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La Jalousie du Barbouillé

Acte 1

Comédie

ACTEURS
LE BARBOUILLÉ, mari d’Angélique.
LE DOCTEUR.
ANGÉLIQUE, fille de Gorgibus.
VALÈRE, amant d’Angélique.
CATHAU, suivante d’Angélique.
GORGIBUS, père d’Angélique.
VILLEBREQUIN.

 SCÈNE PREMIÈRE

LE BARBOUILLÉ.- Il faut avouer que je suis le plus malheureux de tous les hommes. J’ai une femme qui me fait enrager : au lieu de me donner du soulagement et de faire les choses à mon souhait, elle me fait donner au diable vingt fois le jour ; au lieu de se tenir à la maison, elle aime la promenade, la bonne chère, et fréquente je ne sais quelle sorte de gens. Ah ! pauvre barbouillé, que tu es misérable ! Il faut pourtant la punir. Si je la tuais... L’invention ne vaut rien [1] , car tu serais pendu. Si tu la faisais mettre en prison... La carogne en sortirait avec son passe-partout. Que diable faire donc ? Mais voilà Monsieur le Docteur qui passe par ici : il faut que je lui demande un bon conseil sur ce que je dois faire.

 SCÈNE II

LE DOCTEUR, LE BARBOUILLÉ.

LE BARBOUILLÉ.- Je m’en allais vous chercher pour vous faire une prière sur une chose qui m’est d’importance.

LE DOCTEUR.- Il faut que tu sois bien mal appris, bien lourdaud, et bien mal morigéné [2] , mon ami, puisque tu m’abordes sans ôter ton chapeau, sans observer rationem loci, temporis et personæ [3] . Quoi ? débuter d’abord par un discours mal digéré, au lieu de dire : Salve, vel salvus sis, Doctor, Doctorum eruditissime [4]  ! Hé ! pour qui me prends-tu, mon ami ?

LE BARBOUILLÉ.- Ma foi, excusez-moi : c’est que j’avais l’esprit en écharpe [5] , et je ne songeais pas à ce que je faisais ; mais je sais bien que vous êtes galant homme.

LE DOCTEUR.- Sais-tu bien d’où vient le mot de galant homme ?

LE BARBOUILLÉ.- Qu’il vienne de Villejuif ou d’Aubervilliers, je ne m’en soucie guère [6] .

LE DOCTEUR.- Sache que le mot de galant homme vient d’élégant ; prenant le g et l’a de la dernière syllabe, cela fait ga, et puis prenant l, ajoutant un a et les deux dernières lettres [7] , cela fait galant, et puis ajoutant homme, cela fait galant homme. Mais encore pour qui me prends-tu ?

LE BARBOUILLÉ.- Je vous prends pour un docteur. Or çà, parlons un peu de l’affaire que je vous veux proposer. Il faut que vous sachiez...

LE DOCTEUR.- Sache auparavant que je ne suis pas seulement un docteur [8] , mais que je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, et dix fois docteur :
1° Parce que, comme l’unité est la base, le fondement, et le premier de tous les nombres, aussi, moi, je suis le premier de tous les docteurs, le docte des doctes.
2° Parce qu’il y a deux facultés nécessaires pour la parfaite connaissance de toutes choses : le sens et l’entendement ; et comme je suis tout sens et tout entendement, je suis deux fois docteur.

LE BARBOUILLÉ.- D’accord. C’est que...

LE DOCTEUR.- 3° Parce que le nombre de trois est celui de la perfection, selon Aristote ; et comme je suis parfait, et que toutes mes productions le sont aussi, je suis trois fois docteur.

LE BARBOUILLÉ.- Hé bien ! Monsieur le Docteur...

LE DOCTEUR.- 4° Parce que la philosophie a quatre parties : la logique, morale, physique et métaphysique [9]  ; et comme je les possède toutes quatre, et que je suis parfaitement versé en icelles, je suis quatre fois docteur.

LE BARBOUILLÉ.- Que diable ! je n’en doute pas. Écoutez-moi donc.

LE DOCTEUR.- 5° Parce qu’il y a cinq universelles [i]  : le genre, l’espèce, la différence, le propre et l’accident, sans la connaissance desquels il est impossible de faire aucun bon raisonnement ; et comme je m’en sers avec avantage, et que j’en connais l’utilité, je suis cinq fois docteur.

LE BARBOUILLÉ.- Il faut que j’aie bonne patience.

LE DOCTEUR.- 6° Parce que le nombre de six est le nombre du travail ; et comme je travaille incessamment pour ma gloire, je suis six fois docteur.

LE BARBOUILLÉ.- Ho ! parle tant que tu voudras.

LE DOCTEUR.- 7° Parce que le nombre de sept est le nombre de la félicité ; et comme je possède une parfaite connaissance de tout ce qui peut rendre heureux, et que je le suis en effet par mes talents, je me sens obligé de dire de moi-même : O ter quatuorque beatum [i]  !
8° Parce que le nombre de huit est le nombre de la justice, à cause de l’égalité qui se rencontre en lui, et que la justice et la prudence avec laquelle [10] je mesure et pèse toutes mes actions me rendent huit fois docteur.
9° parce qu’il y a neuf muses, et que je suis également chéri d’elles.
10° parce que, comme on ne peut passer le nombre de dix sans faire une répétition des autres nombres, et qu’il est le nombre universel, aussi, aussi, quand on m’a trouvé [11] , on a trouvé le docteur universel : je contiens en moi tous les autres docteurs. Ainsi tu vois par des raisons plausibles, vraies, démonstratives et convaincantes, que je suis une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, et dix fois docteur.

LE BARBOUILLÉ.- Que diable est ceci ? je croyais trouver un homme bien savant, qui me donnerait un bon conseil, et je trouve un ramoneur de cheminée qui, au lieu de me parler, s’amuse à jouer à la mourre [12] . Un, deux, trois, quatre, ha, ha, ha ! - Oh bien ! ce n’est pas cela : c’est que je vous prie de m’écouter, et croyez que je ne suis pas un homme à vous faire perdre vos peines, et que si vous me satisfaisiez [13] sur ce que je veux de vous, je vous donnerai ce que vous voudrez ; de l’argent, si vous en voulez.

LE DOCTEUR.- Hé ! de l’argent.

LE BARBOUILLÉ.- Oui, de l’argent, et toute autre chose que vous pourriez demander.

LE DOCTEUR, troussant sa robe derrière son cul.- Tu me prends donc pour un homme à qui l’argent fait tout faire, pour un homme attaché à l’intérêt, pour une âme mercenaire ? Sache, mon ami, que quand tu me donnerais une bourse pleine de pistoles, et que cette bourse serait dans une riche boîte, cette boîte dans un étui précieux, cet étui dans un coffret admirable, ce coffret dans un cabinet curieux [14] , ce cabinet dans une chambre magnifique, cette chambre dans un appartement agréable, cet appartement dans un château pompeux, ce château dans une citadelle incomparable, cette citadelle dans une ville célèbre, cette ville dans une île fertile, cette île dans une province opulente, cette province dans une monarchie florissante, cette monarchie dans tout le monde ; et que tu me donnerais le monde où serait cette monarchie florissante, où serait cette province opulente, où serait cette île fertile, où serait cette ville célèbre, où serait cette citadelle incomparable, où serait ce château pompeux, où serait cet appartement agréable, où serait cette chambre magnifique, où serait ce cabinet curieux, où serait ce coffret [15] admirable, où serait cet étui précieux, où serait cette riche boîte dans laquelle serait enfermée la bourse pleine de pistoles, que je me soucierais aussi peu de ton argent et de toi que de cela [16] .

LE BARBOUILLÉ.- Ma foi, je m’y suis mépris : à cause qu’il est vêtu comme un médecin, j’ai cru qu’il lui fallait parler d’argent ; mais puisqu’il n’en veut point, il n’y a rien de plus aisé [17] que de le contenter. Je m’en vais courir après lui [18] .

 SCÈNE III

ANGÉLIQUE, VALÈRE, CATHAU.

ANGÉLIQUE.- Monsieur, je vous assure que vous m’obligez [19] beaucoup de me tenir quelquefois compagnie : mon mari est si mal bâti, si débauché, si ivrogne, que ce m’est un supplice d’être avec lui, et je vous laisse à penser quelle satisfaction on peut avoir d’un rustre comme lui.

VALÈRE.- Mademoiselle [20] , vous me faites trop d’honneur de me vouloir souffrir, et je vous promets de contribuer de tout mon pouvoir à votre divertissement ; et que, puisque vous témoignez que ma compagnie ne vous est point désagréable, je vous ferai connaître combien j’ai de joie de la bonne nouvelle que vous m’apprenez, par mes empressements [21] .

CATHAU.- Ah ! changez de discours : voyez porte-guignon qui arrive.

 SCÈNE IV

LE BARBOUILLÉ, VALÈRE, ANGÉLIQUE, CATHAU.

VALÈRE.- Mademoiselle, je suis au désespoir de vous apporter de si méchantes nouvelles ; mais aussi bien les auriez-vous apprises de quelque autre : et puisque votre frère est fort malade...

ANGÉLIQUE.- Monsieur, ne m’en dites pas davantage ; je suis votre servante, et vous rends grâces de la peine que vous avez prise.

LE BARBOUILLÉ.- Ma foi, sans aller chez le notaire, voilà le certificat de mon cocuage. Ha ! ha ! Madame la carogne, je vous trouve avec un homme, après toutes les défenses que je vous ai faites, et vous me voulez envoyer de Gemini en Capricorne [22]  !

ANGÉLIQUE.- Hé bien ! faut-il gronder pour cela ? Ce Monsieur vient de m’apprendre que mon frère est bien malade : où est le sujet de querelles ?

CATHAU.- Ah ! le voilà venu : je m’étonnais bien si nous aurions longtemps du repos.

LE BARBOUILLÉ.- Vous vous gâteriez, par ma foi, toutes deux, Mesdames les carognes [23]  ; et toi, Cathau, tu corromps ma femme : depuis que tu la sers, elle ne vaut pas la moitié de ce qu’elle valait.

CATHAU.- Vraiment oui, vous nous la baillez bonne.

ANGÉLIQUE.- Laisse là cet ivrogne ; ne vois-tu pas qu’il est si soûl qu’il ne sait ce qu’il dit ?

 SCÈNE V

GORGIBUS, VILLEBREQUIN, ANGÉLIQUE, CATHAU, LE BARBOUILLÉ.

GORGIBUS.- Ne voilà pas encore mon maudit gendre qui querelle ma fille ?

VILLEBREQUIN.- Il faut savoir ce que c’est.

GORGIBUS.- Hé quoi ? toujours se quereller ! vous n’aurez point la paix dans votre ménage ?

LE BARBOUILLÉ.- Cette coquine-là m’appelle ivrogne [24] . Tiens, je suis bien tenté de te bailler une quinte major [i] , en présence de tes parents.

GORGIBUS.- Je dédonne au diable l’escarcelle [i] , si vous l’aviez fait.

ANGÉLIQUE.- Mais aussi c’est lui qui commence toujours à...

CATHAU.- Que maudite soit l’heure que vous avez choisi ce grigou [25]  !...

VILLEBREQUIN.- Allons, taisez-vous, la paix !

 SCÈNE VI

LE DOCTEUR, VILLEBREQUIN, GORGIBUS, CATHAU, ANGÉLIQUE, LE BARBOUILLÉ.

LE DOCTEUR.- Qu’est ceci ? quel désordre ! quelle querelle ! quel grabuge ! quel vacarme ! quel bruit ! quel différend ! quelle combustion ! Qu’y a-t-il, Messieurs ? Qu’y a-t-il ? Qu’y a-t-il ? Çà, çà, voyons un peu s’il n’y a pas moyen de vous mettre d’accord, que je sois votre pacificateur, que j’apporte l’union chez vous.

GORGIBUS.- C’est mon gendre et ma fille qui ont eu bruit ensemble.

LE DOCTEUR.- Et qu’est-ce que c’est ? voyons, dites-moi un peu la cause de leur différend.

GORGIBUS.- Monsieur...

LE DOCTEUR.- Mais en peu de paroles.

GORGIBUS.- Oui-da. Mettez donc votre bonnet.

LE DOCTEUR.- Savez-vous d’où vient le mot bonnet ?

GORGIBUS.- Nenni.

LE DOCTEUR.- Cela vient de bonum est, "bon est, voilà qui est bon", parce qu’il garantit des catarrhes et fluxions.

GORGIBUS.- Ma foi, je ne savais pas cela.

LE DOCTEUR.- Dites donc vite cette querelle.

GORGIBUS.- Voici ce qui est arrivé...

LE DOCTEUR.- Je ne crois pas que vous soyez homme à me tenir longtemps, puisque je vous en prie. J’ai quelques affaires pressantes qui m’appellent à la ville ; mais pour remettre la paix dans votre famille, je veux bien m’arrêter un moment.

GORGIBUS.- J’aurai fait en un moment.

LE DOCTEUR.- Soyez donc bref.

GORGIBUS.- Voilà qui est fait incontinent.

LE DOCTEUR.- Il faut avouer, Monsieur Gorgibus, que c’est une belle qualité que de dire les choses en peu de paroles, et que les grands Parleurs, au lieu de se faire écouter, se rendent le plus souvent si importuns, qu’on ne les entend point : Virtutem primam esse puta compescere linguam [26] . Oui, la plus belle qualité d’un honnête homme, c’est de parler peu.

GORGIBUS.- Vous saurez donc...

LE DOCTEUR.- Socrates recommandait trois choses fort soigneusement à ses disciples : la retenue dans les actions, la sobriété dans le manger, et de dire les choses en peu de paroles. Commencez donc, Monsieur Gorgibus.

GORGIBUS.- C’est ce que je veux faire.

LE DOCTEUR.- En peu de mots, sans façon, sans vous amuser à beaucoup de discours, tranchez-moi d’un apophthegme [27] , vite, vite, Monsieur Gorgibus, dépêchons, évitez la prolixité.

GORGIBUS.- Laissez-moi donc parler.

LE DOCTEUR.- Monsieur Gorgibus, touchez là [i]  : vous parlez trop ; il faut que quelque autre me dise la cause de leur querelle.

VILLEBREQUIN.- Monsieur le Docteur, vous saurez que...

LE DOCTEUR.- Vous êtes un ignorant, un indocte, un homme ignare de toutes les bonnes disciplines [i] , un âne en bon français. Hé quoi ? vous commencez la narration sans avoir fait un mot d’exorde ? Il faut que quelque autre me conte le désordre. Mademoiselle, contez-moi un peu le détail de ce vacarme.

ANGÉLIQUE.- Voyez-vous bien là mon gros coquin, mon sac à vin de mari ?

LE DOCTEUR.- Doucement, s’il vous plaît : parlez avec respect de votre époux, quand vous êtes devant la moustache d’un docteur comme moi.

ANGÉLIQUE.- Ah ! vraiment oui, docteur ! Je me moque bien de vous et de votre doctrine, et je suis docteur quand je veux.

LE DOCTEUR.- Tu es docteur quand tu veux, mais je pense que tu es un plaisant docteur. Tu as la mine de suivre fort ton caprice : des parties d’oraison [28] , tu n’aimes que la conjonction ; des genres, le masculin [29]  ; des déclinaisons, le génitif ; de la syntaxe, mobile cum fixo ! et enfin de la quantité, tu n’aimes que le dactyle, quia constat ex una longa et duabus brevibus [30] . Venez çà, vous, dites-moi un peu quelle est la cause, le sujet de votre combustion.

LE BARBOUILLÉ.- Monsieur le Docteur...

LE DOCTEUR.- Voilà qui est bien commencé : "Monsieur le Docteur !" Ce mot de docteur a quelque chose de doux à l’oreille, quelque chose plein d’emphase : "Monsieur le Docteur !"

LE BARBOUILLÉ.- À la mienne volonté...

LE DOCTEUR.- Voilà qui est bien : "À la mienne volonté !" La volonté présuppose le souhait, le souhait présuppose des moyens pour arriver à ses fins, et la fin présuppose un objet : voilà qui est bien : "À la mienne volonté !"

LE BARBOUILLÉ.- J’enrage.

LE DOCTEUR.- Ôtez-moi ce mot : "j’enrage" ; voilà un terme bas et populaire.

LE BARBOUILLÉ.- Hé ! Monsieur le Docteur, écoutez-moi, de grâce.

LE DOCTEUR.- Audi, quæso [31] , aurait dit Ciceron [32] .

LE BARBOUILLÉ.- Oh ! ma foi, si se rompt, si se casse, ou si se brise, je ne m’en mets guère en peine ; mais tu m’écouteras, ou je te vais casser ton museau doctoral ; et que diable donc est ceci ?

Le Barbouillé, Angélique, Gorgibus, Cathau, Villebrequin parlent tous à la fois, voulant dire la cause de la querelle, et le Docteur aussi, disant que la paix est une belle chose, et font un bruit confus de leurs voix ; et pendant tout le bruit, Le Barbouillé attache le Docteur par le pied, et le fait tomber ; le docteur se doit laisser tomber sur le dos ; Le Barbouillé l’entraîne par la corde qu’il lui a attachée au pied, et, en l’entraînant, le Docteur doit toujours parler, et compte par ses doigts toutes ses raisons, comme s’il n’était point à terre, alors qu’il ne paraît plus.

GORGIBUS.- Allons, ma fille, retirez-vous chez vous, et vivez bien avec votre mari.

VILLEBREQUIN.- Adieu, serviteur et bonsoir [33] .

 SCÈNE VII

VALÈRE, LA VALLÉE. Angélique s’en va.

VALÈRE.- Monsieur, je vous suis obligé du soin que vous avez pris, et je vous promets de me rendre à l’assignation que vous me donnez, dans une heure [34] .

LA VALLÉE.- Cela ne peut se différer ; et si vous tardez un quart d’heure, le bal sera fini dans un moment, et vous n’aurez pas le bien [35] d’y voir celle que vous aimez, si vous n’y venez tout présentement.

VALÈRE.- Allons donc ensemble de ce pas [36] .

 SCÈNE VIII

ANGÉLIQUE.- Cependant que mon mari n’y est pas, je vais faire un tour à un bal que donne une de mes voisines. Je serai revenue auparavant lui, car il est quelque part au cabaret : il ne s’apercevra pas que je suis sortie. Ce maroufle-là me laisse toute seule à la maison, comme si j’étais son chien [37] .

 SCÈNE IX

LE BARBOUILLÉ.- Je savais bien que j’aurais raison de ce diable de Docteur, et de toute sa fichue doctrine. Au diable l’ignorant ! Jj’ai bien renvoyé toute la science par terre [38] . Il faut pourtant que j’aille un peu voir si notre bonne ménagère m’aura fait à souper [39] .

 SCÈNE X

ANGÉLIQUE.- Que je suis malheureuse ! j’ai été trop tard [40] , l’assemblée est finie : je suis arrivée justement comme tout le monde sortait ; mais il n’importe, ce sera pour une autre fois. Je m’en vais cependant au logis comme si de rien n’était. Mais la porte est fermée [41] . Cathau, Cathau !

 SCÈNE XI

LE BARBOUILLÉ, à la fenêtre, ANGÉLIQUE.

LE BARBOUILLÉ.- Cathau, Cathau ! Hé bien ! qu’a-t-elle fait, Cathau ? et d’où venez-vous, madame la carogne, à l’heure qu’il est, et par le temps qu’il fait ?

ANGÉLIQUE.- D’où je viens ? ouvre-moi seulement, et je te le dirai après.

LE BARBOUILLÉ.- Oui ? Ah ! ma foi, tu peux aller coucher d’où tu viens, ou, si tu l’aimes mieux, dans la rue : je n’ouvre point à une coureuse comme toi. Comment, diable ! être toute seule à l’heure qu’il est ! Je ne sais si c’est imagination, mais mon front m’en paraît plus rude de moitié.

ANGÉLIQUE.- Hé bien ! pour être toute seule, qu’en veux-tu dire ? Tu me querelles quand je suis en compagnie : comment faut-il donc faire ?

LE BARBOUILLÉ.- Il faut être retirée à la maison, donner ordre au souper, avoir soin du ménage, des enfants ; mais sans tant de discours inutiles, adieu, bonsoir, va-t’en au diable et me laisse en repos.

ANGÉLIQUE.- Tu ne veux pas m’ouvrir ?

LE BARBOUILLÉ.- Non, je n’ouvrirai pas.

ANGÉLIQUE.- Hé ! mon pauvre petit mari, je t’en prie, ouvre-moi, mon cher petit cœur.

LE BARBOUILLÉ.- Ah, crocodile ! ah, serpent dangereux ! tu me caresses pour me trahir [42] .

ANGÉLIQUE.- Ouvre, ouvre donc.

LE BARBOUILLÉ.- Adieu ! Vade retro, Satanas [43] .

ANGÉLIQUE.- Quoi ? tu ne m’ouvriras point ?

LE BARBOUILLÉ.- Non.

ANGÉLIQUE.- Tu n’as point de pitié de ta femme, qui t’aime tant ?

LE BARBOUILLÉ.- Non, je suis inflexible : tu m’as offensé, je suis vindicatif comme tous les diables, c’est-à-dire bien fort ; je suis inexorable.

ANGÉLIQUE.- Sais-tu bien que si tu me pousses à bout, et que tu me mettes en colère, je ferai quelque chose dont tu te repentiras ?

LE BARBOUILLÉ.- Et que feras-tu, bonne chienne ?

ANGÉLIQUE.- Tiens, si tu ne m’ouvres, je m’en vais me tuer devant la porte ; mes parents, qui sans doute viendront ici auparavant de se coucher, pour savoir si nous sommes bien ensemble, me trouveront morte, et tu seras pendu.

LE BARBOUILLÉ.- Ah, ah, ah, ah, la bonne bête ! et qui y perdra le plus de nous deux ? Va, va, tu n’es pas si sotte que de faire ce coup-là.

ANGÉLIQUE.- Tu ne le crois donc pas ? Tiens, tiens, voilà mon couteau tout prêt : si tu ne m’ouvres, je m’en vais tout à cette heure m’en donner dans le cœur.

LE BARBOUILLÉ.- Prends garde, voilà qui est bien pointu.

ANGÉLIQUE.- Tu ne veux donc pas m’ouvrir ?

LE BARBOUILLÉ.- Je t’ai déjà dit vingt fois que je n’ouvrirai point ; tue-toi, crève, va-t’en au diable, je ne m’en soucie pas.

ANGÉLIQUE, faisant semblant de se frapper.- Adieu donc !... Ay ! je suis morte.

LE BARBOUILLÉ.- Serait-elle bien assez sotte pour avoir fait ce coup-là ? Il faut que je descende avec la chandelle pour aller voir.

ANGÉLIQUE.- Il faut que je t’attrape. Si je peux entrer dans la maison subtilement, cependant que tu me chercheras, chacun aura bien son tour.

LE BARBOUILLÉ.- Hé bien ! ne savais-je pas bien qu’elle n’était pas si sotte ? Elle est morte, et si [44] elle court comme le cheval de Pacolet [45] . Ma foi, elle m’avait fait peur tout de bon. Elle a bien fait de gagner au pied [46]  ; car si je l’eusse trouvée en vie, après m’avoir fait cette frayeur-là, je lui aurais apostrophé cinq ou six clystères de coups de pied dans le cul, pour lui apprendre à faire la bête. Je m’en vais me coucher cependant. Oh ! oh ! Je pense que le vent a fermé la porte. Hé ! Cathau, Cathau, ouvre-moi.

ANGÉLIQUE.- Cathau, Cathau ! Hé bien ! qu’a-t-elle fait, Cathau ? Et d’où venez-vous, Monsieur l’ivrogne ? Ah ! vraiment, va, mes parents, qui vont venir dans un moment, sauront tes vérités. Sac à vin infâme, tu ne bouges du cabaret, et tu laisses une pauvre femme avec des petits enfants, sans savoir s’ils ont besoin de quelque chose, à croquer le marmto [47] tout le long du jour.

LE BARBOUILLÉ.- Ouvre vite, diablesse que tu es, ou je te casserai la tête.

 SCÈNE XII

GORGIBUS, VILLEBREQUIN, ANGÉLIQUE, LE BARBOUILLÉ.

GORGIBUS.- Qu’est ceci ? toujours de la dispute, de la querelle et de la dissension !

VILLEBREQUIN.- Hé quoi ? vous ne serez jamais d’accord ?

ANGÉLIQUE.- Mais voyez un peu, le voilà qui est soûl, et revient, à l’heure qu’il est, faire un vacarme horrible ; il me menace.

GORGIBUS.- Mais aussi ce n’est pas là l’heure de revenir. Ne devriez-vous pas, comme un bon père de famille, vous retirer de bonne heure, et bien vivre avec votre femme ?

LE BARBOUILLÉ.- Je me donne au diable, si j’ai sorti de la maison, et demandez plutôt à ces Messieurs [48] qui sont là-bas dans le parterre ; c’est elle qui ne fait que de revenir. Ah ! que l’innocence est opprimée !

VILLEBREQUIN.- Çà, çà ; allons, accordez-vous ; demandez-lui pardon.

LE BARBOUILLÉ.- Moi, pardon ! j’aimerais mieux que le diable l’eût emportée. Je suis dans une colère que je ne me sens pas.

GORGIBUS.- Allons, ma fille, embrassez votre mari, et soyez bons amis.

 SCÈNE XIII

ET DERNIÈRE

LE DOCTEUR, à la fenêtre, en bonnet de nuit et en camisole, LE BARBOUILLÉ, VILLEBREQUIN, GORGIBUS, ANGÉLIQUE.

LE DOCTEUR.- Hé quoi ? toujours du bruit, du désordre, de la dissension, des querelles, des débats, des différends, des combustions, des altercations éternelles. Qu’est-ce ? qu’y a-t-il donc ? On ne saurait avoir du repos.

VILLEBREQUIN.- Ce n’est rien, Monsieur le Docteur : tout le monde est d’accord.

LE DOCTEUR.- À propos d’accord, voulez-vous que je vous lise un chapitre d’Aristote, où il prouve que toutes les parties de l’univers ne subsistent que par l’accord qui est entre elles [49]  ?

VILLEBREQUIN.- Cela est-il bien long ?

LE DOCTEUR.- Non, cela n’est pas long : cela contient environ soixante ou quatre-vingts pages.

VILLEBREQUIN.- Adieu, bonsoir ! nous vous remercions.

GORGIBUS.- Il n’en est pas de besoin.

LE DOCTEUR.- Vous ne le voulez pas ?

GORGIBUS.- Non.

LE DOCTEUR.- Adieu donc ! puisqu’ainsi est ; bonsoir ! latine, bona nox [50] .

VILLEBREQUIN.- Allons-nous-en souper ensemble, nous autres.

[1] VAR. Si tu la tuais ? L’invention ne vaut rien. (1819).

[2] Morigéné : éduqué, instruit aux bonnes m ?urs.

[3] Rationem loci, temporis et personæ : la raison, la convenance du lieu, de temps et de personne. Il s’agit sans aucun doute d’un précepte extrait d’un manuel de rhétorique.

[4] Salve, vel salvus sis, Doctor, Doctorum eruditissime : Salut ou sois sauf, Docteur, le plus érudit des docteurs.

[5] En écharpe : de travers, de guingois ; se dit d’un homme qui « n’a point de jugement, de bon sens » (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[6] Cf. Les Femmes savantes, II, 6, v. 495-496, où la servante Martine fait une réponse identique à sa maîtresse.

[7] VAR. Et leurs deux dernières lettres. (1819).

[8] VAR. Que je ne suis pas seulement une fois docteur. (1819).

[9] VAR. La logique, la morale, la physique et la métaphysique. (1819).

[i] Universelles : ellipse de l’expression « natures universelles », qu’on trouve en général sous la forme universaux. Il s’agit d’un des éléments de la philosophie scolastique auquel, dans Le Bourgeois gentilhomme , Le Maître de Philosophie fait allusion en mentionnant les trois opérations de l’esprit : « La première est de bien concevoir par le moyen des universaux. La seconde, de bien juger par le moyen des catégories ; et la troisième, de bien tirer une conséquence par le moyen des figures barbara, celarent, darii, ferio, baralipton, etc. » (II, 4).

[i] O ter quatuorque beatum : Ô ! trois et quatre fois heureux ! Le solécisme (quatuor au lieu de quater) est-il une faute du Docteur ou une erreur de copiste ? Le texte de 1819, pour sa part, corrige la faute.

[10] VAR. Avec lesquelles. (1819).

[11] VAR. Et qu’il est le nombre universel, aussi, quand on m’a trouvé. (1819).

[12] Le manuscrit de la bibliothèque Mazarine donne : jouer à l’amour, leçon assurément fautive que 1819 corrige. La mourre est un très ancien jeu encore pratiqué en Italie (la mora), et plus largement dans les pays méditerranéens : « jeu fort commun en Italie, que deux personnes jouent ensemble en se montrant les doigts en partie élevés et en partie fermés et en devinant en même temps le nombre de ceux qui sont élevés » (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[13] VAR. Et que si vous me satisfaites. (1819).

[14] VAR. Cet étui dans un coffre admirable, ce coffre dans un cabinet curieux. (1819).

[15] VAR. Coffre. (1819).

[16] VAR. Il s’en va. (1819). L’expression suppose un geste traduisant l’indifférence. Cf. L’Étourdi, v. 678, et Le Tartuffe, v. 279.

[17] VAR. Rien de plus aisé. (1819).

[18] VAR. Il sort. (1819).

[19] VAR. Vous m’obligerez. (1819).

[20] On disait Madame aux femmes de qualité.

[21] VAR. Je vous ferai connaître par mes empressements combien j’ai de joie de la bonne nouvelle que vous m’apprenez. (1819).

[22] Le signe des Gémeaux est un signe d’accord, d’union. Celui du Capricorne évoque ? les cornes. La plaisanterie est sans doute inspirée de Rabelais (Pantagruel, Tiers Livre, XXVe), où Herr Tripa évoque dans l’horoscope de Panurge « tous signes portant cornes ».

[23] VAR. Vous vous gâtez, par ma foi, toutes deux, Mesdames les carognes ; toi, Cathau ? (1819).

[24] VAR. À Angélique. (1819).

[i] Quinte major : au jeu de piquet, suite de cinq cartes de même couleur (cf. L’Étourdi, v. 318). L’expression, prise ici au figuré, désigne les cinq doigts de la main, donc un soufflet.

[i] Je dédonne au diable l’escarcelle : expression obscure, au point que le texte de 1819 supprime Je dédonne. Il s’agit peut-être d’une modification du juron Je donne mon escarcelle au diable, car le préfixe dé pourrait avoir valeur d’exorcisme.

[25] VAR. Que maudite soit l’heure où vous avez choisi ce grigou. (1819).

[26] Virtutem primam esse puta compescere linguam : Sache que la première des vertus est de tenir sa langue. Précepte souvent repris dans les recueils moraux.

[27] Cf. Le Mariage forcé (s. 4) : « Tranchez-moi votre discours d’un apophtegme à la laconique ».

[i] Touchez là : locution manifestant l’accord, employée ici pour couper court (cf. Le Bourgeois gentilhomme, III, 12 : « Touchez là, Monsieur : ma fille n’est pas pour vous ».

[i] Ignare de toutes les bonnes disciplines : l’expression se trouve également dans Le Mariage forcé, s. 4.

[28] Le manuscrit de la bibliothèque Mazarine porte des parties de raison, ce qui est un non sens. Nous corrigeons d’après 1819.

[29] VAR. Des genres, que le masculin. (1819).

[30] Quia constat ex una longa et duabus brevibus : parce qu’il est composé d’une longue et de deux brèves. Il s’agit d’une plaisanterie grivoise que la liberté de la farce autorise.

[31] Audi, quaeso : écoute, s’il te plaît.

[32] Le Docteur doit prononcer Ciceron avec un e muet, pour permettre la plaisanterie qui suit.

[33] VAR. Villebrequin, Gorgibus et Angélique s’en vont. (1819). En revanche l’indication Angélique s’en va est supprimée au début de la scène VII dans 1819.

[34] VAR. Je vous promets de me rendre dans une heure à l’assignation que vous me donnez. (1819).

[35] VAR. Le bal sera fini dans un moment ; vous n’aurez pas le bien ? (1819).

[36] VAR. Ils s’en vont. (1819).

[37] VAR. Elle s’en va. (1819).

[38] VAR. J’ai bien envoyé toute sa science par terre. (1819).

[39] VAR. Il sort. (1819).

[40] VAR. J’ai resté trop tard. (1819).

[41] VAR. Ouais ! la porte est fermée. (1819).

[42] Cf. George Dandin, III, 6 : « Ah ! crocodile qui flatte les gens pour les étrangler ». Molière y reprend pour le développer l’ensemble de la scène.

[43] Vade retro, Satanas : Retire-toi, Satan.

[44] Et si : et pourtant.

[45] Dans un roman de chevalerie, Valentin et Orson, très souvent réédité, y compris dans la bibliothèque bleue, le nain Pacolet qui a appris à Tolède « l’art de nigromance », a construit un cheval magique en bois qui le transporte dans les airs « plus soudainement que nul oiseau ne savait voler ».

[46] Gagner au pied : se sauver.

[47] Croquer le marmot : attendre longuement quelqu’un. « Ce proverbe vient des compagnons peintres qui, quand ils attendent quelqu’un, se désennuient à tracer sur les murailles quelques marmots ? » (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[48] VAR. Si j’ai sorti de la maison ; demandez plutôt à ces Messieurs. (1819).

[49] Il pourrait s’agir du chapitre V du petit traité apocryphe du Monde.

[50] Latine, bona nox : en latin, bonne nuit.