vous obstinez à cette résistance,
J’aurais tort de vouloir vous faire violence ;
Et c’est assez enfin, que vous avoir pressé
De voir de quelle main ce billet m’est tracé.

DOM GARCIE
355 Ma volonté toujours vous doit être soumise,
Si c’est votre plaisir, que pour vous je le lise ;
Je consens volontiers à prendre cet emploi.

DONE ELVIRE
 Oui, oui, Prince, tenez vous le lirez pour moi.

DOM GARCIE
 C’est pour vous obéir au moins, et je puis dire...

DONE ELVIRE
360 C’est ce que vous voudrez, dépêchez-vous de lire.

DOM GARCIE
 Il est de Done Ignès, à ce que je connoi.

DONE ELVIRE
 Oui, je m’en réjouis, et pour vous, et pour moi.

DOM GARCIE lit.
 
"Malgré l’effort d’un long mépris,
Le tyran toujours m’aime, et depuis votre absence,
365 
Vers moi pour me porter au dessein qu’il a pris,
Il semble avoir tourné toute la violence [19] ,
Dont il poursuivait l’alliance [20]
De vous et de son fils.
 
"Ceux qui sur moi peuvent avoir empire
370 
Par de lâches motifs qu’un faux honneur inspire,
Approuvent tous cet indigne lien ;
J’ignore encor par où finira mon martyre :
Mais je mourrai plutôt que de consentir rien [21] .
Puissiez-vous jouir, belle Elvire,
375 
D’un destin plus doux que le mien.

"Done Ignès."
 (Il continue.)
Dans la haute vertu son âme est affermie.

DONE ELVIRE
 Je vais faire réponse à cette illustre amie,
Cependant apprenez, Prince, à vous mieux armer
Contre ce qui prend droit de vous trop alarmer.
380 J’ai calmé votre trouble, avec cette lumière,
Et la chose a passé d’une douce manière ;
Mais à n’en point mentir il serait des moments,
Où je pourrais entrer dans d’autres sentiments.

DOM GARCIE
 Hé, quoi vous croyez donc...

DONE ELVIRE
 Je crois ce qu’il faut croire.
385 Adieu, de mes avis conservez la mémoire,
Et s’il est vrai pour moi, que votre amour soit grand,
Donnez-en à mon cœur les preuves qu’il prétend.

DOM GARCIE
 Croyez que désormais, c’est toute mon envie,
Et qu’avant qu’y manquer, je veux perdre la vie.

[1] Done Elvire reprend ici le thème platonicien des unions mystérieusement décidées dans le ciel. Cf., pour le seul théâtre de Corneille antérieur à 1660, L’Illusion comique, III, 1, v. 640-652 ; Rodogune, I, 5, v. 359-362 ; La Suite du Menteur, IV, 1, v. 1221-1224.

[2] Sa gloire : le fait que vous lui accordiez la préférence.

[3] Vers 85-88 : "La pitié que j’avais pour Dom Sylve inquiétait certes Dom Garcie, mais je manquais, sans m’en apercevoir, aux soins qu’elle aurait dû me coûter, tandis que les regards que je portais sur Dom Garcie, en une pareille épreuve, en disaient toujours plus que je n’aurais voulu."

[4] Le texte porte des périls. Nous corrigeons.

[5] Vers 119-120 : "Et dans ces murs (d’Astorgue) qu’il avait conquis de vive force, mettre ma destinée à l’abri des horreurs d’un indigne mariage (avec le fils de Mauregat).

[6] Qui hasarde sa tête : qui met sa tête, sa vie en danger.

[i] Un autre visage : un autre aspect ("Visage se dit figurément en choses morales. Toutes les affaires, toutes les questions ont deux visages" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[i] Son zèle ardent : celui de Dom Louis ; sa fausse équité : celle de Mauregat.

[7] Mais, les peuples émus... : mais comme le peuple a été révolté par cette violence (participe absolu).

[8] Vers 179-180 : "Il a mis à l’épreuve le royaume de Léon, et ses intrigues pour le bon motif (trames fidèles) ont acquis les âmes des grands comme du peuple."

[i] Le foudre punisseur : terme vieux et noble, à mettre en parallèle avec en tête d’une armée.

[9] Vers 189-190 : la princesse craint que son frère (qu’elle ne connaît pas encore) ne se croie obligé de la donner en mariage à Dom Sylve, qui passe pour le fils du roi de Castille.

[10] Le texte de 1682 porte oit au lieu de voit ; mais comme oit devient voit dès 1697 et est la leçon de 1734, nous pensons que oit est une simple faute d’impression.

[11] Le revers est un "renversement de fortune" (Dictionnaire de Furetière, 1690), qui peut être favorable comme défavorable.

[12] Ce mouvement donne lieu à un réemploi ; il se retrouve dans la bouche d’Alceste parlant à Célimène (Le Misanthrope, IV, 3, v. 1425-1432).

[13] Prévenus : devancés.

[14] La mort de l’usurpateur Mauregat.

[15] Autre réemploi : ce second hémistiche se retrouve dans la bouche de Célimène (Le Misanthrope, IV, 3, v. 1421).

[16] Le texte porte je puisse. Nous corrigeons.

[17] Vers 255-256 : "Quand vous serez assez raisonnable pour réparer l’outrage que me fait un soupçon sans fondement."

[18] Absent de vos divins appas : éloigné de votre présence (cf. v. 268).

[19] 1682 donne : toute sa violence ; nous corrigeons d’après 1718.

[20] 1682 donne : Dont il poursuit l’alliance ; nous corrigeons d’après 1734.

[21] 1682 donne : de consentir. Nous corrigeons d’après 1734.