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L’École des maris

Acte 1

Comédie

PERSONNAGES
SGANARELLE
ARISTE frères.
ISABELLE
LÉONOR sœurs.
LISETTE, suivante de Léonor.
VALÈRE, amant d’Isabelle.
ERGASTE, valet de Valère.
LE COMMISSAIRE.
LE NOTAIRE.

 ACTE I, SCÈNE PREMIÈRE

SGANARELLE, ARISTE.
SGANARELLE
 Mon frère, s’il vous plaît, ne discourons point tant,
Et que chacun de nous vive comme il l’entend ;
Bien que sur moi des ans vous ayez l’avantage,
Et soyez assez vieux pour devoir être sage ;
Je vous dirai pourtant que mes intentions,
Sont de ne prendre point de vos corrections :
Que j’ai pour tout conseil ma fantaisie à suivre,
Et me trouve fort bien de ma façon de vivre.

ARISTE
 Mais chacun la condamne.

SGANARELLE
 Oui des fous comme vous,
 Mon frère.

ARISTE
10 Grand merci, le compliment est doux.

SGANARELLE
 Je voudrais bien savoir, puisqu’il faut tout entendre,
Ce que ces beaux censeurs en moi peuvent reprendre ?

ARISTE
 Cette farouche humeur, dont la sévérité
Fuit toutes les douceurs de la société,
15 À tous vos procédés inspire un air bizarre,
Et jusques à l’habit, vous rend chez vous barbare.

SGANARELLE
 Il est vrai qu’à la mode il faut m’assujettir,
Et ce n’est pas pour moi que je me dois vêtir ?
Ne voudriez-vous point, par vos belles sornettes,
20 Monsieur mon frère aîné, car Dieu merci vous l’êtes
D’une vingtaine d’ans, à ne vous rien celer,
Et cela ne vaut point la peine d’en parler :
Ne voudriez-vous point, dis-je, sur ces matières,
De vos jeunes muguets [1] m’inspirer les manières,
25 M’obliger à porter de ces petits chapeaux,
Qui laissent éventer leurs débiles cerveaux,
Et de ces blonds cheveux de qui la vaste enflure
Des visages humains offusque la figure [2]  ?
De ces petits pourpoints sous les bras se perdants,
30 Et de ces grands collets jusqu’au nombril pendants ?
De ces manches qu’à table on voit tâter les sauces,
Et de ces cotillons [3] appelés hauts-de-chausses ?
De ces souliers mignons de rubans revêtus,
Qui vous font ressembler à des pigeons pattus [4]  ;
35 Et de ces grands canons, où comme en des entraves,
On met tous les matins ses deux jambes esclaves,
Et par qui nous voyons ces messieurs les galants,
Marcher écarquillés ainsi que des volants ?
Je vous plairais sans doute équipé de la sorte,
40 Et je vous vois porter les sottises qu’on porte.

ARISTE
 Toujours au plus grand nombre on doit s’accommoder,
Et jamais il ne faut se faire regarder.
L’un et l’autre excès choque, et tout homme bien sage
Doit faire des habits, ainsi que du langage,
45 N’y rien trop affecter, et sans empressement,
Suivre ce que l’usage y fait de changement.
Mon sentiment n’est pas qu’on prenne la méthode
De ceux qu’on voit toujours renchérir sur la mode,
Et qui dans ces excès, dont ils sont amoureux,
50 Seraient fâchés qu’un autre eût été plus loin qu’eux ;
Mais je tiens qu’il est mal sur quoi que l’on se fonde,
De fuir obstinément ce que suit tout le monde,
Et qu’il vaut mieux souffrir d’être au nombre des fous,
Que du sage parti se voir seul contre tous.

SGANARELLE
55 Cela sent son vieillard, qui pour en faire accroire,
Cache ses cheveux blancs d’une perruque noire.

ARISTE
 C’est un étrange fait du soin que vous prenez,
À me venir toujours jeter mon âge au nez ;
Et qu’il faille qu’en moi sans cesse je vous voie
60 Blâmer l’ajustement aussi bien que la joie :
Comme si, condamnée à ne plus rien chérir,
La vieillesse devait ne songer qu’à mourir,
Et d’assez de laideur n’est pas accompagnée,
Sans se tenir encor malpropre et rechignée.

SGANARELLE
65 Quoi qu’il en soit, je suis attaché fortement
À ne démordre point de mon habillement :
Je veux une coiffure en dépit de la mode,
Sous qui toute ma tête ait un abri commode :
Un beau pourpoint bien long, et fermé comme il faut,
70 Qui pour bien digérer tienne l’estomac chaud ;
Un haut-de-chausses fait justement pour ma cuisse,
Des souliers où mes pieds ne soient point au supplice,
Ainsi qu’en ont usé sagement nos aïeux,
Et qui me trouve mal, n’a qu’à fermer les yeux.

 SCÈNE II

LÉONOR, ISABELLE, LISETTE, ARISTE, SGANARELLE.
LÉONOR, à Isabelle.
75 Je me charge de tout, en cas que l’on vous gronde.

LISETTE, à Isabelle.
 Toujours dans une chambre à ne point voir le monde ?

ISABELLE
 Il est ainsi bâti.

LÉONOR
 Je vous en plains ma sœur.

LISETTE
 Bien vous prend que son frère ait toute une autre humeur,
Madame, et le destin vous fut bien favorable,
80 En vous faisant tomber aux mains du raisonnable.

ISABELLE
 C’est un miracle encor, qu’il ne m’ait aujourd’hui
Enfermée à la clef, ou menée avec lui.

LISETTE
 Ma foi je l’enverrais au diable avec sa fraise [5] ,
Et...
(Rencontrant Sganarelle.)

SGANARELLE
 Où donc allez-vous, qu’il ne vous en déplaise.

LÉONOR
85 Nous ne savons encore, et je pressais ma sœur
De venir du beau temps respirer la douceur :
Mais...

SGANARELLE [6]
 Pour vous, vous pouvez aller où bon vous semble
 Vous n’avez qu’à courir, vous voilà deux ensemble :
Mais vous, je vous défends s’il vous plaît de sortir.

ARISTE
90 Eh ! laissez-les, mon frère, aller se divertir [7] .

SGANARELLE
 Je suis votre valet, mon frère.

ARISTE
 La jeunesse,
 Veut...

SGANARELLE
 La jeunesse est sotte, et parfois la vieillesse.

ARISTE
 Croyez-vous qu’elle est mal d’être avec Léonor ?

SGANARELLE
 Non pas, mais avec moi, je la crois mieux encor.

ARISTE
 Mais...

SGANARELLE
95 Mais ses actions de moi doivent dépendre,
 Et je sais l’intérêt enfin, que j’y dois prendre.

ARISTE
 À celles de sa sœur, ai-je un moindre intérêt ?

SGANARELLE
 Mon Dieu, chacun raisonne, et fait comme il lui plaît.
Elles sont sans parents, et notre ami leur père,
100 Nous commit leur conduite à son heure dernière ;
Et nous chargeant tous deux, ou de les épouser,
Ou sur notre refus un jour d’en disposer,
Sur elles par contrat, nous sut dès leur enfance,
Et de père, et d’époux donner pleine puissance ;
105 D’élever celle-là, vous prîtes le souci,
Et moi je me chargeai du soin de celle-ci ;
Selon vos volontés vous gouvernez la vôtre,
Laissez-moi, je vous prie, à mon gré régir l’autre.

ARISTE
 Il me semble...

SGANARELLE
 Il me semble, et je le dis tout haut,
110 Que sur un tel sujet, c’est parler comme il faut.
Vous souffrez que la vôtre, aille leste et pimpante,
Je le veux bien : qu’elle ait, et laquais, et suivante,
J’y consens : qu’elle coure, aime l’oisiveté,
Et soit des damoiseaux fleurée [8] en liberté ;
115 J’en suis fort satisfait ; mais j’entends que la mienne,
Vive à ma fantaisie, et non pas à la sienne ;
Que d’une serge honnête, elle ait son vêtement,
Et ne porte le noir, qu’aux bons jours seulement [9] .
Qu’enfermée au logis en personne bien sage,
120 Elle s’applique toute aux choses du ménage ;
À recoudre mon linge aux heures de loisir,
Ou bien à tricoter quelque bas par plaisir ;
Qu’aux discours des muguets, elle ferme l’oreille,
Et ne sorte jamais sans avoir qui la veille.
125 Enfin la chair est faible, et j’entends tous les bruits,
Je ne veux point porter de cornes, si je puis,
Et comme à m’épouser sa fortune l’appelle,
Je prétends corps pour corps, pouvoir répondre d’elle.

ISABELLE
 Vous n’avez pas sujet que je crois...

SGANARELLE
 Taisez-vous ;
130 Je vous apprendrai bien, s’il faut sortir sans nous.

LÉONOR
 Quoi donc, Monsieur...

SGANARELLE
 Mon Dieu, Madame, sans langage [10] ,
 Je ne vous parle pas, car vous êtes trop sage.

LÉONOR
 Voyez-vous Isabelle, avec nous à regret ?

SGANARELLE
 Oui, vous me la gâtez, puisqu’il faut parler net.
135 Vos visites ici, ne font que me déplaire,
Et vous m’obligerez de ne nous en plus faire.

LÉONOR
 Voulez-vous que mon cœur, vous parle net aussi ?
J’ignore de quel œil, elle voit tout ceci,
Mais je sais ce qu’en moi ferait la défiance,
140 Et quoiqu’un même sang nous ait donné naissance ;
Nous sommes bien peu sœurs, s’il faut que chaque jour
Vos manières d’agir lui donnent de l’amour.

LISETTE
 En effet tous ces soins sont des choses infâmes,
Sommes-nous chez les Turcs pour renfermer les femmes ?
145 Car on dit qu’on les tient esclaves en ce lieu,
Et que c’est pour cela, qu’ils sont maudits de Dieu.
Notre honneur est, Monsieur, bien sujet à faiblesse,
S’il faut qu’il ait besoin qu’on le garde sans cesse :
Pensez-vous après tout que ces précautions,
150 Servent de quelque obstacle à nos intentions
Et quand nous nous mettons quelque chose à la tête,
Que l’homme le plus fin, ne soit pas une bête ?
Toutes ces gardes-là, sont visions de fous,
Le plus sûr est ma foi de se fier en nous,
155 Qui nous gêne se met en un péril extrême,
Et toujours notre honneur, veut se garder lui-même.
C’est nous inspirer, presque un désir de pécher,
Que montrer tant de soins de nous en empêcher,
Et si par un mari, je me voyais contrainte,
160 J’aurais fort grande pente à confirmer sa crainte.

SGANARELLE
 Voilà, beau précepteur, votre éducation,
Et vous souffrez cela sans nulle émotion.

ARISTE
 Mon frère, son discours ne doit que faire rire,
Elle a quelque raison en ce qu’elle veut dire.
165 Leur sexe aime à jouir d’un peu de liberté,
On le retient fort mal par tant d’austérité,
Et les soins défiants, les verrous, et les grilles,
Ne font pas la vertu des femmes, ni des filles,
C’est l’honneur qui les doit tenir dans le devoir,
170 Non la sévérité que nous leur faisons voir.
C’est une étrange chose à vous parler sans feinte,
Qu’une femme qui n’est sage que par contrainte ;
En vain sur tous ses pas nous prétendons régner,
Je trouve que le cœur est ce qu’il faut gagner,
175 Et je ne tiendrais moi, quelque soin qu’on se donne,
Mon honneur guère sûr aux mains d’une personne ;
À qui, dans les désirs qui pourraient l’assaillir,
Il ne manquerait rien qu’un moyen de faillir.

SGANARELLE
 Chansons que tout cela.

ARISTE
 Soit, mais je tiens sans cesse,
180 Qu’il nous faut en riant instruire la jeunesse,
Reprendre ses défauts avec grande douceur,
Et du nom de vertu ne lui point faire peur ;
Mes soins pour Léonor ont suivi ces maximes,
Des moindres libertés je n’ai point fait des crimes,
185 À ses jeunes désirs j’ai toujours consenti,
Et je ne m’en suis point, grâce au Ciel, repenti ;
J’ai souffert qu’elle ait vu les belles compagnies,
Les divertissements, les bals, les comédies ;
Ce sont choses, pour moi, que je tiens de tout temps,
190 Fort propres à former l’esprit des jeunes gens ;
Et l’école du monde en l’air dont il faut vivre,
Instruit mieux [11] à mon gré que ne fait aucun livre :
Elle aime à dépenser en habits, linge, et nœuds,
Que voulez-vous, je tâche à contenter ses vœux,
195 Et ce sont des plaisirs qu’on peut dans nos familles,
Lorsque l’on a du bien, permettre aux jeunes filles.
Un ordre paternel l’oblige à m’épouser ;
Mais mon dessein n’est pas de la tyranniser,
Je sais bien que nos ans ne se rapportent guère,
200 Et je laisse à son choix liberté tout entière,
Si quatre mille écus de rente bien venants [12] ,
Une grande tendresse, et des soins complaisants,
Peuvent à son avis pour un tel mariage,
Réparer entre nous l’inégalité d’âge ;
205 Elle peut m’épouser, sinon choisir ailleurs,
Je consens que sans moi ses destins soient meilleurs,
Et j’aime mieux la voir sous un autre hyménée,
Que si contre son gré sa main m’était donnée.

SGANARELLE
 Hé qu’il est doucereux, c’est tout sucre, et tout miel.

ARISTE
210 Enfin c’est mon humeur, et j’en rends grâce au ciel,
Je ne suivrais jamais ces maximes sévères,
Qui font que les enfants comptent les jours des pères.

SGANARELLE
 Mais ce qu’en la jeunesse on prend de liberté,
Ne se retranche pas avec facilité,
215 Et tous ses sentiments suivront mal votre envie,
Quand il faudra changer sa manière de vie.

ARISTE
 Et pourquoi la changer ?

SGANARELLE
 Pourquoi ?

ARISTE
 Oui ?

SGANARELLE
 Je ne sai.

ARISTE
 Y voit-on quelque chose où l’honneur soit blessé ?

SGANARELLE
 Quoi si vous l’épousez elle pourra prétendre
220 Les mêmes libertés que fille on lui voit prendre ?

ARISTE
 Pourquoi non ?

SGANARELLE
 Vos désirs lui seront complaisans,
 Jusques à lui laisser, et mouches, et rubans ?

ARISTE
 Sans doute [13] .

SGANARELLE
 À lui souffrir en cervelle troublée,
 De courir tous les bals, et les lieux d’assemblée ?

ARISTE
 Oui vraiment.

SGANARELLE
225 Et chez vous iront les damoiseaux ?

ARISTE
 Et quoi donc ?

SGANARELLE
 Qui joueront, et donneront cadeaux ?

ARISTE
 D’accord.

SGANARELLE
 Et votre femme entendra les fleurettes ?

ARISTE
 Fort bien.

SGANARELLE
 Et vous verrez ces visites muguettes,
 D’un œil à témoigner de n’en être point soû ?

ARISTE
 Cela s’entend.

SGANARELLE
230 Allez, vous êtes un vieux fou.
 (À Isabelle.)
Rentrez pour n’ouïr point cette pratique [14] infâme.

ARISTE
 Je veux m’abandonner à la foi de ma femme,
Et prétends toujours vivre ainsi que j’ai vécu.

SGANARELLE
 Que j’aurai de plaisir si l’on le fait cocu [15] .

ARISTE
235 J’ignore pour quel sort mon astre m’a fait naître ;
Mais je sais que pour vous, si vous manquez de l’être,
On ne vous en doit point imputer le défaut,
Car vos soins pour cela font bien tout ce qu’il faut.

SGANARELLE
 Riez donc, beau rieur, oh que cela doit plaire,
240 De voir un goguenard presque sexagénaire.

LÉONOR
 Du sort dont vous parlez je le garantis moi,
S’il faut que par l’hymen [16] il reçoive ma foi,
Il s’y peut assurer [17] , mais sachez que mon âme,
Ne répondrait de rien si j’étais votre femme.

LISETTE
245 C’est conscience à ceux [18] qui s’assurent en nous ;
Mais c’est pain bénit, certe, à des gens comme vous.

SGANARELLE
 Allez langue maudite, et des plus mal apprises.

ARISTE
 Vous vous êtes, mon frère, attiré ces sottises,
Adieu, changez d’humeur, et soyez averti,
250 Que renfermer sa femme, est le mauvais parti [19] ,
Je suis votre valet.

SGANARELLE
 Je ne suis pas le vôtre,
 Oh que les voilà bien tous formés l’un pour l’autre !
Quelle belle famille ! Un vieillard insensé,
Qui fait le dameret dans un corps tout cassé,
255 Une fille maîtresse, et coquette suprême,
Des valets impudents ; non, la sagesse même,
N’en viendrait pas à bout, perdrait sens et raison,
À vouloir corriger une telle maison,
Isabelle pourrait perdre dans ces hantises,
260 Les semences d’honneur qu’avec nous elle a prises,
Et pour l’en empêcher dans peu nous prétendons,
Lui faire aller revoir nos choux et nos dindons.

 SCÈNE III

ERGASTE, VALÈRE, SGANARELLE.
VALÈRE
 Ergaste, le voilà, cet Argus que j’abhorre,
Le sévère tuteur de celle que j’adore.

SGANARELLE [20]
265 N’est-ce pas quelque chose enfin de surprenant,
Que la corruption des mœurs de maintenant ?

VALÈRE
 Je voudrais l’accoster, s’il est en ma puissance,
Et tâcher de lier avec lui connaissance.

SGANARELLE
 Au lieu de voir régner cette sévérité,
270 Qui composait si bien l’ancienne honnêteté ;
La jeunesse en ces lieux, libertine, absolue [21] ,
Ne prend...

VALÈRE
 Il ne voit pas que c’est lui qu’on salue.

ERGASTE
 Son mauvais œil, peut-être, est de ce côté-ci :
Passons du côté droit.

SGANARELLE
 Il faut sortir d’ici.
275 Le séjour de la ville en moi ne peut produire
Que des...

VALÈRE
 Il faut chez lui tâcher de m’introduire.

SGANARELLE
 Heu ? J’ai cru qu’on parlait. Aux champs, grâces aux cieux ;
Les sottises du temps ne blessent point mes yeux.

ERGASTE
 Abordez-le.

SGANARELLE
 Plaît-il ? Les oreilles me cornent.
280 Là, tous les passe-temps de nos filles se bornent [22] ...
Est-ce à nous ?

ERGASTE
 Approchez.

SGANARELLE
 Là, nul godelureau
 Ne vient [23] ... Que diable... Encor ? Que de coups de chapeau.

VALÈRE
 Monsieur, un tel abord vous interrompt peut-être ?

SGANARELLE
 Cela se peut.

VALÈRE
 Mais quoi ? l’honneur de vous connaître
285 Est un si grand bonheur, est un si doux plaisir [24] ,
Que de vous saluer, j’avais un grand désir.

SGANARELLE
 Soit.

VALÈRE
 Et de vous venir ; mais sans nul artifice,
 Assurer que je suis tout à votre service.

SGANARELLE
 Je le crois.

VALÈRE
 J’ai le bien d’être de vos voisins,
290 Et j’en dois rendre grâce à mes heureux destins.

SGANARELLE
 C’est bien fait.

VALÈRE
 Mais Monsieur savez-vous les nouvelles
 Que l’on dit à la cour, et qu’on tient pour fidèles ?

SGANARELLE
 Que m’importe.

VALÈRE
 Il est vrai ; mais pour les nouveautés,
 On peut avoir parfois des curiosités :
295 Vous irez voir, Monsieur, cette magnificence,
Que de notre Dauphin prépare la naissance [25]  ?

SGANARELLE
 Si je veux.

VALÈRE
 Avouons que Paris nous fait part
 De cent plaisirs charmants qu’on n’a point autre part ;
Les provinces auprès sont des lieux solitaires,
À quoi donc passez-vous le temps ?

SGANARELLE
300 À mes affaires.

VALÈRE
 L’esprit veut du relâche, et succombe parfois,
 Par trop d’attachement aux sérieux emplois.
Que faites-vous les soirs avant qu’on se retire ?

SGANARELLE
 Ce qui me plaît.

VALÈRE
 Sans doute [26] on ne peut pas mieux dire :
305 Cette réponse est juste, et le bon sens paraît,
À ne vouloir jamais faire que ce qui plaît.
Si je ne vous croyais l’âme trop occupée,
J’irais parfois chez vous passer l’après-soupée.

SGANARELLE
 Serviteur.

 SCÈNE IV

VALÈRE, ERGASTE.
VALÈRE
 Que dis-tu de ce bizarre fou ?

ERGASTE
310 Il a le repart [27] brusque, et l’accueil loup-garou.

VALÈRE
 Ah ! j’enrage.

ERGASTE
 Et de quoi ?

VALÈRE
 De quoi ? C’est que j’enrage,
 De voir celle que j’aime au pouvoir d’un sauvage,
D’un dragon surveillant, dont la sévérité,
Ne lui laisse jouir d’aucune liberté.

ERGASTE
315 C’est ce qui fait pour vous [28] , et sur ces conséquences,
Votre amour doit fonder de grandes espérances ;
Apprenez, pour avoir votre esprit affermi,
Qu’une femme qu’on garde est gagnée à demi,
Et que les noirs chagrins des maris ou des pères,
320 Ont toujours du galant avancé les affaires.
Je coquette fort peu, c’est mon moindre talent,
Et de profession, je ne suis point galant ;
Mais j’en ai servi vingt de ces chercheurs de proie,
Qui disaient fort souvent que leur plus grande joie
325 Était de rencontrer de ces maris fâcheux,
Qui jamais sans gronder ne reviennent chez eux,
De ces brutaux fieffés, qui sans raison ni suite,
De leurs femmes en tout contrôlent la conduite ;
Et du nom de mari fièrement se parants,
330 Leur rompent en visière aux yeux des soupirants.
"On en sait, disent-ils, prendre ses avantages,
Et l’aigreur de la dame à ces sortes d’outrages,
Dont la plaint doucement le complaisant témoin,
Est un champ [i] à pousser les choses assez loin [29]  ;"
335 En un mot ce vous est une attente assez belle,
Que la sévérité du tuteur d’Isabelle.

VALÈRE
 Mais depuis quatre mois que je l’aime ardemment,
Je n’ai pour lui parler pu trouver un moment.

ERGASTE
 L’amour rend inventif ; mais vous ne l’êtes guère,
Et si j’avais été...

VALÈRE
340 Mais qu’aurais-tu pu faire ?
 Puisque sans ce brutal on ne la voit jamais,
Et qu’il n’est là dedans servantes ni valets,
Dont par l’appas flatteur de quelque récompense,
Je puisse pour mes feux ménager l’assistance.

ERGASTE
345 Elle ne sait donc pas encor que vous l’aimez ?

VALÈRE
 C’est un point dont mes vœux ne sont pas informés ;
Partout où ce farouche a conduit cette belle,
Elle m’a toujours vu comme une ombre après elle,
Et mes regards aux siens ont tâché chaque jour,
350 De pouvoir expliquer l’excès de mon amour :
Mes yeux ont fort parlé ; mais qui me peut apprendre,
Si leur langage enfin a pu se faire entendre ?

ERGASTE
 Ce langage, il est vrai, peut être obscur parfois,
S’il n’a pour truchement l’écriture ou la voix.

VALÈRE
355 Que faire pour sortir de cette peine extrême,
Et savoir si la belle a connu que je l’aime ?
Dis-m’en quelque moyen.

ERGASTE
 C’est ce qu’il faut trouver,
 Entrons un peu chez vous afin d’y mieux rêver.

[1] Un muguet est un jeune homme mis à la dernière mode et qui cherche à plaire aux dames.

[2] Des visages humains offusque la figure : empêche de discerner la forme des visages.

[3] Un cotillon est une jupe ; Sganarelle fait ici allusion à la largeur des hauts-de-chausses que portent les "muguets".

[4] Des pigeons pattus : "des pigeons qui ont de la plume jusque sur les pieds" (Dictionnaire de l’Académie, 1694).

[5] Avec sa fraise : ce collet de linge à deux ou trois plis était à la mode sous Henri IV.

[6] Comme il est précisé dans ll’édition de 1734, Sganarelle s’adresse d’abord à Léonor et à Lisette (v. 87-88), puis à Isabelle (v. 89).

[7] VAR. Ah ! laissez-les, mon frère, aller se divertir (1682).

[8] L’expression est quelque peu brutale, car fleurer est le doublet de flairer, et ce verbe, comme le verbe courir, s’applique plutôt à une chienne.

[9] La serge était souvent gris foncé ; une robe noire était, à l’époque, une robe élégante, réservée aux jours de fête (aux "bons jours").

[10] Sans langage paraît être une formule marquant le refus d’engager la conversation, équivalant à "Je vous en prie".

[11] Vers 191-192 : "Et l’étude du monde instruit mieux sur la façon (en l’air) dont il faut vivre."

[12] Bien venants : en valeurs sûres.

[13] Sans doute : assurément, sans aucun doute.

[14] Cette pratique : ces règles de conduite.

[15] VAR. Que j’aurai de plaisir quand il sera cocu ! (1682).

[16] L’hymen : le mariage.

[17] VAR. Il s’en peut assurer (1682).

[18] À ceux : envers ceux.

[19] VAR. Que renfermer sa femme est un mauvais parti (1682).

[20] L’édition de 1734 indique que Sganarelle se croit seul. Il en va de même au vers 269, au milieu du vers 274, au milieu du vers 277, et avant le vers 280.

[21] Absolue : indépendante.

[22] VAR. (Valère salue.) (1682).

[23] VAR. Ne vient... (Valère resalue)
Que diable !... (Ergaste salue de l’autre côté)
Encor ? Que de coups de chapeau ? (1682).

[24] VAR. M’est un si grand bonheur, m’est un si doux plaisir (1682).

[25] Le Dauphin Louis naquit le 1er novembre 1661, mais Molière, comme d’autres auteurs (La Fontaine en particulier), ne se fait pas faute de célébrer à l’avance la naissance de l’enfant royal.

[26] Sans doute : assurément, sans aucun doute.

[27] Le repart : la repartie.

[28] C’est ce qui fait pour vous : c’est ce qui travaille pour vous, c’est ce qui vous avantage.

[i] Est un champ : est un terrain, une circonstance qui permet de pousser les choses assez loin. L’édition de 1661 porte camp, ce qui est une faute manifeste.

[29] Nous ajoutons les guillemets.