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Le Dépit amoureux

Acte 3

 ACTE III, SCÈNE PREMIÈRE

MASCARILLE
 Le Ciel parfois seconde un dessein téméraire,
Et l’on sort comme on peut d’une méchante affaire.
Pour moi, qu’une imprudence a trop fait discourir,
780 Le remède plus prompt où j’ai su recourir,
C’est de pousser ma pointe, et dire en diligence
À notre vieux patron toute la manigance.
Son fils qui m’embarrasse est un évaporé :
L’autre, diable, disant ce que j’ai déclaré,
785 Gare une irruption sur notre friperie [1]  :
Au moins, avant qu’on puisse échauffer sa furie,
Quelque chose de bon nous pourra succéder [2] ,
Et les vieillards entre eux se pourront accorder.
C’est ce qu’on va tenter ; et de la part du nôtre,
790 Sans perdre un seul moment, je m’en vais trouver l’autre.

 SCÈNE II

MASCARILLE, ALBERT.
ALBERT
 Qui frappe ?

MASCARILLE
 Amis.

ALBERT
 Ho ! Ho ! qui te peut amener ?
 Mascarille.

MASCARILLE
 Je viens, Monsieur, pour vous donner
 Le bonjour.

ALBERT
 Ha ! vraiment, tu prends beaucoup de peine.
 De tout mon cœur, bonjour [3] ...

MASCARILLE
 La réplique est soudaine.
 Quel homme brusque [4]  !

ALBERT
 Encor ?

MASCARILLE
795 Vous n’avez pas ouï,
 Monsieur.

ALBERT
 Ne m’as-tu pas donné le bonjour ?

MASCARILLE
 Oui.

ALBERT
 Eh bien, bonjour, te dis-je [5] .

MASCARILLE
 Oui ; mais je viens encore
 Vous saluer au nom du seigneur Polydore.

ALBERT
 Ha ! c’est un autre fait. Ton maître t’a chargé
De me saluer ?

MASCARILLE
 Oui.

ALBERT
800 Je lui suis obligé ;
 Va [6] , que je lui souhaite une joie infinie [7] .

MASCARILLE
 Cet homme est ennemi de la cérémonie [8] .
Je n’ai pas achevé, Monsieur, son compliment :
Il voudrait vous prier d’une chose instamment.

ALBERT
805 Hé bien ! quand il voudra je suis à son service.

MASCARILLE
 Attendez, et souffrez qu’en deux mots je finisse.
Il souhaite un moment pour vous entretenir
D’une affaire importante, et doit ici venir.

ALBERT
 Hé ? quelle est-elle encor l’affaire qui l’oblige
À me vouloir parler ?

MASCARILLE
810 Un grand secret, vous dis-je,
 Qu’il vient de découvrir en ce même moment,
Et qui, sans doute [9] , importe à tous deux grandement.
Voilà mon ambassade.

 SCÈNE III

ALBERT
 Oh ! juste Ciel, je tremble !
 Car enfin nous avons peu de commerce ensemble.
815 Quelque tempête va renverser mes desseins,
Et ce secret sans doute [10] est celui que je crains.
L’espoir de l’intérêt m’a fait quelque infidèle [11] ,
Et voilà sur ma vie une tache éternelle ;
Ma fourbe est découverte. Oh ! que la vérité
820 Se peut cacher longtemps avec difficulté !
Et qu’il eût mieux valu, pour moi, pour mon estime [12] ,
Suivre les mouvements d’une peur légitime,
Par qui je me suis vu tenté plus de vingt fois,
De rendre à Polydore un bien que je lui dois,
825 De prévenir l’éclat où ce coup-ci m’expose,
Et faire qu’en douceur passât toute la chose.
Mais, hélas ! c’en est fait, il n’est plus de saison,
Et ce bien par la fraude entré dans ma maison
N’en sera point tiré, que dans cette sortie
830 Il n’entraîne du mien la meilleure partie.

 SCÈNE IV

ALBERT, POLYDORE.
POLYDORE
 S’être ainsi marié sans qu’on en ait su rien !
Puisse cette action se terminer à bien :
Je ne sais qu’en attendre, et je crains fort du père
Et la grande richesse, et la juste colère.
Mais je l’aperçois seul.

ALBERT
835 Dieu ! Polydore vient [13]  !

POLYDORE
 Je tremble à l’aborder.

ALBERT
 La crainte me retient.

POLYDORE
 Par où lui débuter ?

ALBERT
 Quel sera mon langage ?

POLYDORE
 Son âme est toute émue.

ALBERT
 Il change de visage.

POLYDORE
 Je vois, Seigneur Albert, au trouble de vos yeux
840 Que vous savez déjà qui [14] m’amène en ces lieux.

ALBERT
 Hélas ! oui.

POLYDORE
 La nouvelle a droit de vous surprendre,
 Et je n’eusse pas cru ce que je viens d’apprendre.

ALBERT
 J’en dois rougir de honte, et de confusion.

POLYDORE
 Je trouve condamnable une telle action,
845 Et je ne prétends point excuser le coupable.

ALBERT
 Dieu fait miséricorde au pécheur misérable.

POLYDORE
 C’est ce qui doit par vous être considéré.

ALBERT
 Il faut être chrétien.

POLYDORE
 Il est très assuré [15] .

ALBERT
 Grâce, au nom de Dieu, grâce, ô seigneur Polydore.

POLYDORE
850 Eh ! c’est moi qui de vous présentement l’implore.

ALBERT
 Afin de l’obtenir je me jette à genoux.

POLYDORE
 Je dois en cet état être plutôt que vous [16] .

ALBERT
 Prenez quelque pitié de ma triste aventure.

POLYDORE
 Je suis le suppliant dans une telle injure.

ALBERT
855 Vous me fendez le cœur avec cette bonté.

POLYDORE
 Vous me rendez confus de tant d’humilité.

ALBERT
 Pardon, encore un coup.

POLYDORE
 Hélas ! pardon vous-même.

ALBERT
 J’ai de cette action une douleur extrême.

POLYDORE
 Et moi, j’en suis touché de même au dernier point.

ALBERT
860 J’ose vous convier qu’elle n’éclate point [17] .

POLYDORE
 Hélas ! Seigneur Albert, je ne veux autre chose.

ALBERT
 Conservons mon honneur.

POLYDORE
 Hé ! oui, je m’y dispose.

ALBERT
 Quant au bien qu’il faudra, vous-même en résoudrez.

POLYDORE
 Je ne veux de vos biens que ce que vous voudrez :
865 De tous ces intérêts je vous ferai le maître,
Et je suis trop content si vous le pouvez être.

ALBERT
 Ha ! quel homme de Dieu ! quel excès de douceur !

POLYDORE
 Quelle douceur, vous-même, après un tel malheur !

ALBERT
 Que puissiez-vous avoir toutes choses prospères !

POLYDORE
 Le bon Dieu vous maintienne !

ALBERT
870 Embrassons-nous en frères.

POLYDORE
 J’y consens de grand cœur, et me réjouis fort
Que tout soit terminé par un heureux accord.

ALBERT
 J’en rends grâces au Ciel.

POLYDORE
 Il ne vous faut rien feindre,
 Votre ressentiment me donnait lieu de craindre ;
875 Et Lucile tombée en faute avec mon fils,
Comme on vous voit puissant, et de biens, et d’amis...

ALBERT
 Heu ? que parlez-vous là de faute, et de Lucile ?

POLYDORE
 Soit ; ne commençons point un discours inutile :
Je veux bien que mon fils y trempe grandement,
880 Même, si cela fait à votre allégement,
J’avouerai qu’à lui seul en est toute la faute ;
Que votre fille avait une vertu trop haute,
Pour avoir jamais fait ce pas contre l’honneur,
Sans l’incitation d’un méchant suborneur ;
885 Que le traître a séduit sa pudeur innocente,
Et de votre conduite ainsi détruit l’attente [18]  ;
Puisque la chose est faite, et que selon mes vœux,
Un esprit de douceur nous met d’accord tous deux,
Ne ramentevons [i] rien, et réparons l’offense
890 Par la solennité d’une heureuse alliance.

ALBERT
 Oh ! Dieu, quelle méprise ! et qu’est-ce qu’il m’apprend ?
Je rentre ici d’un trouble en un autre aussi grand :
Dans ces divers transports je ne sais que répondre,
Et, si je dis un mot, j’ai peur de me confondre.

POLYDORE
 À quoi pensez-vous là, Seigneur Albert ?

ALBERT
895 À rien :
 Remettons, je vous prie, à tantôt l’entretien :
Un mal subit me prend qui veut que je vous laisse.

 SCÈNE V

POLYDORE
 Je lis dedans son âme, et vois ce qui le presse.
À quoi que sa raison l’eût déjà disposé,
900 Son déplaisir n’est pas encor tout apaisé.
L’image de l’affront lui revient, et sa fuite
Tâche à me déguiser le trouble qui l’agite.
Je prends part à sa honte, et son deuil m’attendrit.
Il faut qu’un peu de temps remette son esprit :
905 La douleur trop contrainte aisément se redouble.
Voici mon jeune fou d’où nous vient tout ce trouble.

 SCÈNE VI

POLYDORE, VALÈRE.
POLYDORE
 Enfin, le beau mignon, vos bons déportements [19]
Troubleront les vieux jours d’un père à tous moments.
Tous les jours vous ferez de nouvelles merveilles,
910 Et nous n’aurons jamais autre chose aux oreilles.

VALÈRE
 Que fais-je tous les jours qui soit si criminel ?
En quoi mériter tant le courroux paternel ?

POLYDORE
 Je suis un étrange homme, et d’une humeur terrible,
D’accuser un enfant si sage et si paisible.
915 Las ! il vit comme un saint, et dedans la maison
Du matin jusqu’au soir il est en oraison.
Dire qu’il pervertit l’ordre de la nature,
Et fait du jour la nuit, oh ! la grande imposture !
Qu’il n’a considéré père, ni parenté
920 En vingt occasions, horrible fausseté !
Que, de fraiche mémoire, un furtif hyménée [20]
À la fille d’Albert a joint sa destinée,
Sans craindre de la suite un désordre puissant,
On le prend pour un autre, et le pauvre innocent
925 Ne sait pas seulement ce que je lui veux dire !
Ha ! chien, que j’ai reçu du ciel pour mon martyre,
Te croiras-tu toujours [21]  ? et ne pourrai-je pas,
Te voir être une fois sage avant mon trépas ?

VALÈRE, seul [22] .
 D’où peut venir ce coup ? mon âme embarrassée
930 Ne voit que Mascarille où jeter sa pensée :
Il ne sera pas homme à m’en faire un aveu ;
Il faur user d’adresse, et me contraindre un peu
Dans ce juste courroux.

 SCÈNE VII

MASCARILLE, VALÈRE.
VALÈRE
 Mascarille, mon père
 Que je viens de trouver sait toute notre affaire.

MASCARILLE
 Il la sait ?

VALÈRE
 Oui.

MASCARILLE
935 D’où, diantre, a-t-il pu la savoir ?

VALÈRE
 Je ne sais point sur qui ma conjecture asseoir ;
Mais enfin d’un succès [23] cette affaire est suivie
Dont j’ai tous les sujets d’avoir l’âme ravie.
Il ne m’en a pas dit un mot qui fût fâcheux ;
940 Il excuse ma faute, il approuve mes feux,
Et je voudrais savoir qui peut être capable
D’avoir pu rendre ainsi son esprit si traitable.
Je ne puis t’exprimer l’aise que j’en reçois.

MASCARILLE
 Et que me diriez-vous, Monsieur, si c’était moi
945 Qui vous eût procuré [24] cette heureuse fortune ?

VALÈRE
 Bon, bon, tu voudrais bien ici m’en donner d’une [25] .

MASCARILLE
 C’est moi, vous dis-je, moi, dont le patron le sait [26] ,
Et qui vous ai produit ce favorable effet.

VALÈRE
 Mais, là, sans te railler ?

MASCARILLE
 Que le diable m’emporte,
950 Si je fais raillerie, et s’il n’est de la sorte.

VALÈRE [27]
 Et qu’il m’entraîne, moi, si tout présentement
Tu m’en vas recevoir le juste payement.

MASCARILLE
 Ha ! Monsieur, qu’est-ce ci ? Je défends la surprise [28] .

VALÈRE
 C’est la fidélité que tu m’avais promise ?
955 Sans ma feinte jamais tu n’eusses avoué
Le trait que j’ai bien cru que tu m’avais joué.
Traître, de qui la langue à causer trop habile
D’un père contre moi vient d’échauffer la bile,
Qui me perds tout à fait, il faut sans discourir
Que tu meures.

MASCARILLE
960 Tout beau ; mon âme, pour mourir,
 N’est pas en bon état. Daignez, je vous conjure,
Attendre le succès [29] qu’aura cette aventure.
J’ai de fortes raisons qui m’ont fait révéler
Un hymen [30] que vous-même aviez peine à celer ;
965 C’était un coup d’État [31] , et vous verrez l’issue
Condamner la fureur que vous avez conçue.
De quoi vous fâchez-vous ? pourvu que vos souhaits
Se trouvent par mes soins pleinement satisfaits,
Et voyent mettre à fin la contrainte où vous êtes ?

VALÈRE
970 Et si tous ces discours ne sont que des sornettes ?

MASCARILLE
 Toujours serez-vous lors à temps pour me tuer.
Mais enfin mes projets pourront s’effectuer.
Dieu fera [32] pour les siens, et content dans la suite
Vous me remercierez de ma rare conduite.

VALÈRE
 Nous verrons. Mais, Lucile...

MASCARILLE
975 Halte ; son père sort.

 SCÈNE VIII

VALÈRE, ALBERT, MASCARILLE.
ALBERT
 Plus je reviens du trouble où j’ai donné d’abord,
Plus je me sens piqué de ce discours étrange,
Sur qui ma peur prenait un si dangereux change ;

Car Lucile soutient que c’est une chanson,

980 Et m’a parlé d’un air à m’ôter tout soupçon.
Ha ! Monsieur, est-ce vous, de qui l’audace insigne
Met en jeu mon honneur, et fait ce conte indigne ?

MASCARILLE
 Seigneur Albert, prenez un ton un peu plus doux,
Et contre votre gendre ayez moins de courroux.

ALBERT
985 Comment gendre, coquin ? Tu portes bien la mine
De pousser les ressorts d’une telle machine,
Et d’en avoir été le premier inventeur.

MASCARILLE
 Je ne vois ici rien à vous mettre en fureur.

ALBERT
 Trouves-tu beau, dis-moi, de diffamer ma fille ?
990 Et faire un tel scandale [33] à toute une famille ?

MASCARILLE
 Le voilà prêt de faire en tout vos volontés.

ALBERT
 Que voudrais-je, sinon qu’il dît des vérités ?
Si quelque intention le pressait pour Lucile,
La recherche en pouvait être honnête et civile,
995 Il fallait l’attaquer du côté du devoir,
Il fallait de son père implorer le pouvoir,
Et non pas recourir à cette lâche feinte,
Qui porte à la pudeur une sensible atteinte.

MASCARILLE
 Quoi ? Lucile n’est pas sous des liens secrets
À mon maître ?

ALBERT
1000 Non, traître, et n’y sera jamais.

MASCARILLE
 Tout doux ; et s’il est vrai que ce soit chose faite,
Voulez-vous l’approuver cette chaîne secrète ?

ALBERT
 Et, s’il est constant, toi, que cela ne soit pas,
Veux-tu te voir casser les jambes et les bras ?

VALÈRE
1005 Monsieur, il est aisé de vous faire paraître
Qu’il dit vrai.

ALBERT
 Bon, voilà l’autre encor, digne maître
 D’un semblable valet. Oh ! les menteurs hardis !

MASCARILLE
 D’homme d’honneur [i] , il est ainsi que je le dis.

VALÈRE
 Quel serait notre but de vous en faire accroire ?

ALBERT
1010 Ils s’entendent tous deux comme larrons en foire.

MASCARILLE
 Mais venons à la preuve, et sans nous quereller :
Faites sortir Lucile et la laissez parler.

ALBERT
 Et si le démenti par elle vous en reste ?

MASCARILLE
 Elle n’en fera rien, Monsieur, je vous proteste.
1015 Promettez à leurs vœux votre consentement,
Et je veux m’exposer au plus dur châtiment,
Si de sa propre bouche elle ne vous confesse,
Et la foi qui l’engage, et l’ardeur qui la presse.

ALBERT
 Il faut voir cette affaire.

MASCARILLE, à Valère.
 Allez, tout ira bien.

ALBERT
 Holà, Lucile, un mot.

VALÈRE
 Je crains...

MASCARILLE
1020 Ne craignez rien.

 SCÈNE IX

VALÈRE, ALBERT, MASCARILLE, LUCILE.
MASCARILLE
 Seigneur Albert, au moins, silence [34] . Enfin, Madame,
Toute chose conspire au bonheur de votre âme
Et Monsieur votre père averti de vos feux
Vous laisse votre époux, et confirme vos vœux ;
1025 Pourvu que bannissant toutes craintes frivoles,
Deux mots de votre aveu confirment nos paroles.

LUCILE
 Que me vient donc conter ce coquin assuré [35]  ?

MASCARILLE
 Bon, me voilà déjà d’un beau titre honoré.

LUCILE
 Sachons un peu, Monsieur, quelle belle saillie [36]
1030 Fait ce conte galant qu’aujourd’hui l’on publie.

VALÈRE
 Pardon, charmant objet, un valet a parlé,
Et j’ai vu malgré moi notre hymen [37] révélé.

LUCILE
 Notre hymen ?

VALÈRE
 On sait tout, adorable Lucile,
 Et vouloir déguiser est un soin inutile.

LUCILE
1035 Quoi ? l’ardeur de mes feux vous a fait mon époux ?

VALÈRE
 C’est un bien qui me doit faire mille jaloux ;
Mais j’impute bien moins ce bonheur de ma flamme
À l’ardeur de vos feux, qu’aux bontés de votre âme.
Je sais que vous avez sujet de vous fâcher ;
1040 Que c’était un secret que vous vouliez cacher,
Et j’ai de mes transports forcé la violence,
À ne point violer votre expresse défense :
Mais...

MASCARILLE
 Hé bien, oui, c’est moi ; le grand mal que voilà !

LUCILE
 Est-il une imposture égale à celle-là ?
1045 Vous l’osez soutenir en ma présence même,
Et pensez m’obtenir par ce beau stratagème ?
Oh ! le plaisant amant ! dont la galante ardeur
Veut blesser mon honneur au défaut de mon cœur,
Et que mon père ému de l’éclat d’un sot conte,
1050 Paye avec mon hymen qui me couvre de honte [p] .
Quand tout contribuerait à votre passion,
Mon père, les destins, mon inclination,
On me verrait combattre en ma juste colère
Mon inclination, les destins, et mon père ;
1055 Perdre même le jour avant que de m’unir
À qui par ce moyen aurait cru m’obtenir.
Allez ; et si mon sexe, avecque bienséance,
Se pouvait emporter à quelque violence,
Je vous apprendrais bien à me traiter ainsi.

VALÈRE
1060 C’en est fait, son courroux ne peut être adouci.

MASCARILLE
 Laissez-moi lui parler. Eh ! Madame, de grâce,
À quoi bon maintenant toute cette grimace ?
Quelle est votre pensée ? et quel bourru transport
Contre vos propres vœux vous fait raidir si fort ?
1065 Si Monsieur votre père était homme farouche,
Passe : mais il permet que la raison le touche,
Et lui-même m’a dit qu’une confession
Vous va tout obtenir de son affection.
Vous sentez, je crois bien, quelque petite honte
1070 À faire un libre aveu de l’amour qui vous dompte :
Mais s’il vous a fait perdre un peu de liberté,
Par un bon mariage on voit tout rajusté ;
Et, quoi que l’on reproche au feu qui vous consomme,
Le mal n’est pas si grand que de tuer un homme.
1075 On sait que la chair est fragile quelquefois,
Et qu’une fille enfin n’est ni caillou ni bois.
Vous n’avez pas été sans doute [38] la première,
Et vous ne serez pas, que je crois, la dernière.

LUCILE
 Quoi ? vous pouvez ouïr ces discours effrontés :
1080 Et vous ne dites mot à ces indignités ?

ALBERT
 Que veux-tu que je die ? Une telle aventure
Me met tout hors de moi.

MASCARILLE
 Madame, je vous jure,
 Que déjà vous devriez [39] avoir tout confessé.

LUCILE
 Et quoi donc confesser ?

MASCARILLE
 Quoi ? ce qui s’est passé
1085 Entre mon maître et vous ; la belle raillerie !

LUCILE
 Et que s’est-il passé, monstre d’effronterie,
Entre ton maître et moi ?

MASCARILLE
 Vous devez, que je croi,
 En savoir un peu plus de nouvelles que moi,
Et pour vous cette nuit fut trop douce, pour croire
1090 Que vous puissiez si vite en perdre la mémoire.

LUCILE
 C’est trop souffrir, mon père, un impudent valet [40] .

 SCÈNE X

VALÈRE, MASCARILLE, ALBERT.
MASCARILLE
 Je crois qu’elle me vient de donner un soufflet.

ALBERT
 Va, coquin, scélérat, sa main vient sur ta joue,
De faire une action dont son père la loue.

MASCARILLE
1095 Et, nonobstant cela, qu’un diable en cet instant
M’emporte, si j’ai dit rien que de très constant [41] .

ALBERT
 Et nonobstant cela qu’on me coupe une oreille,
Si tu portes, fort loin une audace pareille.

MASCARILLE
 Voulez-vous deux témoins qui me justifieront ?

ALBERT
1100 Veux-tu deux de mes gens qui te bâtonneront ?

MASCARILLE
 Leur rapport doit au mien donner toute créance.

ALBERT
 Leurs bras peuvent du mien réparer l’impuissance.

MASCARILLE
 Je vous dis que Lucile agit par honte ainsi.

ALBERT
 Je te dis que j’aurai raison de tout ceci.

MASCARILLE
1105 Connaissez-vous Ormin ce gros notaire habile ?

ALBERT
 Connais-tu bien Grimpant le bourreau de la ville ?

MASCARILLE
 Et Simon le tailleur jadis si recherché ?

ALBERT
 Et la potence mise au milieu du marché ?

MASCARILLE
 Vous verrez confirmer par eux cet hyménée.

ALBERT
1110 Tu verras achever par eux ta destinée.

MASCARILLE
 Ce sont eux qu’ils ont pris pour témoins de leur foi.

ALBERT
 Ce sont eux qui dans peu me vengeront de toi.

MASCARILLE
 Et ces yeux [42] les ont vus s’entre-donner parole.

ALBERT
 Et ces yeux te verront faire la capriole.

MASCARILLE
1115 Et, pour signe, Lucile avait un voile noir.

ALBERT
 Et, pour signe, ton front nous le fait assez voir [43] .

MASCARILLE
 Oh ! l’obstiné vieillard !

ALBERT
 Oh ! le fourbe damnable !
 Va, rends grâce à mes ans qui me font incapable
De punir sur-le-champ l’affront que tu me fais ;
1120 Tu n’en perds que l’attente, et je te le promets.

 SCÈNE XI

VALÈRE, MASCARILLE.
VALÈRE
 Hé bien ! ce beau succès que tu devais produire...

MASCARILLE
 J’entends à demi-mot ce que vous voulez dire ;
Tout s’arme contre moi ; pour moi de tous côtés
Je vois coups de bâton, et gibets apprêtés :
1125 Aussi, pour être en paix dans ce désordre extrême,
Je me vais d’un rocher précipiter moi-même,
Si dans le désespoir dont mon cœur est outré,
Je puis en rencontrer d’assez haut à mon gré.
Adieu, Monsieur.

VALÈRE
 Non, non ; ta fuite est superflue :
1130 Si tu meurs, je prétends que ce soit à ma vue.

MASCARILLE
 Je ne saurais mourir quand je suis regardé,
Et mon trépas ainsi se verrait retardé.

VALÈRE
 Suis-moi, traître, suis-moi ; mon amour en furie
Te fera voir si c’est matière à raillerie.

MASCARILLE
1135 Malheureux Mascarille ! a quels maux aujourd’hui
Te vois-tu condamné pour le péché d’autrui !

[1] Vers 784-785 : si l’autre, par malheur, dit ce que j’ai déclaré, gare aux coups de bâton sur votre dos !

[2] Succéder : arriver

[3] VAR. Il s’en va. (1682).

[4] VAR. Il heurte. (1682).

[5] VAR. Il s’en va, Mascarille l’arrête. (1682).

[6] Va, que... : va, dis-lui que...

[7] VAR. Il s’en va. (1682).

[8] VAR. (Il heurte.) (1682).

[9] Sans doute : assurément, sans aucun doute.

[10] Sans doute : assurément, sans aucun doute.

[11] Vers 817 : l’espoir du gain a poussé quelqu’un de mon entourage à me trahir.

[12] Pour mon estime : pour l’estime que l’on a de moi.

[13] VAR. Ciel ! Polydore vient ! (1682).

[14] Qui (au neutre) : ce qui.

[15] Il est très assuré : cela est tout à fait certain.

[16] Les deux vieillards sont donc à genoux l’un devant l’autre.

[17] VAR. J’ose vous conjurer qu’elle n’éclate point. (1682).

[18] Et de votre conduite ainsi détruit l’attente : et a ainsi détruit les espoirs que vous aviez mis dans la bonne éducation de votre fille.

[i] Ramentevons : impératif de ramentevoir, rappeler le souvenir de (verbe archaïque).

[19] VAR. Enfin, le beau mignon, vos beaux déportements. (1682).
Vers 1660 déportements au pluriel est synonyme de "conduite", en bonne part ou en mauvaise part, mais il tend à devenir péjoratif.

[20] Hyménée : mariage.

[21] Te croiras-tu toujours : n’en feras-tu toujours qu’à ta tête ?

[22] VAR. VALÈRE, seul et rêvant (1682).
Rêver a ici le sens de réfléchir.

[23] Succès : issue, bonne ou mauvaise.

[24] Si c’était moi qui vous eût procuré : on attendait plutôt le verbe de la relative à la première personne. Mais il s’agit ici d’une affirmation très atténuée qui équivaut à peu près à : "Que diriez-vous si c’était moi l’homme qui vous a procuré...".

[25] M’en donner d’une : me tromper.

[26] C’est moi... dont le patron le sait : tour normal au XVIIe siècle ; nous dirions aujourd’hui : "c’est de moi que votre père le sait".

[27] VAR. VALÈRE, mettant l’épée à la main. (1682)

[28] Je défends la surprise : j’interdis la surprise, je proteste contre la surprise, qui ne me permet pas de me justifier.

[29] Le succès : le résultat (bon ou mauvais).

[30] Hymen : mariage.

[31] Un coup d’État : un acte où il en va des intérêts de tout l’État ; décision d’une exceptionnelle gravité.

[32] Fera : agira.

[33] Un tel scandale : un tel affront.

[i] D’homme d’honneur : abréviation de "foi d’homme d’honneur" (on dirait aussi simplement : d’honneur).

[34] VAR. Seigneur Albert, silence, au moins. (1682).

[35] Assuré : déterminé, impudent.

[36] Saillie : emportement, impétuosité d’esprit.

[37] Hymen : mariage.

[p] Vers 1047-1050 : on peut les entendre de deux façons, selon que l’on fait du que du vers 1049 un pronom relatif symétrique de dont ou une conjonction de subordination introduisant une proposition complétive complément de veut. On obtient les deux sens suivants :

1/ Oh ! le plaisant amoureux dont la galante ardeur veut blesser mon honneur, faute d’avoir pu toucher mon c ?ur, et que mon père, épouvanté par le scandale d’un conte à dormir debout, paye en me mariant à lui, ce qui me couvre de honte ! 

2/ Oh ! le plaisant amoureux dont la galante ardeur... et [qui veut] que mon père... paye en me mariant à lui qui me couvre de honte !

[38] Sans doute : assurément, sans aucun doute.

[39] Devriez : deux syllabes.

[40] VAR. En donnant un soufflet. (1682).

[41] Constant : avéré.

[42] Ces yeux : mes propres yeux.

[43] Le fait assez voir : que tu seras pendu.