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Le Dépit amoureux

Acte 2

 ACTE II, SCÈNE PREMIÈRE

ASCAGNE, FROSINE.
FROSINE
 Ascagne, je suis fille à secret, Dieu merci.

ASCAGNE
 Mais, pour un tel discours, sommes-nous bien ici [i]  ?
Prenons garde qu’aucun ne nous vienne surprendre,
Ou que de quelque endroit on ne nous puisse entendre.

FROSINE
345 Nous serions au logis beaucoup moins sûrement :
Ici de tous côtés on découvre [1] aisément,
Et nous pouvons parler avec toute assurance.

ASCAGNE
 Hélas ! que j’ai de peine à rompre mon silence !

FROSINE
 Ouais ! ceci doit donc être un important secret.

ASCAGNE
350 Trop, puisque je le dis à vous-même à regret [2] ,
Et que si je pouvais le cacher davantage,
Vous ne le sauriez point.

FROSINE
 Ha ! c’est me faire outrage
 Feindre à [3] s’ouvrir à moi ! dont vous avez connu
Dans tous vos intérêts l’esprit si retenu.
355 Moi nourrie avec vous, et qui tiens sous silence
Des choses qui vous sont de si grande importance !
Qui sais...

ASCAGNE
 Oui, vous savez la secrète raison
 Qui cache aux yeux de tous mon sexe et ma maison :
Vous savez que dans celle où passa mon bas âge
360 Je suis, pour y pouvoir retenir l’héritage
Que relâchait ailleurs le jeune Ascagne mort [4] ,
Dont mon déguisement fait revivre le sort,
Et c’est aussi pourquoi ma bouche se dispense [5]
À vous ouvrir mon cœur avec plus d’assurance.
365 Mais, avant que passer, Frosine, à ce discours,
Éclaircissez un doute, où je tombe toujours.
Se pourrait-il qu’Albert ne sût rien du mystère
Qui masque ainsi mon sexe et l’a rendu mon père ?

FROSINE
 En bonne foi, ce point sur quoi vous me pressez,
370 Est une affaire aussi qui m’embarrasse assez :
Le fond de cette intrigue est pour moi lettre close ;
Et ma mère ne put m’éclaircir mieux la chose.
Quand il mourut ce fils, l’objet de tant d’amour,
Au destin de qui même, avant qu’il vînt au jour,
375 Le testament d’un oncle abondant en richesses,
D’un soin particulier avait fait des largesses,
Et que sa mère fit un secret de sa mort,
De son époux absent redoutant le transport,
S’il voyait chez un autre aller tout l’héritage
380 Dont sa maison tirait un si grand avantage [6] ,
Quand, dis-je, pour cacher un tel événement,
La supposition fut de son sentiment [7] ,
Et qu’on vous prit chez nous où vous étiez nourrie,
Votre mère d’accord de cette tromperie
385 Qui remplaçait ce fils à sa garde commis,
En faveur des présents le secret fut promis.
Albert ne l’a point su de nous ; et pour sa femme,
L’ayant plus de douze ans conservé dans son âme,
Comme le mal fut prompt dont on la vit mourir,
390 Son trépas imprévu ne put rien découvrir.
Mais, cependant je vois qu’il garde intelligence
Avec celle de qui vous tenez la naissance.
J’ai su, qu’en secret même, il lui faisait du bien ;
Et peut-être cela ne se fait pas pour rien.
395 D’autre part, il vous veut porter au mariage [8]  ;
Et comme il le prétend, c’est un mauvais langage [9]  :
Je ne sais s’il saurait la supposition
Sans le déguisement ; mais la digression
Tout insensiblement pourrait trop loin s’étendre :
400 Revenons au secret que je brûle d’apprendre.

ASCAGNE
 Sachez donc que l’amour ne sait point s’abuser ;
Que mon sexe à ses yeux n’a pu se déguiser,
Et que ses traits subtils, sous l’habit que je porte,
Ont su trouver le cœur d’une fille peu forte :
J’aime enfin.

FROSINE
 Vous aimez ?

ASCAGNE
405 Frosine, doucement ;
 N’entrez pas tout à fait dedans l’étonnement :
Il n’est pas temps encore : et ce cœur qui soupire
A bien pour vous surprendre autre chose à vous dire.

FROSINE
 Et quoi ?

ASCAGNE
 J’aime Valère.

FROSINE
 Ha ! vous avez raison,
410 L’objet de votre amour, lui dont à la maison [10]
Votre imposture enlève un puissant héritage,
Et qui de votre sexe ayant le moindre ombrage,
Verrait incontinent ce bien lui retourner,
C’est encore un plus grand sujet de s’étonner.

ASCAGNE
415 J’ai de quoi toutefois surprendre plus votre âme :
Je suis sa femme.

FROSINE
 Oh Dieux ! sa femme !

ASCAGNE
 Oui, sa femme.

FROSINE
 Ha ! certes celui-là l’emporte, et vient à bout
De toute ma raison.

ASCAGNE
 Ce n’est pas encor tout.

FROSINE
 Encore ?

ASCAGNE
 Je la suis, dis-je, sans qu’il le pense
420 Ni qu’il ait de mon sort la moindre connaissance.

FROSINE
 Ho ! poussez ; je le quitte [11] , et ne raisonne plus,
Tant mes sens coup sur coup se treuvent confondus.
À ces énigmes-là je ne puis rien comprendre.

ASCAGNE
 Je vais vous l’expliquer, si vous voulez m’entendre.
425 Valère dans les fers de ma sœur arrêté
Me semblait un amant digne d’être écouté,
Et je ne pouvais voir qu’on rebutât sa flamme [12] ,
Sans qu’un peu d’intérêt touchât pour lui mon âme.
Je voulais que Lucile aimât son entretien,
430 Je blâmais ses rigueurs, et les blâmai si bien,
Que moi-même j’entrai, sans pouvoir m’en défendre,
Dans tous les sentiments qu’elle ne pouvait prendre.
C’était en lui parlant moi qu’il persuadait,
Je me laissais gagner aux soupirs qu’il perdait,
435 Et ses vœux rejetés de l’objet qui l’enflamme
Étaient, comme vainqueurs, reçus dedans mon âme.
Ainsi, mon cœur, Frosine, un peu trop faible, hélas !
Se rendit à des soins qu’on ne lui rendait pas,
Par un coup réfléchi [13] , reçut une blessure,
440 Et paya pour un autre [i] avec beaucoup d’usure.
Enfin, ma chère, enfin, l’amour que j’eus pour lui
Se voulut expliquer, mais sous le nom d’autrui :
Dans ma bouche [14] , une nuit, cet amant trop aimable
Crut rencontrer Lucile à ses vœux favorable,
445 Et je sus ménager si bien cet entretien,
Que du déguisement il ne reconnut rien.
Sous ce voile trompeur qui flattait sa pensée,
Je lui dis que pour lui mon âme était blessée ;
Mais que, voyant mon père en d’autres sentiments,
450 Je devais une feinte à ses commandements ;
Qu’ainsi de notre amour nous ferions un mystère,
Dont la nuit seulement serait dépositaire,
Et qu’entre nous de jour, de peur de rien gâter,
Tout entretien secret se devait éviter ;
455 Qu’il me verrait alors la même indifférence,
Qu’avant que nous eussions aucune intelligence,
Et que de son côté, de même que du mien,
Geste, parole, écrit, ne m’en dît jamais rien.
Enfin, sans m’arrêter sur toute l’industrie
460 Dont j’ai conduit le fil de cette tromperie,
J’ai poussé jusqu’au bout un projet si hardi,
Et me suis assuré l’époux que je vous di.

FROSINE
 Peste ! les grands talents que votre esprit possède [15]  !
Dirait-on qu’elle y touche, avec sa mine froide [i]  ?
465 Cependant, vous avez été bien vite ici ;
Car je veux que la chose ait d’abord réussi,
Ne jugez-vous pas bien, à regarder l’issue,
Qu’elle ne peut longtemps éviter d’être sue ?

ASCAGNE
 Quand l’amour est bien fort, rien ne peut l’arrêter ;
470 Ses projets seulement vont à se contenter,
Et, pourvu qu’il arrive au but qu’il se propose,
Il croit que tout le reste après est peu de chose.
Mais, enfin, aujourd’hui je me découvre à vous,
Afin que vos conseils... Mais voici cet époux.

 SCÈNE II

VALÈRE, ASCAGNE, FROSINE.
VALÈRE
475 Si vous êtes tous deux en quelque conférence,
Où je vous fasse tort de mêler ma présence,
Je me retirerai.

ASCAGNE
 Non, non ; vous pouvez bien,
 Puisque vous le faisiez [16] , rompre notre entretien.

VALÈRE
 Moi ?

ASCAGNE
 Vous-même.

VALÈRE
 Et comment ?

ASCAGNE
 Je disais que Valère
480 Aurait, si j’étais fille, un peu trop su me plaire ;
Et que si je faisais tous les vœux de son cœur,
Je ne tarderais guère à faire son bonheur.

VALÈRE
 Ces protestations ne coûtent pas grand-chose,
Alors qu’à leur effet un pareil si s’oppose ;
485 Mais vous seriez bien pris, si quelque événement
Allait mettre à l’épreuve un si doux compliment.

ASCAGNE
 Point du tout ; je vous dis que régnant dans votre âme
Je voudrais de bon cœur couronner votre flamme.

VALÈRE
 Et si c’était quelqu’une [17] , où par votre secours
490 Vous pussiez être utile au bonheur de mes jours ?

ASCAGNE
 Je pourrais assez mal répondre à votre attente.

VALÈRE
 Cette confession n’est pas fort obligeante.

ASCAGNE
 Hé ! quoi ? vous voudriez, Valère, injustement,
Qu’étant fille, et mon cœur vous aimant tendrement,
495 Je m’allasse engager avec une promesse
De servir vos ardeurs pour quelque autre maîtresse ?
Un si pénible effort pour moi m’est interdit.

VALÈRE
 Mais cela n’étant pas ?

ASCAGNE
 Ce que je vous ai dit,
 Je l’ai dit comme fille, et vous le devez prendre
Tout de même.

VALÈRE
500 Ainsi donc il ne faut rien prétendre,
 Ascagne, à des bontés que vous auriez pour nous,
À moins que le Ciel fasse un grand miracle en vous.
Bref, si vous n’êtes fille, adieu votre tendresse ;
Il ne vous reste rien qui pour nous s’intéresse.

ASCAGNE
505 J’ai l’esprit délicat plus qu’on ne peut penser,
Et le moindre scrupule a de quoi m’offenser
Quand il s’agit d’aimer ; enfin je suis sincère ;
Je ne m’engage point à vous servir, Valère,
Si vous ne m’assurez au moins absolument,
510 Que vous gardez pour moi le même sentiment [18]  ;
Que pareille chaleur d’amitié vous transporte,
Et que, si j’étais fille, une flamme plus forte
N’outragerait point celle où je vivrais pour vous.

VALÈRE
 Je n’avais jamais vu ce scrupule jaloux ;
515 Mais tout nouveau qu’il est, ce mouvement m’oblige,
Et je vous fais ici tout l’aveu qu’il exige.

ASCAGNE
 Mais sans fard ?

VALÈRE
 Oui, sans fard.

ASCAGNE
 S’il est vrai, désormais ;
 Vos intérêts seront les miens, je vous promets.

VALÈRE
 J’ai bientôt à vous dire un important mystère,
520 Où l’effet de ces mots me sera nécessaire.

ASCAGNE
 Et j’ai quelque secret de même à vous ouvrir,
Où votre cœur pour moi se pourra découvrir.

VALÈRE
 Hé ! de quelle façon cela pourrait-il être ?

ASCAGNE
 C’est que j’ai de l’amour qui n’oserait paraître,
525 Et vous pourriez avoir sur l’objet de mes vœux,
Un empire à pouvoir rendre mon sort heureux.

VALÈRE
 Expliquez-vous, Ascagne, et croyez par avance
Que votre heur est certain, s’il est en ma puissance.

ASCAGNE
 Vous promettez ici plus que vous ne croyez.

VALÈRE
530 Non, non ; dites l’objet pour qui vous m’employez.

ASCAGNE
 Il n’est pas encor temps ; mais c’est une personne
Qui vous touche de près.

VALÈRE
 Votre discours m’étonne.
 Plût à Dieu que ma sœur...

ASCAGNE
 Ce n’est pas la saison
 De m’expliquer, vous dis-je.

VALÈRE
 Et pourquoi ?

ASCAGNE
 Pour raison.
535 Vous saurez mon secret, quand je saurai le vôtre.

VALÈRE
 J’ai besoin pour cela de l’aveu de quelque autre.

ASCAGNE
 Ayez-le donc ; et lors nous expliquant nos vœux,
Nous verrons qui tiendra mieux parole des deux.

VALÈRE
 Adieu, j’en suis content.

ASCAGNE
 Et moi content, Valère.

FROSINE
540 Il croit trouver en vous l’assistance d’un frère.

 SCÈNE III

FROSINE, ASCAGNE, MARINETTE, LUCILE.
LUCILE
 C’en est fait ; c’est ainsi que je puis me venger :
Et, si cette action a de quoi l’affliger,
C’est toute la douceur que mon cœur s’y propose.
Mon frère, vous voyez une métamorphose.
545 Je veux chérir Valère après tant de fierté,
Et mes vœux maintenant tournent de son côté.

ASCAGNE
 Que dites-vous ? ma sœur ; comment ! courir au change !
Cette inégalité me semble trop étrange.

LUCILE
 La vôtre me surprend avec plus de sujet :
550 De vos soins autrefois Valère était l’objet ;
Je vous ai vu pour lui m’accuser de caprice,
D’aveugle cruauté, d’orgueil, et d’injustice,
Et, quand je veux l’aimer, mon dessein vous déplaît,
Et je vous vois parler contre son intérêt.

ASCAGNE
555 Je le quitte, ma sœur, pour embrasser le vôtre :
Je sais qu’il est rangé dessous les lois d’un autre,
Et ce serait un trait honteux à vos appas,
Si vous le rappeliez et qu’il ne revînt pas.

LUCILE
 Si ce n’est que cela, j’aurai soin de ma gloire ;
560 Et je sais pour son cœur tout ce que j’en dois croire :
Il s’explique à mes yeux intelligiblement.
Ainsi, découvrez-lui, sans peur, mon sentiment :
Ou, si vous refusez de le faire, ma bouche
Lui va faire savoir que son ardeur me touche.
565 Quoi ! mon frère, à ces mots vous restez interdit !

ASCAGNE
 Ha ! ma sœur, si sur vous je puis avoir crédit,
Si vous êtes sensible aux prières d’un frère,
Quittez un tel dessein, et n’ôtez point Valère
Aux vœux d’un jeune objet [19] dont l’intérêt m’est cher,
570 Et qui sur ma parole a droit de vous toucher.
La pauvre infortunée aime avec violence ;
À moi seul de ses feux elle fait confidence,
Et je vois dans son cœur de tendres mouvements
À dompter la fierté des plus durs sentiments.
575 Oui, vous auriez pitié de l’état de son âme,
Connaissant de quel coup vous menacez sa flamme,
Et je ressens si bien la douleur qu’elle aura,
Que je suis assuré ma sœur, qu’elle en mourra,
Si vous lui dérobez l’amant qui peut lui plaire.
580 Éraste est un parti qui doit vous satisfaire ;
Et des feux mutuels...

LUCILE
 Mon frère, c’est assez :
 Je ne sais point pour qui vous vous intéressez ;
Mais, de grâce, cessons ce discours, je vous prie,
Et me laissez un peu dans quelque rêverie.

ASCAGNE
585 Allez, cruelle sœur, vous me désespérez,
Si vous effectuez vos desseins déclarés.

 SCÈNE IV

MARINETTE, LUCILE.
MARINETTE
 La résolution, Madame, est assez prompte.

LUCILE
 Un cœur ne pèse rien alors que l’on l’affronte ;
Il court à sa vengeance, et saisit promptement
590 Tout ce qu’il croit servir à son ressentiment.
Le traître ! faire voir cette insolence extrême !

MARINETTE
 Vous m’en voyez encor toute hors de moi-même ;
Et, quoique là-dessus je rumine sans fin,
L’aventure me passe, et j’y perds mon latin.
595 Car enfin, aux transports d’une bonne nouvelle,
Jamais cœur ne s’ouvrit d’une façon plus belle :
De l’écrit obligeant le sien tout transporté
Ne me donnait pas moins que de la déité ;
Et cependant jamais, à cet autre message,
600 Fille ne fut traitée avecque tant d’outrage.
Je ne sais, pour causer de si grands changements,
Ce qui s’est pu passer entre ces courts moments.

LUCILE
 Rien ne s’est pu passer dont il faille être en peine,
Puisque rien ne le doit défendre de ma haine.
605 Quoi ! tu voudrais chercher hors de sa lâcheté
La secrète raison de cette indignité !
Cet écrit malheureux dont mon âme s’accuse
Peut-il à son transport souffrir la moindre excuse ?

MARINETTE
 En effet ; je comprends que vous avez raison,
610 Et que cette querelle est pure trahison.
Nous en tenons [20] , Madame ; et puis prêtons l’oreille
Aux bons chiens de pendards qui nous chantent merveille,
Qui pour nous accrocher feignent tant de langueur ;
Laissons à leurs beaux mots fondre notre rigueur,
615 Rendons-nous à leurs vœux, trop faibles que nous sommes.
Foin de notre sottise, et peste soit des hommes.

LUCILE
 Hé bien, bien ; qu’il s’en vante, et rie à nos dépens ;
Il n’aura pas sujet d’en triompher longtemps ;
Et je lui ferai voir qu’en une âme bien faite
620 Le mépris suit de près la faveur qu’on rejette.

MARINETTE
 Au moins en pareil cas, est-ce un bonheur bien doux,
Quand on sait qu’on n’a point d’avantage sur vous [21] .
Marinette eut bon nez, quoi qu’on en puisse dire,
De ne permettre rien un soir qu’on voulait rire.
625 Quelque autre, sous espoir de matrimonion [22] ,
Aurait ouvert l’oreille à la tentation ;
Mais moi, nescio vos [i] .

LUCILE
 Que tu dis de folies !
 Et choisis mal ton temps pour de telles saillies !
Enfin je suis touchée au cœur sensiblement,
630 Et, si jamais celui de ce perfide amant,
Par un coup de bonheur, dont j’aurais tort, je pense,
De vouloir à présent concevoir l’espérance,
(Car le Ciel a trop pris plaisir à m’affliger [23] ,
Pour me donner celui de me pouvoir venger),
635 Quand, dis-je, par un sort à mes désirs propice,
Il reviendrait m’offrir sa vie en sacrifice,
Détester à mes pieds l’action d’aujourd’hui,
Je te défends surtout de me parler pour lui.
Au contraire, je veux que ton zèle s’exprime
640 À me bien mettre aux yeux la grandeur de son crime,
Et même, si mon cœur était pour lui tenté
De descendre jamais à quelque lâcheté,
Que ton affection me soit alors sévère,
Et tienne comme il faut la main à ma colère.

MARINETTE
645 Vraiment, n’ayez point peur, et laissez faire à nous ;
J’ai pour le moins autant de colère que vous ;
Et je serais plutôt fille toute ma vie,
Que mon gros traître aussi me redonnât envie.
S’il vient...

 SCÈNE V

MARINETTE, LUCILE, ALBERT.
ALBERT
 Rentrez, Lucile, et me faites venir
650 Le précepteur, je veux un peu l’entretenir,
Et m’informer de lui qui me gouverne Ascagne,
S’il sait point quel ennui depuis peu l’accompagne.

(Il continue seul.)
 En quel gouffre de soins et de perplexité
Nous jette une action faite sans équité !
655 D’un enfant supposé [24] par mon trop d’avarice,
Mon cœur depuis longtemps souffre bien le supplice
Et, quand je vois les maux où je me suis plongé,
Je voudrais à ce bien n’avoir jamais songé.
Tantôt je crains de voir, par la fourbe éventée,
660 Ma famille en opprobre et misère jetée ;
Tantôt, pour ce fils-là [25] , qu’il me faut conserver,
Je crains cent accidents qui peuvent arriver.
S’il advient que dehors quelque affaire m’appelle,
J’appréhende au retour cette triste nouvelle,
665 "Las ! vous ne savez pas ? vous l’a-t-on annoncé ?
Votre fils a la fièvre, ou jambe, ou bras cassé" :
Enfin ,à tous moments, sur quoi que je m’arrête,
Cent sortes de chagrins me roulent par la tête.
Ha !

 SCÈNE VI

ALBERT, MÉTAPHRASTE.
MÉTAPHRASTE
 Mandatum tuum curo diligenter [26] .

ALBERT
 Maître, j’ai voulu...

MÉTAPHRASTE
670 Maître est dit a magister [27]  :
 C’est comme qui dirait trois fois plus grand.

ALBERT
 Je meure,
 Si je savais cela. Mais, soit, à la bonne heure.
Maître, donc...

MÉTAPHRASTE
 Poursuivez.

ALBERT
 Je veux poursuivre aussi ;
 Mais ne poursuivez point, vous, d’interrompre ainsi.
675 Donc, encore une fois, Maître, c’est la troisième,
Mon fils me rend chagrin ; vous savez que je l’aime,
Et que soigneusement je l’ai toujours nourri.

MÉTAPHRASTE
 Il est vrai : filio non potest præferri
Nisi filius [28] .

ALBERT
 Maître, en discourant ensemble,
680 Ce jargon n’est pas fort nécessaire, me semble ;
Je vous crois grand latin [29] , et grand docteur juré ;
Je m’en rapporte à ceux qui m’en ont assuré :
Mais, dans un entretien qu’avec vous je destine,
N’allez point déployer toute votre doctrine,
685 Faire le pédagogue, et cent mots me cracher,
Comme si vous étiez en chaire pour prêcher.
Mon père, quoiqu’il eût la tête des meilleures,
Ne m’a jamais rien fait apprendre que mes heures,
Qui, depuis cinquante ans dites journellement,
690 Ne sont encor pour moi que du haut allemand.
Laissez donc en repos votre science auguste,
Et que votre langage à mon faible s’ajuste.

MÉTAPHRASTE
 Soit.

ALBERT
 À mon fils, l’hymen [30] semble lui faire peur,
 Et sur quelque parti que je sonde son cœur,
695 Pour un pareil lien il est froid, et recule.

MÉTAPHRASTE
 Peut-être a-t-il l’humeur du frère de Marc Tulle,
Dont avec Atticus le même fait sermon [i] ,
Et comme aussi les Grecs disent "atanaton... [31] "

ALBERT
 Mon Dieu, maître éternel, laissez là, je vous prie,
700 Les Grecs, les Albanais, avec l’Esclavonie
Et tous ces autres gens dont vous venez parler [32]  ;
Eux et mon fils n’ont rien ensemble à démêler.

MÉTAPHRASTE
 Hé bien donc, votre fils ?

ALBERT
 Je ne sais si dans l’âme
 Il ne sentirait point une secrète flamme.
705 Quelque chose le trouble, ou je suis fort déçu,
Et je l’aperçus hier, sans en être aperçu,
Dans un recoin du bois où nul ne se retire.

MÉTAPHRASTE
 Dans un lieu reculé du bois, voulez-vous dire ;
Un endroit écarté, latine secessus ;
710 Virgile l’a dit : est in secessu locus [i] ...

ALBERT
 Comment aurait-il pu l’avoir dit ce Virgile ?
Puisque je suis certain que dans ce lieu tranquille
Ame du monde enfin n’était lors que nous deux.

MÉTAPHRASTE
 Virgile est nommé là comme un auteur fameux
715 D’un terme plus choisi que le mot que vous dites,
Et non comme témoin de ce que hier vous vîtes [33] .

ALBERT
 Et moi, je vous dis, moi, que je n’ai pas besoin
De terme plus choisi, d’auteur ni de témoin,
Et qu’il suffit ici de mon seul témoignage.

MÉTAPHRASTE
720 Il faut choisir pourtant les mots mis en usage
Par les meilleurs auteurs ; tu vivendo bonos,
Comme on dit, scribendo sequare peritos [34] .

ALBERT
 Homme ou démon, veux-tu m’entendre sans conteste ?

MÉTAPHRASTE
 Quintilien en fait le précepte...

ALBERT
 La peste
 Soit du causeur !

MÉTAPHRASTE
725 Et dit là-dessus doctement
 Un mot, que vous serez bien aise assurément
D’entendre.

ALBERT
 Je serai le diable qui t’emporte,
 Chien d’homme. Oh ! que je suis tenté d’étrange sorte
De faire sur ce mufle une application !

MÉTAPHRASTE
730 Mais qui cause, Seigneur, votre inflammation ?
Que voulez-vous de moi ?

ALBERT
 Je veux que l’on m’écoute,
 Vous ai-je dit vingt fois, quand je parle.

MÉTAPHRASTE
 Ha ! Sans doute [35] .
 Vous serez satisfait, s’il ne tient qu’à cela.
Je me tais.

ALBERT
 Vous ferez sagement.

MÉTAPHRASTE
 Me voilà
 Tout prêt de vous ouïr.

ALBERT
 Tant mieux.

MÉTAPHRASTE
735 Que je trépasse,
 Si je dis plus mot.

ALBERT
 Dieu vous en fasse la grâce.

MÉTAPHRASTE
 Vous n’accuserez point mon caquet désormais.

ALBERT
 Ainsi soit-il.

MÉTAPHRASTE
 Parlez quand vous voudrez.

ALBERT
 J’y vais.

MÉTAPHRASTE
 Et n’appréhendez plus l’interruption nôtre [36] .

ALBERT
 C’est assez dit.

MÉTAPHRASTE
740 Je suis exact plus qu’aucun autre.

ALBERT
 Je le crois.

MÉTAPHRASTE
 J’ai promis que je ne dirais rien.

ALBERT
 Suffit.

MÉTAPHRASTE
 Dès à présent je suis muet.

ALBERT
 Fort bien.

MÉTAPHRASTE
 Parlez : courage ; au moins, je vous donne audience ;
Vous ne vous plaindrez pas de mon peu de silence,
745 Je ne desserre pas la bouche seulement.

ALBERT
 Le traître !

MÉTAPHRASTE
 Mais de grâce, achevez vitement ;
 Depuis longtemps j’écoute, il est bien raisonnable
Que je parle à mon tour.

ALBERT
 Donc, bourreau détestable...

MÉTAPHRASTE
 Hé ! bon Dieu ! voulez-vous que j’écoute à jamais ?
750 Partageons le parler, au moins, ou je m’en vais.

ALBERT
 Ma patience est bien...

MÉTAPHRASTE
 Quoi ? voulez-vous poursuivre ?
 Ce n’est pas encor fait ? Per Jovem [37] , je suis ivre.

ALBERT
 Je n’ai pas dit...

MÉTAPHRASTE
 Encor ? bon Dieu ! que de discours !
 Rien n’est-il suffisant d’en arrêter le cours ?

ALBERT
 J’enrage.

MÉTAPHRASTE
755 Derechef ? Oh ! l’étrange torture !
 Hé ! laissez-moi parler un peu, je vous conjure ;
Un sot qui ne dit mot ne se distingue pas
D’un savant qui se tait.

ALBERT, s’en allant.
 Parbleu, tu te tairas.

MÉTAPHRASTE [38]
 D’où vient fort à propos cette sentence expresse
760 D’un philosophe : "Parle, afin qu’on te connaisse."
Doncques, si de parler le pouvoir m’est ôté,
Pour moi, j’aime autant perdre aussi l’humanité,
Et changer mon essence en celle d’une bête.
Me voilà pour huit jours avec un mal de tête.
765 Oh ! Que les grands parleurs sont par moi détestés.
Mais quoi ! si les savants ne sont point écoutés,
Si l’on veut que toujours ils aient la bouche close,
Il faut donc renverser l’ordre de chaque chose ;
Que les poules dans peu dévorent les renards ;
770 Que les jeunes enfants remontrent aux vieillards ;
Qu’à poursuivre les loups les agnelets s’ébattent ;
Qu’un fou fasse les lois ; que les femmes combattent ;
Que par les criminels les juges soient jugés :
Et par les écoliers les maîtres fustigés ;
775 Que le malade au sain présente le remède ;
Que le lièvre craintif... Miséricorde, à l’aide.

Albert lui vient sonner aux oreilles une cloche de mulet qui le fait fuir.

[i] Ici  : sur la place publique, lieu habituel de la commedia italienne.

[1] On découvre : on a des vues.

[2] Le texte de 1663 est corrompu. Nous corrigeons d’après l’édition de 1682.

[3] Feindre à : hésiter à.

[4] Vers 359-362. Le texte des premières comédies de Molière ne présente pas toujours la parfaite clarté qu’on lui connaît dans les ?uvres ultérieures. Il faut entendre ici : "Vous savez que je suis dans la maison où se passa mon enfance, pour y pouvoir retenir l’héritage que la mort du petit Ascagne laissait échapper ailleurs, Ascagne dont j’ai pris l’identité par mon déguisement, comme s’il était toujours vivant."

[5] Se dispense  : s’autorise à.

[6] L’édition de 1682 signale que les vers 377 à 380 étaient sautés à la représentation.

[7] La supposition fut de son sentiment : elle fut d’avis de vous substituer à son fils mort.

[8] L’édition de 1682 signale que les vers 393 à 396 étaient sautés à la représentation.

[9] Et comme il le prétend, c’est un mauvais langage : et, de la façon dont il l’envisage, c’est parler pour ne rien dire (puisqu’il veut me faire épouser une jeune fille).

[10] Lui dont à la maison : lui à la maison de qui...

[11] Je le quitte : j’y renonce.

[12] VAR. Je ne pouvais souffrir qu’on rebutât sa flamme. (1682).

[13] Par un coup réfléchi : par réflexion (au sens optique du terme), par réverbération.

[i] Pour un autre : au XVIIe siècle, le pronom indéfini un autre peut désigner aussi bien une femme qu’un homme (cf. Andromaque, IV, 5 : "[...] Ne souffre qu’à regret qu’un autre t’entretiennne").

[14] Dans ma bouche : à travers mes paroles.

[15] VAR. Ho, ho ! les grands talents que votre esprit possède ! (1682).

[i] Froide : le mot pouvait se prononcer frède et rimer ainsi avec possède.

[16] Puisque vous le faisiez : puisque vous en étiez le sujet.

[17] Quelqu’une : quelque flamme, quelque inclination.

[18] VAR. Que vous avez pour moi le même sentiment. (1682).
Que vous sentez pour moi le même sentiment. (1666-81).

[19] Objet : le mot désigne une femme ou un homme, sans nuance péjorative.

[20] Nous en tenons : nous sommes trompés.

[21] VAR. Quand on sait qu’on a point d’avantage sur nous. (1682).

[22] VAR. Quelque autre, sous l’espoir de matrimonion. (1682).
Matrimonion est l’ancienne prononciation populaire, de matrimonium, mariage.

[i] Nescio vos : je ne vous connais pas. La formule revient plusieurs fois dans les Évangiles (par exemple, Matthieu 25, 12).

[23] VAR. Car le Ciel a trop pris plaisir de m’affliger. (1682).

[24] D’un enfant supposé : latinisme. La phrase équivaut à : mon c ?ur souffre depuis longtemps le supplice, le remords né de la substitution d’un enfant à cause de mon avidité...

[25] Albert ignore qu’Ascagne est une fille déguisée en garçon.

[26] Je m’empresse d’obéir à votre ordre.

[27] Dans les éditions postérieures, le mot magister est écrit magis ter, ce qui éclaire la suite de la réplique.

[28] La référence à cette règle de droit féodal ("À un fils on ne peut préférer qu’un fils") est ici tout à fait hors de propos.

[29] Grand latin : grand latiniste.

[30] L’hymen : le mariage.

[i] Vers 696-697 : peut-être a-t-il l’humeur de Quintus Cicéron, le frère de Cicéron (Marcus Tullius Cicero), dont ce dernier s’entretient (fait sermon) avec son correspondant Atticus. Quintus passait pour misogyne et ne s’entendait pas avec sa femme Pomponia, s ?ur d’Atticus.

[31] Début d’une nouvelle citation, en grec cette fois : "Immortel..."

[32] VAR. Et tous ces autres gens dont vous voulez parler. (1682).

[i] Latine, secessus : en latin, secessus. Est in secessu locus... : Il est un endroit écarté... (Énéide, I, v. 159).

[33] VAR. Et non comme témoin de ce qu’hier vous vîtes. (1682).

[34] Pour vivre, suis les gens de bien... pour écrire, les bons écrivains... (c’est un vers de la Syntaxe de Despautère).

[35] Sans doute : assurément, sans aucun doute.

[36] VAR. Et n’appréhendez plus d’interruption nôtre (1682).

[37] Per Jovem : "Par Jupiter".

[38] Ce discours du pédant contient les ornements rhétoriques les plus conventionnels : sentence fabriquée pour les besoins de la cause, répétitions et redondances, liste d’impossibilités, etc.