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L’Étourdi

Acte 1

 Comédie

PERSONNAGES
LÉLIE, fils de Pandolphe.
CÉLIE, esclave de Trufaldin.
MASCARILLE, valet de Lélie.
HIPPOLYTE, fille d’Anselme.
ANSELME, vieillard.
TRUFALDIN, vieillard.
PANDOLPHE, vieillard.
LÉANDRE, fils de famille.
ANDRÈS, cru égyptien.
ERGASTE, valet.
UN COURRIER.
DEUX TROUPES DE MASQUES.

 ACTE I, SCÈNE PREMIÈRE

La scène est à Messine.
LÉLIE
 Hé bien ! Léandre, hé bien ! il faudra contester ;
Nous verrons de nous deux qui pourra l’emporter ;
Qui dans nos soins communs pour ce jeune miracle,
Aux vœux de son rival portera plus d’obstacle.
Préparez vos efforts, et vous défendez bien,
Sûr que de mon côté je n’épargnerai rien.

 SCÈNE II

LÉLIE, MASCARILLE.
LÉLIE
 Ah ! Mascarille.

MASCARILLE
 Quoi ?

LÉLIE
 Voici bien des affaires ;
 J’ai dans ma passion toutes choses contraires :
Léandre aime Célie, et, par un trait fatal,
10 Malgré mon changement [1] , est toujours mon rival [2] .

MASCARILLE
 Léandre aime Célie !

LÉLIE
 Il l’adore, te dis-je.

MASCARILLE
 Tant pis.

LÉLIE
 Hé ! oui, tant pis, c’est là ce qui m’afflige.
 Toutefois j’aurais tort de me désespérer,
Puisque j’ai ton secours je puis me rassurer [3]  ;
15 Je sais que ton esprit en intrigues fertile,
N’a jamais rien trouvé qui lui fût difficile,
Qu’on te peut appeler le roi des serviteurs,
Et qu’en toute la terre...

MASCARILLE
 Hé ! trêve de douceurs.
 Quand nous faisons besoin [4] nous autres misérables,
20 Nous sommes les chéris et les incomparables,
Et dans un autre temps, dès le moindre courroux,
Nous sommes les coquins qu’il faut rouer de coups.

LÉLIE
 Ma foi, tu me fais tort avec cette invective ;
Mais enfin discourons un peu de ma captive [5] ,
25 Dis si les plus cruels et plus durs sentiments
Ont rien d’impénétrable [6] à des traits si charmants :
Pour moi, dans ses discours, comme dans son visage,
Je vois pour sa naissance un noble témoignage,
Et je crois que le Ciel dedans un rang si bas,
30 Cache son origine, et ne l’en tire pas [7] .

MASCARILLE
 Vous êtes romanesque avecque vos chimères ;
Mais que fera Pandolfe en toutes ces affaires,
C’est, Monsieur, votre père, au moins à ce qu’il dit,
Vous savez que sa bile assez souvent s’aigrit,
35 Qu’il peste contre vous d’une belle manière,
Quand vos déportements lui blessent la visière [8]  ;
Il est avec Anselme en parole pour vous [9] ,
Que de son Hippolyte on vous fera l’époux,
S’imaginant que c’est dans le seul mariage,
40 Qu’il pourra rencontrer de quoi vous faire sage.
Et s’il vient à savoir que rebutant son choix
D’un objet inconnu vous recevez les lois,
Que de ce fol amour la fatale puissance
Vous soustrait au devoir de votre obéissance,
45 Dieu sait quelle tempête alors éclatera,
Et de quels beaux sermons on vous régalera.

LÉLIE
 Ah ! trêve, je vous prie, à votre rhétorique.

MASCARILLE
 Mais vous, trêve plutôt à votre politique,
Elle n’est pas fort bonne, et vous devriez [10] tâcher...

LÉLIE
50 Sais-tu qu’on n’acquiert rien de bon à me fâcher ?
Que chez moi les avis ont de tristes salaires,
Qu’un valet conseiller y fait mal ses affaires ?

MASCARILLE
 Il se met en courroux [11]  ! Tout ce que j’en ai dit
N’était rien que pour rire, et vous sonder l’esprit ?
55 D’un censeur de plaisirs ai-je fort l’encolure ?
Et Mascarille est-il ennemi de nature ?
Vous savez le contraire, et qu’il est très certain,
Qu’on ne peut me taxer que d’être trop humain.
Moquez-vous des sermons d’un vieux barbon de père ;
60 Poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire ;
Ma foi, j’en suis d’avis, que ces penards [12] chagrins
Nous viennent étourdir de leurs contes badins,
Et vertueux par force, espèrent par envie,
Oter aux jeunes gens les plaisirs de la vie.
65 Vous savez mon talent, je m’offre à vous servir [13] .

LÉLIE
 Ah ! c’est par ces discours que tu peux me ravir.
Au reste, mon amour, quand je l’ai fait paraître,
N’a point été mal vu des yeux qui l’ont fait naître ;
Mais Léandre à l’instant vient de me déclarer
70 Qu’à me ravir Célie il se va préparer.
C’est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tête
Les moyens les plus prompts d’en faire ma conquête.
Trouve ruses, détours, fourbes, inventions,
Pour frustrer un rival de ses prétentions [14] .

MASCARILLE
75 Laissez-moi quelque temps rêver à cette affaire.
Que pourrais-je inventer pour ce coup nécessaire [15]  ?

LÉLIE
 Hé bien ? le stratagème ?

MASCARILLE
 Ah ! comme vous courez !
 Ma cervelle toujours marche à pas mesurés.
J’ai trouvé votre fait : il faut... Non, je m’abuse.
Mais si vous alliez...

LÉLIE
 Où ?

MASCARILLE
80 C’est une faible ruse.
 J’en songeais une.

LÉLIE
 Et quelle ?

MASCARILLE
 Elle n’irait pas bien.
 Mais ne pourriez-vous pas... ?

LÉLIE
 Quoi ?

MASCARILLE
 Vous ne pourriez rien.
 Parlez avec Anselme.

LÉLIE
 Et que lui puis-je dire ?

MASCARILLE
 Il est vrai, c’est tomber d’un mal dedans un pire.
85 Il faut pourtant l’avoir. Allez chez Trufaldin.

LÉLIE
 Que faire ?

MASCARILLE
 Je ne sais.

LÉLIE
 C’en est trop, à la fin ;
 Et tu me mets à bout par ces contes frivoles.

MASCARILLE
 Monsieur, si vous aviez en main force pistoles,
Nous n’aurions pas besoin maintenant de rêver,
90 À chercher les biais que nous devons trouver ;
Et pourrions, par un prompt achat de cette esclave,
Empêcher qu’un rival vous prévienne et vous brave.
De ces Égyptiens qui la mirent ici,
Trufaldin qui la garde est en quelque souci,
95 Et trouvant son argent qu’ils lui font trop attendre,
Je sais bien qu’il serait très ravi de la vendre [16]  :
Car enfin en vrai ladre il a toujours vécu,
Il se ferait fesser, pour moins d’un quart d’écu ;
Et l’argent est le dieu que sur tout il révère :
Mais le mal, c’est...

LÉLIE
 Quoi ? c’est ?

MASCARILLE
100 Que Monsieur votre père
 Est un autre vilain qui ne vous laisse pas,
Comme vous voudriez [17] bien, manier ses ducats :
Qu’il n’est point de ressort qui pour votre ressource [18] ,
Peut [19] faire maintenant ouvrir la moindre bourse :
105 Mais tâchons de parler à Célie un moment,
Pour savoir là-dessus quel est son sentiment.
La fenêtre est ici [20] .

LÉLIE
 Mais Trufaldin pour elle,
 Fait de nuit et de jour exacte sentinelle ;
Prends garde.

MASCARILLE
 Dans ce coin demeurons en repos.
110 Oh ! bonheur ! la voilà qui paraît à propos [21] .

SCÈNE III

CÉLIE, LÉLIE, MASCARILLE.
LÉLIE
 Ah ! que le Ciel m’oblige, en offrant à ma vue
Les célestes attraits dont vous êtes pourvue !
Et, quelque mal cuisant que m’aient causé vos yeux,
Que je prends de plaisir à les voir en ces lieux !

CÉLIE
115 Mon cœur qu’avec raison votre discours étonne,
N’entend pas que mes yeux fassent mal à personne ;
Et, si dans quelque chose ils vous ont outragé,
Je puis vous assurer que c’est sans mon congé.

LÉLIE
 Ah ! leurs coups sont trop beaux pour me faire une injure ;
120 Je mets toute ma gloire à chérir ma blessure [22] ,
Et...

MASCARILLE
 Vous le prenez là d’un ton un peu trop haut ;
 Ce style maintenant n’est pas ce qu’il nous faut ;
Profitons mieux du temps, et sachons vite d’elle
Ce que...

TRUFALDIN, dans la maison.
 Célie !

MASCARILLE
 Hé bien ?

LÉLIE
 Oh ! rencontre cruelle,
125 Ce malheureux vieillard devait-il nous troubler !

MASCARILLE
 Allez, retirez-vous ; je saurai lui parler.

SCÈNE IV

TRUFALDIN, CÉLIE, MASCARILLE, et LÉLIE, retiré dans un coin.
TRUFALDIN
 Que faites-vous dehors ? et quel soin vous talonne,
Vous à qui je défends de parler à personne.

CÉLIE [23]
 Autrefois j’ai connu cet honnête garçon ;
130 Et vous n’avez pas lieu d’en prendre aucun soupçon.

MASCARILLE
 Est-ce là le seigneur Trufaldin ?

CÉLIE
 Oui, lui-même.

MASCARILLE
 Monsieur, je suis tout vôtre, et ma joie est extrême,
De pouvoir saluer en toute humilité,
Un homme dont le nom est partout si vanté.

TRUFALDIN
 Très humble serviteur.

MASCARILLE
135 J’incommode peut-être ;
 Mais je l’ai vue ailleurs, où m’ayant fait connaître,
Les grands talents qu’elle a pour savoir l’avenir,
Je voulais sur un point un peu l’entretenir.

TRUFALDIN
 Quoi ! te mêlerais-tu d’un peu de diablerie ?

CÉLIE
140 Non, tout ce que je sais n’est que blanche magie [24] .

MASCARILLE
 Voici donc ce que c’est. Le maître que je sers,
Languit pour un objet qui le tient dans ses fers ;
Il aurait bien voulu du feu qui le dévore,
Pouvoir entretenir la beauté qu’il adore :
145 Mais un dragon veillant sur ce rare trésor
N’a pu, quoi qu’il ait fait, le lui permettre encor,
Et, ce qui plus le gêne et le rend misérable,
Il vient de découvrir un rival redoutable ;
Si bien que, pour savoir si ses soins amoureux,
150 Ont sujet d’espérer quelque succès heureux,
Je viens vous consulter, sûr que de votre bouche,
Je puis apprendre au vrai le secret qui nous touche.

CÉLIE
 Sous quel astre ton maître a-t-il reçu le jour ?

MASCARILLE
 Sous un astre à jamais ne changer son amour.

CÉLIE
155 Sans me nommer l’objet pour qui son cœur soupire,
La science que j’ai m’en peut assez instruire ;
Cette fille a du cœur, et dans l’adversité,
Elle sait conserver une noble fierté,
Elle n’est pas d’humeur à trop faire connaître,
160 Les secrets sentiments qu’en son cœur on fait naître :
Mais je les sais comme elle, et d’un esprit plus doux,
Je vais en peu de mots vous les découvrir tous [25] .

MASCARILLE
 Ô ! merveilleux pouvoir de la vertu magique !

CÉLIE
 Si ton maître en ce point de constance se pique,
165 Et que la vertu seule anime son dessein,
Qu’il n’appréhende pas de soupirer en vain ;
Il a lieu d’espérer, et le fort qu’il veut prendre
N’est pas sourd aux traités, et voudra bien se rendre.

MASCARILLE
 C’est beaucoup ; mais ce fort dépend d’un gouverneur
Difficile à gagner.

CÉLIE
170 C’est là tout le malheur.

MASCARILLE
 Au diable le fâcheux qui toujours nous éclaire [26] .

CÉLIE
 Je vais vous enseigner ce que vous devez faire.

LÉLIE, les joignant.
 Cessez, ô ! Trufaldin, de vous inquiéter,
C’est par mon ordre seul qu’il vous vient visiter ;
175 Et je vous l’envoyais ce serviteur fidèle,
Vous offrir mon service, et vous parler pour elle,
Dont je vous veux dans peu payer la liberté [27] ,
Pourvu qu’entre nous deux le prix soit arrêté.

MASCARILLE
 La peste soit la bête.

TRUFALDIN
 Ho ! ho ! qui des deux croire,
180 Ce discours au premier, est fort contradictoire.

MASCARILLE
 Monsieur, ce galant homme a le cerveau blessé ;
Ne le savez-vous pas ?

TRUFALDIN
 Je sais ce que je sai ;
 J’ai crainte ici dessous de quelque manigance :
Rentrez [28] , et ne prenez jamais cette licence :
185 Et vous filous fieffés, ou je me trompe fort,
Mettez pour me jouer vos flûtes mieux d’accord.

MASCARILLE
 C’est bien fait ; je voudrais qu’encor sans flatterie,
Il nous eût d’un bâton chargés de compagnie ;
À quoi bon se montrer ? et comme un Étourdi [i] ,
190 Me venir démentir de tout ce que je di ?

LÉLIE
 Je pensais faire bien.

MASCARILLE
 Oui, c’était fort l’entendre ;
 Mais quoi, cette action ne me doit point surprendre,
Vous êtes si fertile en pareils Contre-temps,
Que vos écarts d’esprit n’étonnent plus les gens.

LÉLIE
195 Ah ! mon Dieu, pour un rien me voilà bien coupable,
Le mal est-il si grand qu’il soit irréparable ?
Enfin, si tu ne mets Célie entre mes mains,
Songe au moins de Léandre à rompre les desseins,
Qu’il ne puisse acheter avant moi cette belle,
200 De peur que ma présence encor soit criminelle,
Je te laisse.

MASCARILLE
 Fort bien. À vrai dire, l’argent
 Serait dans notre affaire un sûr et fort agent ;
Mais ce ressort manquant, il faut user d’un autre.

SCÈNE V

ANSELME, MASCARILLE.
ANSELME
 Par mon chef [29] , c’est un siècle étrange que le nôtre !
205 J’en suis confus ; jamais tant d’amour pour le bien,
Et jamais tant de peine à retirer le sien [30] .
Les dettes aujourd’hui, quelque soin qu’on emploie,
Sont comme les enfants que l’on conçoit en joie,
Et dont avecque peine on fait l’accouchement ;
210 L’argent dans une bourse entre agréablement :
Mais le terme venu que nous devons le rendre,
C’est lors que les douleurs commencent à nous prendre.
Baste, ce n’est pas peu que deux mille francs dus,
Depuis deux ans entiers me soient enfin rendus ;
Encore est-ce un bonheur.

MASCARILLE
215 Ô ! Dieu, la belle proie
 À tirer en volant [31]  ! chut : il faut que je voie,
Si je pourrais un peu de près le caresser.
Je sais bien les discours dont il le faut bercer.
Je viens de voir, Anselme...

ANSELME
 Et qui ?

MASCARILLE
 Votre Nérine.

ANSELME
220 Que dit-elle de moi, cette gente [32] assassine ?

MASCARILLE
 Pour vous elle est de flamme.

ANSELME
 Elle ?

MASCARILLE
 Et vous aime tant,
 Que c’est grande pitié.

ANSELME
 Que tu me rends content !

MASCARILLE
 Peu s’en faut que d’amour la pauvrette ne meure ;
"Anselme, mon mignon, crie-t-elle, à toute heure,
225 Quand est-ce que l’hymen [33] unira nos deux cœurs ?
Et que tu daigneras éteindre mes ardeurs ?"

ANSELME
 Mais pourquoi jusqu’ici me les avoir celées ?
Les filles, par ma foi, sont bien dissimulées !
Mascarille, en effet, qu’en dis-tu ? Quoique vieux,
230 J’ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux.

MASCARILLE
 Oui, vraiment, ce visage est encor fort mettable ;
S’il n’est pas des plus beaux, il est désagréable [34] .

ANSELME
 Si bien donc...

MASCARILLE
 Si bien donc qu’elle est sotte de vous ;
 Ne vous regarde plus...

ANSELME
 Quoi ?

MASCARILLE
 Que comme un époux :
 Et vous veut...

ANSELME
 Et me veut... ?

MASCARILLE
235 Et vous veut, quoi qu’il tienne [35] ,
 Prendre la bourse.

ANSELME
 La... ?

MASCARILLE prend la bourse [36] .
 La bouche avec la sienne.

ANSELME
 Ah ! je t’entends. Viens çà, lorsque tu la verras,
Vante-lui mon mérite autant que tu pourras.

MASCARILLE
 Laissez-moi faire.

ANSELME
 Adieu.

MASCARILLE
 Que le Ciel vous conduise !

ANSELME
240 Ah ! vraiment je faisais une étrange sottise,
Et tu pouvais pour toi m’accuser de froideur :
Je t’engage à servir mon amoureuse ardeur,
Je reçois par ta bouche une bonne nouvelle,
Sans du moindre présent récompenser ton zèle ;
Tiens, tu te souviendras...

MASCARILLE
245 Ah ! non pas, s’il vous plaît.

ANSELME
 Laissez-moi.

MASCARILLE
 Point du tout, j’agis sans intérêt.

ANSELME
 Je le sais ; mais pourtant...

MASCARILLE
 Non, Anselme, vous dis-je :
 Je suis homme d’honneur, cela me désoblige.

ANSELME
 Adieu donc, Mascarille !

MASCARILLE
 Ô long discours !

ANSELME
 Je veux
250 Régaler par tes mains cet objet de mes vœux ;
Et je vais te donner de quoi faire pour elle
L’achat de quelque bague, ou telle bagatelle
Que tu trouveras bon.

MASCARILLE
 Non, laissez votre argent,
 Sans vous mettre en souci, je ferai le présent ;
255 Et l’on m’a mis en main une bague à la mode,
Qu’après vous payerez si cela l’accommode.

ANSELME
 Soit, donne-la pour moi ; mais surtout fais si bien,
Qu’elle garde toujours l’ardeur de me voir sien.

SCÈNE VI

LÉLIE, ANSELME, MASCARILLE.
LÉLIE
 À qui la bourse ?

ANSELME
 Ah ! Dieux, elle m’était tombée,
260 Et j’aurais après cru qu’on me l’eût dérobée ;
Je vous suis bien tenu de ce soin obligeant,
Qui m’épargne un grand trouble, et me rend mon argent :
Je vais m’en décharger au logis tout à l’heure.

MASCARILLE
 C’est être officieux, et très fort, ou je meure.

LÉLIE
265 Ma foi, sans moi, l’argent était perdu pour lui.

MASCARILLE
 Certes, vous faites rage, et payez aujourd’hui
D’un jugement très rare, et d’un bonheur extrême [37] .
Nous avancerons fort, continuez de même.

LÉLIE
 Qu’est-ce donc ? qu’ai-je fait ?

MASCARILLE
 Le sot, en bon françois,
270 Puisque je puis le dire, et qu’enfin je le dois.
Il sait bien l’impuissance où son père le laisse,
Qu’un rival qu’il doit craindre, étrangement nous presse,
Cependant quand je tente un coup pour l’obliger,
Dont je cours, moi tout seul, la honte et le danger [38] ...

LÉLIE
 Quoi ! c’était... !

MASCARILLE
275 Oui, bourreau, c’était pour la captive,
 Que j’attrapais l’argent dont votre soin nous prive.

LÉLIE
 S’il est ainsi j’ai tort ; mais qui l’eût deviné ?

MASCARILLE
 Il fallait, en effet, être bien raffiné.

LÉLIE
 Tu me devais [39] par signe avertir de l’affaire.

MASCARILLE
280 Oui, je devais au dos avoir mon luminaire [40]  ;
Au nom de Jupiter [i] , laissez-nous en repos,
Et ne nous chantez plus d’impertinents propos :
Un autre après cela quitterait tout peut-être ;
Mais j’avais médité tantôt un coup de maître,
285 Dont tout présentement je veux voir les effets,
À la charge que si...

LÉLIE
 Non, je te le promets,
 De ne me mêler plus de rien dire, ou rien faire.

MASCARILLE
 Allez donc, votre vue excite ma colère.

LÉLIE
 Mais surtout hâte-toi, de peur qu’en ce dessein...

MASCARILLE
290 Allez, encore un coup, j’y vais mettre la main.
Menons bien ce projet, la fourbe sera fine,
S’il faut qu’elle succède [41] ainsi que j’imagine.
Allons voir... Bon, voici mon homme justement.

SCÈNE VII

PANDOLPHE, MASCARILLE.
PANDOLFE
 Mascarille.

MASCARILLE
 Monsieur ?

PANDOLFE
 À parler franchement,
 Je suis mal satisfait de mon fils.

MASCARILLE
295 De mon maître ?
 Vous n’êtes pas le seul qui se plaigne de l’être :
Sa mauvaise conduite insupportable en tout,
Met à chaque moment ma patience à bout.

PANDOLFE
 Je vous croirais pourtant [42] assez d’intelligence
Ensemble.

MASCARILLE
300 Moi ? Monsieur, perdez cette croyance ;
 Toujours de son devoir je tâche à l’avertir ;
Et l’on nous voit sans cesse avoir maille à partir.
À l’heure même encor nous avons eu querelle,
Sur l’hymen [43] d’Hippolyte, où je le vois rebelle ;
305 Où par l’indignité d’un refus criminel,
Je le vois offenser le respect paternel.

PANDOLFE
 Querelle ?

MASCARILLE
 Oui, querelle, et bien avant poussée.

PANDOLFE
 Je me trompais donc bien : car j’avais la pensée,
Qu’à tout ce qu’il faisait tu donnais de l’appui.

MASCARILLE
310 Moi ! Voyez ce que c’est que du monde aujourd’hui ;
Et comme l’innocence est toujours opprimée.
Si mon intégrité vous était confirmée ;
Je suis auprès de lui gagé pour serviteur,
Vous me voudriez encor payer pour précepteur [i]  :
315 Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage,
Que ce que je lui dis, pour le faire être sage.
"Monsieur, au nom de Dieu, lui fais-je assez souvent,
Cessez de vous laisser conduire au premier vent,
Réglez-vous. Regardez l’honnête homme de père
320 Que vous avez du Ciel, comme on le considère ;
Cessez de lui vouloir donner la mort au cœur,
Et, comme lui, vivez en personne d’honneur."

PANDOLFE
 C’est parler comme il faut. Et que peut-il répondre ?

MASCARILLE
 Répondre ? Des chansons, dont il me vient confondre.
325 Ce n’est pas qu’en effet, dans le fond de son cœur,
Il ne tienne de vous des semences d’honneur ;
Mais sa raison n’est pas maintenant sa maîtresse :
Si je pouvais parler avecque hardiesse,
Vous le verriez dans peu soumis sans nul effort.

PANDOLFE
 Parle.

MASCARILLE
330 C’est un secret qui m’importerait fort [44] ,
 S’il était découvert : mais à votre prudence
Je puis le confier avec toute assurance.

PANDOLFE
 Tu dis bien.

MASCARILLE
 Sachez donc que vos vœux sont trahis,
 Par l’amour qu’une esclave imprime à votre fils.

PANDOLFE
335 On m’en avait parlé ; mais l’action me touche,
De voir que je l’apprenne encore par ta bouche.

MASCARILLE
 Vous voyez si je suis le secret confident...

PANDOLFE
 Vraiment, je suis ravi de cela.

MASCARILLE
 Cependant
 À son devoir, sans bruit, désirez-vous le rendre ?
340 Il faut... j’ai toujours peur qu’on nous vienne surprendre :
Ce serait fait de moi s’il savait ce discours.
Il faut, dis-je, pour rompre à toute chose cours,
Acheter sourdement l’esclave idolâtrée,
Et la faire passer en une autre contrée.
345 Anselme a grand accès auprès de Trufaldin ;
Qu’il aille l’acheter pour vous dès ce matin :
Après, si vous voulez en mes mains la remettre,
Je connais des marchands, et puis bien vous promettre,
D’en retirer l’argent qu’elle pourra coûter :
350 Et malgré votre fils de la faire écarter [45] .
Car enfin si l’on veut qu’à l’hymen il se range,
À cette amour naissant il faut donner le change ;
Et de plus, quand bien même il serait résolu,
Qu’il aurait pris le joug que vous avez voulu :
355 Cet autre objet pouvant réveiller son caprice,
Au mariage encor peut porter préjudice.

PANDOLFE
 C’est très bien raisonné ; ce conseil me plaît fort ;
Je vois Anselme, va, je m’en vais faire effort,
Pour avoir promptement cette esclave funeste,
360 Et la mettre en tes mains pour achever le reste.

MASCARILLE
 Bon, allons avertir mon maître de ceci :
Vive la fourberie, et les fourbes aussi.

SCÈNE VIII

HIPPOLYTE, MASCARILLE.
HIPPOLYTE
 Oui, traître, c’est ainsi que tu me rends service ;
Je viens de tout entendre, et voir ton artifice ;
365 À moins que de cela l’eussé-je soupçonné !
Tu couches d’imposture, et tu m’en as donné [46]  !
Tu m’avais promis lâche, et j’avais lieu d’attendre,
Qu’on te verrait servir mes ardeurs pour Léandre ;
Que du choix de Lélie, où l’on veut m’obliger,
370 Ton adresse et tes soins sauraient me dégager ;
Que tu m’affranchirais du projet de mon père ;
Et cependant ici tu fais tout le contraire :
Mais tu t’abuseras, je sais un sûr moyen,
Pour rompre cet achat où tu pousses si bien ;
Et je vais de ce pas...

MASCARILLE
375 Ah ! que vous êtes prompte !
 La mouche [i] tout d’un coup à la tête vous monte ;
Et, sans considérer s’il a raison, ou non,
Votre esprit contre moi fait le petit démon.
J’ai tort, et je devrais sans finir mon ouvrage,
380 Vous faire dire vrai, puisqu’ainsi l’on m’outrage.

HIPPOLYTE
 Par quelle illusion penses-tu m’éblouir ?
Traître, peux-tu nier ce que je viens d’ouïr ?

MASCARILLE
 Non ; mais il faut savoir que tout cet artifice
Ne va directement qu’à vous rendre service :
385 Que ce conseil adroit qui semble être sans fard,
Jette dans le panneau l’un et l’autre vieillard :
Que mon soin par leurs mains ne veut avoir Célie,
Qu’à dessein de la mettre au pouvoir de Lélie :
Et faire que l’effet de cette invention
390 Dans le dernier excès portant sa passion,
Anselme rebuté de son prétendu gendre,
Puisse tourner son choix du côté de Léandre.

HIPPOLYTE
 Quoi ! tout ce grand projet qui m’a mise en courroux,
Tu l’as formé pour moi, Mascarille !

MASCARILLE
 Oui, pour vous.
395 Mais puisqu’on reconnaît si mal mes bons offices,
Qu’il me faut de la sorte essuyer vos caprices,
Et que, pour récompense, on s’en vient de hauteur
Me traiter de faquin, de lâche, d’imposteur,
Je m’en vais réparer l’erreur que j’ai commise,
400 Et dès ce même pas rompre mon entreprise.

HIPPOLYTE, l’arrêtant.
 Hé ! ne me traite pas si rigoureusement,
Et pardonne aux transports d’un premier mouvement.

MASCARILLE
 Non, non, laissez-moi faire, il est en ma puissance,
De détourner le coup qui si fort vous offense.
405 Vous ne vous plaindrez point de mes soins désormais :
Oui, vous aurez mon maître, et je vous le promets.

HIPPOLYTE
 Hé ! Mon pauvre garçon, que ta colère cesse ;
J’ai mal jugé de toi, j’ai tort, je le confesse :
(Tirant sa bourse.)
 Mais je veux réparer ma faute avec ceci.
410 Pourrais-tu te résoudre à me quitter ainsi ?

MASCARILLE
 Non, je ne le saurais, quelque effort que je fasse :
Mais votre promptitude est de mauvaise grâce.
Apprenez qu’il n’est rien qui blesse un noble cœur,
Comme quand il peut voir qu’on le touche en l’honneur.

HIPPOLYTE
415 Il est vrai je t’ai dit de trop grosses injures :
Mais que ces deux louis guérissent tes blessures.

MASCARILLE
 Hé ! tout cela n’est rien ; je suis tendre à ces coups :
Mais déjà je commence à perdre mon courroux,
Il faut de ses amis endurer quelque chose.

HIPPOLYTE
420 Pourras-tu mettre à fin ce que je me propose ?
Et crois-tu que l’effet de tes desseins hardis,
Produise à mon amour le succès que tu dis ?

MASCARILLE
 N’ayez point pour ce fait l’esprit sur des épines ;
J’ai des ressorts tout prêts pour diverses machines ;
425 Et quand ce stratagème à nos vœux manquerait,
Ce qu’il ne ferait pas, un autre le ferait.

HIPPOLYTE
 Crois qu’Hippolyte au moins ne sera pas ingrate.

MASCARILLE
 L’espérance du gain n’est pas ce qui me flatte.

HIPPOLYTE
 Ton maître te fait signe, et veut parler à toi ;
430 Je te quitte : mais songe à bien agir pour moi.

SCÈNE IX

MASCARILLE, LÉLIE.
LÉLIE
 Que diable fais-tu là ; tu me promets merveille ;
Mais ta lenteur d’agir est pour moi sans pareille :
Sans que mon bon génie au-devant m’a poussé [47] ,
Déjà tout mon bonheur eût été renversé.
435 C’était fait de mon bien, c’était fait de ma joie,
D’un regret éternel je devenais la proie ;
Bref, si je ne me fusse en ce lieu rencontré,
Anselme avait l’esclave, et j’en étais frustré.
Il l’emmenait chez lui ; mais j’ai paré l’atteinte,
440 J’ai détourné le coup, et tant fait, que par crainte
Le pauvre Trufaldin l’a retenue.

MASCARILLE
 Et trois ;
 Quand nous serons à dix, nous ferons une croix.
C’était par mon adresse, ô cervelle incurable,
Qu’Anselme entreprenait cet achat favorable ;
445 Entre mes propres mains on la devait livrer ;
Et vos soins endiablés nous en viennent sevrer ;
Et puis pour votre amour je m’emploierais encore ?
J’aimerais mieux cent fois être grosse pécore [48] ,
Devenir cruche, chou, lanterne, loup-garou,
450 Et que monsieur Satan vous vînt tordre le cou.

LÉLIE
 Il nous le faut mener en quelque hôtellerie,
Et faire sur les pots décharger sa furie.

[1] Malgré mon changement : Lélie et Léandre aimaient tous deux Hippolyte. Lélie a changé, et est devenu amoureux de Célie ; mais Léandre a changé en même temps que lui (voir plus bas, II, 7).

[2] VAR. Malgré mon changement, est encor mon rival. (1682).

[3] VAR. Puisque j’ai ton secours, je dois me rassurer. (1682).

[4] Quand nous faisons besoin : quand on a besoin de nous.

[5] VAR. Mais enfin discourons un peu de l’aimable captive. (1682).

[6] Ont rien d’impénétrable  : ont rien qui puisse résister à des traits si charmants.

[7] Cache son origine, et ne l’en tire pas  : cache sa noble naissance et ne la tire pas d’un rang si bas.

[8] Lui blessent la visière  : quand votre conduite lui blesse la vue (visière pour vue est bas et burlesque, selon le Dictionnaire de Richelet, 1679).

[9] Il est avec Anselme en parole pour vous  : il est en pourparlers avec Anselme à votre sujet.

[10] Devriez  : le mot compte pour deux syllabes seulement, comme beaucoup de 2es personnes du pluriel du conditionnel présent au XVIIe siècle (voir les vers 102, 314, 1845).

[11] L’édition de 1734 indique que Mascarille dit ce premier hémistiche à part.

[12] Penards  : "Quelque vieux homme qui est cassé" (Dictionnaire de Richelet, 1679).

[13] Les vers 61 à 65 étaient sautés à la représentation, selon l’édition de 1682.

[14] VAR. Pour frustrer mon rival de ses prétentions. (1682).

[15] L’édition de 1734 indique que Mascarille dit ce vers à part.

[16] Vers 93-96  : des Égyptiens ou Bohémiens ont laissé Célie en gage à Trufaldin ; mais, comme ils tardent à venir reprendre la jeune fille en rendant l’argent qui leur a été prêté, le vieillard serait ravi de vendre la jeune esclave et de rentrer dans ses fonds.

[17] Ce conditionnel présent ne compte que deux syllabes (cf. vers 49, 314, 1845).

[18] Ressource : relèvement, action de sortir d’embarras.

[19] VAR. pût (1682).

[20] VAR. Sa fenêtre est ici. (1682).

[21] VAR. Dans ce coin demeurez en repos./ Oh bonheur ! la voilà qui sort tout à propos. (1682).

[22] VAR. Je mets toute ma gloire à chérir leur blessure. (1682).

[23] Le texte porte à Célie. Nous corrigeons.

[24] La magie blanche, par opposition à la magie noire, est innocente et ne vise qu’à faire du bien aux hommes.

[25] VAR. Je vais en peu de mots te les découvrir tous. (1682).

[26] Nous éclaire : nous épie, nous espionne.

[27] Payer la liberté : Lélie se propose de racheter Célie, qui, rappelons-le, est une esclave.

[28] L’édition de 1734 indique que ce mot s’adresse à Célie.

[i] Étourdi et, plus loin, Contre-temps, prennent des majuscules, car ces deux mots rappellent le titre et le sous-titre de la comédie.

[29] Par mon chef : par ma tête (juron déjà vieilli à l’époque).

[30] Retirer le sien : récupérer son bien.

[31] À tirer en volant : à tirer au vol.

[32] Gente : gentille, aimable.

[33] L’hymen : le mariage.

[34] VAR. Il est dés agréables. (1682). C’est bien la leçon de 1663 qui est seule correcte pour la versification. Mais 1682 a adopté la graphie des agréables pour bien faire sentir au lecteur le jeu de mots facile de Mascarille.

[35] Quoi qu’il tienne : quelque difficulté qu’il y ait, coûte que coûte.

[36] L’édition de 1734 indique que Mascarille prend la bourse et la laisse tomber. Après quoi, il va s’ingénier à empêcher Anselme de fouiller dans la poche de son pourpoint, car il s’apercevrait que la bourse n’y est plus ; de là ses protestations de désintéressement.

[37] Payer/ D’un jugement très rare, et d’un bonheur extrême : faire preuve d’un discernement très rare et de beaucoup de chance (évidemment ironique ici).

[38] Le texte porte : Dont je cours tout seul la honte et le danger, ce qui fait 11 syllabes. Nous corrigeons d’après 1682.

[39] Tu devais : tu aurais dû ; de même, au vers suivant, je devais signifie : j’aurais dû.

[40] Mon luminaire : "mot burlesque pour dire les yeux" (Dictionnaire de Richelet, 1679).

[i] Au nom de Jupiter : Molière rend ainsi le juron italien Per Jove, car la scène se passe en Sicile.

[41] S’il faut qu’elle succède : s’il arrive que cette ruse ait le résultat que j’imagine.

[42] VAR. Je vous croyais pourtant. (1682).

[43] L’hymen : le mariage.

[i] Vers 312-314 : "Si mon honnêteté était bien établie à vos yeux, vous me payeriez comme précepteur, et non pas comme serviteur de votre fils." Ici, comme au vers 102, voudriez ne compte que pour deux syllabes.

[44] Qui m’importerait fort : qui aurait pour moi de graves conséquences, qui me ferait courir de grands risques.

[45] Écarter : éloigner.

[46] VAR. Tu payes d’imposture, et tu m’en as donné ! (1682). Coucher de vingt pistoles, c’est étendre sur la table vingt pistoles comme enjeu, miser vingt pistoles. Quant à l’expression en donner, elle est couramment synonyme de tromper.

[i] La mouche : la colère (cf. l’expression prendre la mouche).

[47] Sans que mon bon génie au-devant m’a poussé : si mon bon génie ne m’avait fait prévenir le danger.

[48] Pécore : "bête stupide, qui a du mal à concevoir quelque chose" (Dictionnaire de Furetière, 1690).