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L’Étourdi

Acte 3

 ACTE III, SCÈNE PREMIÈRE

MASCARILLE, seul.
 Taisez-vous, ma bonté, cessez votre entretien [1]  ;
Vous êtes une sotte, et je n’en ferai rien ;
Oui, vous avez raison, mon courroux, je l’avoue ;
Relier tant de fois ce qu’un brouillon dénoue,
905 C’est trop de patience ; et je dois en sortir
Après de si beaux coups qu’il a su divertir [2] .
Mais aussi, raisonnons un peu sans violence ;
Si je suis maintenant ma juste impatience,
On dira que je cède à la difficulté,
910 Que je me trouve à bout de ma subtilité ;
Et que deviendra lors cette publique estime,
Qui te vante partout pour un fourbe sublime,
Et que tu t’es acquise en tant d’occasions,
À ne t’être jamais vu court d’inventions ?
915 L’honneur, ô Mascarille, est une belle chose :
À tes nobles travaux ne fais aucune pause ;
Et quoi qu’un maître ait fait pour te faire enrager,
Achève pour ta gloire, et non pour l’obliger :
Mais quoi ! Que feras-tu, que de l’eau toute claire [3] ,
920 Traversé sans repos par ce démon contraire ?
Tu vois qu’à chaque instant il te fait déchanter [4] ,
Et que c’est battre l’eau, de prétendre arrêter
Ce torrent effréné, qui de tes artifices
Renverse en un moment les plus beaux édifices [5] .
925 Hé bien, pour toute grâce, encore un coup du moins,
Au hasard du succès, sacrifions des soins [6]  ;
Et s’il poursuit encore à rompre notre chance,
J’y consens, ôtons-lui toute notre assistance.
Cependant notre affaire encor n’irait pas mal,
930 Si par là nous pouvions perdre notre rival,
Et que Léandre enfin, lassé de sa poursuite,
Nous laissât jour entier pour ce que je médite [7] .
Oui, je roule en ma tête un trait ingénieux,
Dont je promettrais bien un succès glorieux,
935 Si je puis n’avoir plus cet obstacle à combattre :
Bon, voyons si son feu se rend opiniâtre.

 SCÈNE II

LÉANDRE, MASCARILLE.
MASCARILLE
 Monsieur, j’ai perdu temps, votre homme se dédit.

LÉANDRE
 De la chose lui-même il m’a fait un récit [8]  ;
Mais c’est bien plus, j’ai su que tout ce beau mystère,
940 D’un rapt d’Égyptiens, d’un grand seigneur pour père,
Qui doit partir d’Espagne et venir en ces lieux,
N’est qu’un pur stratagème, un trait facétieux,
Une histoire à plaisir, un conte [9] dont Lélie
A voulu détourner notre achat de Célie.

MASCARILLE
 Voyez un peu la fourbe !

LÉANDRE
945 Et pourtant Trufaldin
 Est si bien imprimé de ce conte badin [10] ,
Mord si bien à l’appât de cette faible ruse,
Qu’il ne veut point souffrir que l’on le désabuse.

MASCARILLE
 C’est pourquoi désormais il la gardera bien,
950 Et je ne vois pas lieu d’y prétendre plus rien.

LÉANDRE
 Si d’abord à mes yeux elle parut aimable,
Je viens de la trouver tout à fait adorable,
Et je suis en suspens, si pour me l’acquérir,
Aux extrêmes moyens je ne dois point courir,
955 Par le don de ma foi rompre sa destinée,
Et changer ses liens en ceux de l’hyménée [11] .

MASCARILLE
 Vous pourriez l’épouser !

LÉANDRE
 Je ne sais : mais enfin,
 Si quelque obscurité se trouve en son destin,
Sa grâce et sa vertu sont de douces amorces,
960 Qui pour tirer les cœurs ont d’incroyables forces.

MASCARILLE
 Sa vertu, dites-vous [12]  ?

LÉANDRE
 Quoi ! que murmures-tu ?
 Achève, explique-toi sur ce mot de vertu.

MASCARILLE
 Monsieur, votre visage en un moment s’altère,
Et je ferai bien mieux peut-être de me taire.

LÉANDRE
 Non, non, parle.

MASCARILLE
965 Hé bien donc, très charitablement,
 Je vous veux retirer de votre aveuglement.
Cette fille...

LÉANDRE
 Poursuis.

MASCARILLE
 N’est rien moins qu’inhumaine ;
 Dans le particulier elle oblige sans peine ;
Et son cœur, croyez-moi, n’est point roche après tout,
970 À quiconque la sait prendre par le bon bout ;
Elle fait la sucrée [13] , et veut passer pour prude ;
Mais je puis en parler avecque certitude :
Vous savez que je suis quelque peu d’un métier,
À me devoir connaître en un pareil gibier.

LÉANDRE
 Célie...

MASCARILLE
975 Oui, sa pudeur n’est que franche grimace,
 Qu’une ombre de vertu qui garde mal la place,
Et qui s’évanouit, comme l’on peut savoir,
Aux rayons du soleil qu’une bourse fait voir.

LÉANDRE
 Las ! que dis-tu ? croirai-je un discours de la sorte ?

MASCARILLE
980 Monsieur, les volontés sont libres, que m’importe ?
Non, ne me croyez pas, suivez votre dessein,
Prenez, cette matoise, et lui donnez la main ;
Toute la ville en corps reconnaîtra ce zèle,
Et vous épouserez le bien public en elle.

LÉANDRE
 Quelle surprise étrange !

MASCARILLE [14]
985 Il a pris l’hameçon ;
 Courage, s’il s’y peut enferrer tout de bon [15] ,
Nous nous ôtons du pied une fâcheuse épine.

LÉANDRE
 Oui, d’un coup étonnant ce discours m’assassine.

MASCARILLE
 Quoi ! vous pourriez... !

LÉANDRE
 Va-t’en jusqu’à la poste, et voi
990 Je ne sais quel paquet qui doit venir pour moi [16] .
Qui ne s’y fût trompé ? Jamais l’air d’un visage,
Si ce qu’il dit est vrai, n’imposa davantage [17] .

 SCÈNE III

LÉLIE, LÉANDRE.
LÉLIE
 Du chagrin qui vous tient quel peut être l’objet ?

LÉANDRE
 Moi ?

LÉLIE
 Vous-même.

LÉANDRE
 Pourtant je n’en ai point sujet.

LÉLIE
995 Je vois bien ce que c’est, Célie en est la cause.

LÉANDRE
 Mon esprit ne court pas après si peu de chose.

LÉLIE
 Pour elle vous aviez pourtant de grands desseins,
Mais il faut dire ainsi, lorsqu’ils se trouvent vains.

LÉANDRE
 Si j’étais assez sot, pour chérir ses caresses,
1000 Je me moquerais bien de toutes vos finesses.

LÉLIE
 Quelles finesses donc ?

LÉANDRE
 Mon Dieu ! Nous savons tout.

LÉLIE
 Quoi ?

LÉANDRE
 Votre procédé de l’un à l’autre bout.

LÉLIE
 C’est de l’hébreu pour moi, je n’y puis rien comprendre.

LÉANDRE
 Feignez, si vous voulez, de ne me pas entendre ;
1005 Mais, croyez-moi, cessez de craindre pour un bien,
Où je serais fâché de vous disputer rien ;
J’aime fort la beauté qui n’est point profanée,
Et ne veux point brûler pour une abandonnée [18] .

LÉLIE
 Tout beau, tout beau, Léandre.

LÉANDRE
 Ah ! que vous êtes bon !
1010 Allez, vous dis-je encor, servez-la sans soupçon,
Vous pourrez vous nommer homme à bonnes fortunes :
Il est vrai, sa beauté n’est pas des plus communes ;
Mais en revanche aussi le reste est fort commun.

LÉLIE
 Léandre, arrêtons là ce discours importun [19] .
1015 Contre moi tant d’efforts qu’il vous plaira pour elle ;
Mais sur tout retenez cette atteinte mortelle [20]  :
Sachez que je m’impute à trop de lâcheté,
D’entendre mal parler de ma divinité ;
Et que j’aurai toujours bien moins de répugnance
1020 À souffrir votre amour, qu’un discours qui l’offense.

LÉANDRE
 Ce que j’avance ici me vient de bonne part.

LÉLIE
 Quiconque vous l’a dit, est un lâche, un pendard ;
On ne peut imposer [21] de tache à cette fille :
Je connais bien son cœur.

LÉANDRE
 Mais enfin Mascarille,
1025 D’un semblable procès est juge compétent ;
C’est lui qui la condamne.

LÉLIE
 Oui ?

LÉANDRE
 Lui-même.

LÉLIE
 Il prétend
 D’une fille d’honneur insolemment médire,
Et que peut-être encor je n’en ferai que rire.
Gage qu’il se dédit [22] .

LÉANDRE
 Et moi gage que non.

LÉLIE
1030 Parbleu je le ferais mourir sous le bâton,
S’il m’avait soutenu des faussetés pareilles.

LÉANDRE
 Moi, je lui couperais sur-le-champ les oreilles,
S’il n’était pas garant de tout ce qu’il m’a dit.

 SCÈNE IV

LÉLIE, LÉANDRE, MASCARILLE.
LÉLIE
 Ah ! bon, bon, le voilà, venez çà, chien maudit.

MASCARILLE
 Quoi ?

LÉLIE
1035 Langue de serpent fertile en impostures,
 Vous osez sur Célie attacher vos morsures !
Et lui calomnier la plus rare vertu,
Qui puisse faire éclat sous un sort abattu [23]  !

MASCARILLE
 Doucement, ce discours est de mon industrie [24] .

LÉLIE
1040 Non, non, point de clin d’œil, et point de raillerie ;
Je suis aveugle à tout, sourd à quoi que ce soit ;
Fût-ce mon propre frère, il me la payeroit ;
Et sur ce que j’adore oser porter le blâme,
C’est me faire une plaie au plus tendre de l’âme ;
1045 Tous ces signes sont vains, quels discours as-tu faits ?

MASCARILLE
 Mon Dieu, ne cherchons point querelle, ou je m’en vais.

LÉLIE
 Tu n’échapperas pas.

MASCARILLE
 Ahii !

LÉLIE
 Parle donc, confesse.

MASCARILLE
 Laissez-moi, je vous dis que c’est un tour d’adresse.

LÉLIE
 Dépêche, qu’as-tu dit ? vide entre nous ce point.

MASCARILLE
1050 J’ai dit ce que j’ai dit, ne vous emportez point.

LÉLIE [25]
 Ah ! je vous ferai bien parler d’une autre sorte.

LÉANDRE [26]
 Alte un peu, retenez l’ardeur qui vous emporte.

MASCARILLE
 Fut-il jamais au monde un esprit moins sensé !

LÉLIE
 Laissez-moi contenter mon courage [27] offensé.

LÉANDRE
1055 C’est trop que de vouloir le battre en ma présence.

LÉLIE
 Quoi ! châtier mes gens n’est pas en ma puissance ?

LÉANDRE
 Comment vos gens ?

MASCARILLE
 Encore ! Il va tout découvrir.

LÉLIE
 Quand j’aurais volonté de le battre à mourir,
Hé bien ? c’est mon valet.

LÉANDRE
 C’est maintenant le nôtre.

LÉLIE
1060 Le trait est admirable ! et comment donc le vôtre ?
Sans doute...

MASCARILLE, bas.
 Doucement.

LÉLIE
 Hem, que veux-tu conter ?

MASCARILLE, bas.
 Ah ! le double bourreau qui me va tout gâter !
Et qui ne comprend rien quelque signe qu’on donne.

LÉLIE
 Vous rêvez bien, Léandre, et me la baillez bonne.
Il n’est pas mon valet ?

LÉANDRE
1065 Pour quelque mal commis,
 Hors de votre service il n’a pas été mis ?

LÉLIE
 Je ne sais ce que c’est.

LÉANDRE
 Et plein de violence,
 Vous n’avez pas chargé son dos avec outrance ?

LÉLIE
 Point du tout. Moi ? l’avoir chassé, roué de coups ?
1070 Vous vous moquez de moi, Léandre, ou lui de vous.

MASCARILLE
 Pousse, pousse, bourreau, tu fais bien tes affaires.

LÉANDRE
 Donc les coups de bâton ne sont qu’imaginaires.

MASCARILLE
 Il ne sait ce qu’il dit, sa mémoire...

LÉANDRE
 Non, non,
 Tous ces signes pour toi ne disent rien de bon ;
1075 Oui, d’un tour délicat mon esprit te soupçonne ;
Mais, pour l’invention, va je te le pardonne [28]  :
C’est bien assez, pour moi, qu’il m’a désabusé [29] ,
De voir par quels motifs tu m’avais imposé,
Et que m’étant commis à ton zèle hypocrite,
1080 À si bon compte encor je m’en sois trouvé quitte [i] .
Ceci doit s’appeler un avis au lecteur [30] .
Adieu, Lélie, adieu, très humble serviteur [31] .

MASCARILLE
 Courage, mon garçon, tout heur nous accompagne [32]  ;
Mettons flamberge au vent, et bravoure en campagne,
1085 Faisons l’Olibrius [i] , l’occiseur d’innocents .

LÉLIE
 Il t’avait accusé de discours médisants
Contre...

MASCARILLE
 Et vous ne pouviez souffrir mon artifice ?
 Lui laisser son erreur, qui vous rendait service,
Et par qui son amour s’en était presque allé ?
1090 Non, il [33] a l’esprit franc, et point dissimulé :
Enfin chez son rival je m’ancre avec adresse,
Cette fourbe en mes mains va mettre sa maîtresse ;
Il me la fait manquer avec de faux rapports ;
Je veux de son rival alentir les transports :
1095 Mon brave incontinent vient qui le désabuse,
J’ai beau lui faire signe, et montrer que c’est ruse ;
Point d’affaire, il poursuit sa pointe jusqu’au bout,
Et n’est point satisfait qu’il n’ait découvert tout :
Grand et sublime effort d’une imaginative
1100 Qui ne le cède point à personne qui vive [34]  !
C’est une rare pièce ! et digne sur ma foi,
Qu’on en fasse présent au cabinet d’un roi [35]  !

LÉLIE
 Je ne m’étonne pas si je romps tes attentes ;
À moins d’être informé des choses que tu tentes,
J’en ferais encor cent de la sorte.

MASCARILLE
1105 Tant pis.

LÉLIE
 Au moins, pour t’emporter à de justes dépits [36] ,
Fais-moi dans tes desseins entrer de quelque chose ;
Mais que de leurs ressorts la porte me soit close,
C’est ce qui fait toujours que je suis pris sans vert [37] .

MASCARILLE
1110 Je crois que vous seriez un maître d’arme expert :
Vous savez à merveille en toutes aventures
Prendre les contre-temps, et rompre les mesures [38] .

LÉLIE
 Puisque la chose est faite, il n’y faut plus penser :
Mon rival en tout cas ne peut me traverser,
1115 Et pourvu que tes soins en qui je me repose...

MASCARILLE
 Laissons là ce discours, et parlons d’autre chose,
Je ne m’apaise pas, non, si facilement,
Je suis trop en colère ; il faut premièrement
Me rendre un bon office, et nous verrons ensuite,
1120 Si je dois de vos feux reprendre la conduite.

LÉLIE
 S’il ne tient qu’à cela, je n’y résiste pas ;
As-tu besoin, dis-moi, de mon sang, de mes bras [39]  ?

MASCARILLE
 De quelle vision sa cervelle est frappée !
Vous êtes de l’humeur de ces amis d’épée,
1125 Que l’on trouve toujours plus prompts à dégainer,
Qu’à tirer un teston [40] , s’il fallait le donner.

LÉLIE
 Que puis-je donc pour toi ?

MASCARILLE
 C’est que de votre père,
 Il faut absolument apaiser la colère.

LÉLIE
 Nous avons fait la paix.

MASCARILLE
 Oui, mais non pas pour nous :
1130 Je l’ai fait ce matin mort pour l’amour de vous ;
La vision le choque, et de pareilles feintes
Aux vieillards, comme lui, sont de dures atteintes,
Qui sur l’état prochain de leur condition,
Leur font faire à regret triste réflexion [41]  :
1135 Le bon homme, tout vieux, chérit fort la lumière,
Et ne veut point de jeu dessus cette matière ;
Il craint le pronostic, et contre moi fâché,
On m’a dit qu’en justice il m’avait recherché :
J’ai peur, si le logis du Roi [42] fait ma demeure,
1140 De m’y trouver si bien dès le premier quart d’heure,
Que j’aye [43] peine aussi d’en sortir par après :
Contre moi dès longtemps on a force décrets [44]  ;
Car enfin, la vertu n’est jamais sans envie,
Et dans ce maudit siècle, est toujours poursuivie.
Allez donc le fléchir.

LÉLIE
1145 Oui, nous le fléchirons ;
 Mais aussi tu promets...

MASCARILLE
 Ah ! mon Dieu, nous verrons [45] .
 Ma foi, prenons haleine après tant de fatigues,
Cessons pour quelque temps le cours de nos intrigues,
Et de nous tourmenter de même qu’un lutin :
1150 Léandre, pour nous nuire, est hors de garde enfin,
Et Célie arrêtée avecque l’artifice...

 SCÈNE V

ERGASTE, MASCARILLE.
ERGASTE
 Je te cherchais partout pour te rendre un service,
Pour te donner avis d’un secret important.

MASCARILLE
 Quoi donc ?

ERGASTE
 N’avons-nous point ici quelque écoutant ?

MASCARILLE
 Non.

ERGASTE
1155 Nous sommes amis autant qu’on le peut être,
 Je sais bien tes desseins, et l’amour de ton maître [46]  ;
Songez à vous tantôt, Léandre fait parti [47]
Pour enlever Célie, et j’en suis averti,
Qu’il a mis ordre à tout, et qu’il se persuade
1160 D’entrer chez Trufaldin par une mascarade,
Ayant su qu’en ce temps, assez souvent le soir,
Des femmes du quartier en masque l’allaient voir.

MASCARILLE
 Oui ! Suffit ; il n’est pas au comble de sa joie,
Je pourrai bien tantôt lui souffler cette proie ;
1165 Et contre cet assaut je sais un coup fourré [48] ,
Par qui je veux qu’il soit de lui-même enferré ;
Il ne sait pas les dons dont mon âme est pourvue.
Adieu, nous boirons pinte à la première vue [49] .
Il faut, il faut tirer à nous ce que d’heureux
1170 Pourrait avoir en soi ce projet amoureux,
Et par une surprise adroite, et non commune,
Sans courir le danger en tenter la fortune :
Si je vais me masquer pour devancer ses pas,
Léandre assurément ne nous bravera pas ;
1175 Et là premier que lui, si nous faisons la prise [50] ,
Il aura fait pour nous les frais de l’entreprise ;
Puisque par son dessein déjà presque éventé,
Le soupçon tombera toujours de son côté,
Et que nous à couvert de toutes ses poursuites,
1180 De ce coup hasardeux ne craindrons point les suites [51]  ;
C’est ne se point commettre à faire de l’éclat,
Et tirer les marrons de la patte du chat [52]  :
Allons donc nous masquer avec quelques bons frères,
Pour prévenir nos gens, il ne faut tarder guères ;
1185 Je sais où gît le lièvre, et me puis sans travail
Fournir en un moment d’hommes, et d’attirail ;
Croyez que je mets bien mon adresse en usage,
Si j’ai reçu du Ciel les fourbes en partage,
Je ne suis point au rang de ces esprits mal nés,
1190 Qui cachent les talents que Dieu leur a donnés [53] .

 SCÈNE VI

LÉLIE, ERGASTE.
LÉLIE
 Il prétend l’enlever avec sa mascarade ?

ERGASTE
 Il n’est rien plus certain ; quelqu’un de sa brigade,
M’ayant de ce dessein instruit, sans m’arrêter,
À Mascarille lors j’ai couru tout conter [54] ,
1195 Qui s’en va, m’a-t-il dit, rompre cette partie,
Par une invention dessus le champ bâtie ;
Et comme je vous ai rencontré par hasard,
J’ai cru que je devais de tout vous faire part.

LÉLIE
 Tu m’obliges par trop avec cette nouvelle :
1200 Va, je reconnaîtrai ce service fidèle [55]  ;
Mon drôle assurément leur jouera quelque trait :
Mais je veux de ma part seconder son projet :
Il ne sera pas dit, qu’en un fait qui me touche,
Je ne me sois non plus remué qu’une souche ;
1205 Voici l’heure, ils seront surpris à mon aspect.
Foin, que n’ai-je avec moi pris mon porte-respect [56]  ?
Mais, vienne qui voudra contre notre personne,
J’ai deux bons pistolets, et mon épée est bonne.
Holà, quelqu’un, un mot.

 SCÈNE VII

LÉLIE, TRUFALDIN.
TRUFALDIN
 Qu’est-ce ? qui me vient voir ?

LÉLIE
1210 Fermez soigneusement votre porte ce soir.

TRUFALDIN
 Pourquoi ?

LÉLIE
 Certaines gens font une mascarade,
 Pour vous venir donner une fâcheuse aubade ;
Ils veulent enlever votre Célie.

TRUFALDIN
 Oh ! Dieux !

LÉLIE
 Et, sans doute bientôt, ils viennent en ces lieux [57]  ;
1215 Demeurez, vous pourrez voir tout de la fenêtre :
Hé bien ? qu’avais-je dit ? les voyez-vous paraître ?
Chut, je veux à vos yeux leur en faire l’affront,
Nous allons voir beau jeu, si la corde ne rompt [58] .

 SCÈNE VIII

LÉLIE, TRUFALDIN, MASCARILLE, masqué.
TRUFALDIN
 Ô ! les plaisants robins [i] qui pensent me surprendre !

LÉLIE
1220 Masques, où courez-vous ? le pourrait-on apprendre ?
Trufaldin, ouvrez-leur pour jouer un momon [i] .
Bon Dieu ! qu’elle est jolie, et qu’elle a l’air mignon !
Hé quoi ! vous murmurez ! mais sans vous faire outrage,
Peut-on lever le masque, et voir votre visage ?

TRUFALDIN
1225 Allez, fourbes méchants, retirez-vous d’ici,
Canaille ; et vous, Seigneur, bonsoir, et grand merci.

LÉLIE [59]
 Mascarille, est-ce toi ?

MASCARILLE
 Nenni-da, c’est quelque autre.

LÉLIE
 Hélas ! quelle surprise ! et quel sort est le nôtre !
L’aurais-je deviné, n’étant point averti
1230 Des secrètes raisons qui t’avaient travesti !
Malheureux que je suis, d’avoir dessous ce masque,
Été sans y penser te faire cette frasque !
Il me prendrait envie, en ce juste courroux [60] ,
De me battre moi-même, et me donner cent coups.

MASCARILLE
1235 Adieu, sublime esprit ; rare imaginative.

LÉLIE
 Las ! si de ton secours ta colère me prive,
À quel saint me vouerai-je ?

MASCARILLE
 Au grand diable d’enfer.

LÉLIE
 Ah ! si ton cœur pour moi n’est de bronze, ou de fer,
Qu’encore un coup, du moins, mon imprudence ait grâce ;
1240 S’il faut pour l’obtenir que tes genoux j’embrasse,
Vois-moi...

MASCARILLE
 Tarare. Allons, camarades, allons.
 J’entends venir des gens qui sont sur nos talons.

 SCÈNE IX

LÉANDRE, masqué, et sa suite, TRUFALDIN.
LÉANDRE
 Sans bruit ; ne faisons rien que de la bonne sorte.

TRUFALDIN
 Quoi ! masques toute nuit assiégeront ma porte !
1245 Messieurs, ne gagnez point de rhumes à plaisir,
Tout cerveau qui le fait, est certes de loisir [61]  ;
Il est un peu trop tard pour enlever Célie,
Dispensez-l’en ce soir, elle vous en supplie :
La belle est dans le lit, et ne peut vous parler ;
1250 J’en suis fâché pour vous : mais pour vous régaler [62]
Du souci qui pour elle ici vous inquiète,
Elle vous fait présent de cette cassolette.

LÉANDRE
 Fi ! cela sent mauvais, et je suis tout gâté ;
Nous sommes découverts, tirons de ce côté.

[1] Cette apostrophe à des sentiments personnifiés est évidemment une parodie des monologues tragiques.

[2] Divertir : détourner, faire échouer.

[3] Faire de l’eau toute claire : n’arriver à aucun résultat.

[4] Déchanter : sortir du ton, faire une fausse note, d’où : manquer son coup.

[5] L’édition de 1682 nous apprend que les vers 921 à 924 étaient sautés à la représentation.

[6] Au hasard du succès sacrifions des soins : ne ménageons pas nos efforts, même si le succès est douteux.

[7] L’édition de 1682 nous apprend que les vers 929 à 932 étaient sautés à la représentation.

[8] VAR. De la chose lui-même il m’a fait le récit. (1682).

[9] Un conte dont : un conte au moyen duquel.

[10] Est si bien imprimé de ce conte badin : est tellement pénétré de ce conte à dormir debout.

[11] L’hyménée : le mariage.

[12] Sbrigani, dans Monsieur de Pourceaugnac, conçoit une ruse du même genre (II, 4).

[13] La sucrée : femme qui affecte des manières modestes, innocentes, scrupuleuses.

[14] VAR. MASCARILLE, bas. (1682).

[15] VAR. Courage : s’il se peut enferrer tout de bon. (1682).

[16] VAR. (Seul, après avoir rêvé.) (1682).

[17] N’imposa davantage : ne trompa, n’abusa davantage.

[18] Une abandonnée : une femme dépravée.

[19] VAR. Léandre, arrêtez là ce discours importun. (1682).

[20] Vers 1015-1016 : "Faites contre moi tant d’efforts qu’il vous plaira pour la conquérir, mais abstenez-vous surtout de cette accusation mortelle contre son honneur."

[21] Imposer : imputer.

[22] Gage qu’il se dédit : ellipse de style parlé pour : "Je gage qu’il se dédit."

[23] Vers 1037-1038 : "Et calomnier en elle la plus rare vertu qui puisse éclater dans le mauvais sort."

[24] De mon industrie : de mon invention.

[25] VAR. LÉLIE, mettant l’épée à la main. (1682).

[26] VAR. LÉANDRE, l’arrêtant. (1682).

[27] Mon courage : mon c ?ur.

[28] VAR. Mais pour l’invention, va, je te la pardonne. (1682).

[29] VAR. C’est bien assez pour moi qu’il m’ait désabusé. (1682).

[i] Vers 1077-1080 : "C’est bien assez pour moi que Lélie m’ait désabusé ; c’est bien assez pour moi de voir pour quels motifs tu m’avais trompé ; c’est bien assez pour moi que, m’étant fié (commis) à ton zèle hypocrite, je m’en sois encore tiré à si bon compte."

[30] Un avis au lecteur : un avertissement d’importance.

[31] Sur ces mots, Léandre sort et laisse Mascarille et Célie seuls en scène, comme l’indique l’édition de 1734.

[32] Tout heur nous accompagne : qu’une pleine chance nous accompagne (subjonctif de souhait évidemment ironique).

[i] Olibrius : gouverneur romain du IIIe siècle, tristement célèbre pour sa cruauté contre les chrétiens dans les Gaules et en Asie Mineure, souvent cité dans la littérature de colportage. Occiseur : meurtrier (acception burlesque).

[33] Il : Lélie. Mascarille parle de lui à la troisième personne, comme pour prendre un tiers à témoin.

[34] Reprise ironique des éloges que Lélie se décernait aux vers 843-844.

[35] Le cabinet d’un roi : les collections royales.

[36] Pour t’emporter à de justes dépits : pour que les dépits auxquels tu te laisses emporter soient justes, légitimes.

[37] On dit qu’un homme a été pris sans vert, pour dire à l’improviste, par allusion au jeu qu’on joue au mois de mai, dont la condition est qu’il faut toujours avoir du vert sur soi (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[38] VAR. des v. 1110-1112 :
Ha ! voilà tout le mal, et c’est cela qui nous perd :
Ma foi mon cher patron, je vous le dis encore,
Vous ne serez jamais qu’une pauvre pécore. (1682)
Prendre les contre-temps et rompre les mesures, c’est, à l’escrime, pratiquer des feintes dangereuses pour l’adversaire.

[39] VAR. As-tu besoin, dis-moi, de mon sang, de mon bras ? (1682).

[40] Un teston : petite monnaie ancienne, qui n’avait plus cours depuis 1575. "On dit d’une chose de vil pris qu’elle ne vaut pas un teston" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[41] L’édition de 1682 nous apprend que les vers 1131 à 1134 étaient sautés à la représentation.

[42] Le logis du Roi : la prison.

[43] J’aye : deux syllabes.

[44] Décrets : mandats d’arrêt.

[45] VAR. (Lélie sort.) (1682).

[46] VAR. Je sais tous tes desseins, et l’amour de ton maître. (1682).

[47] Léandre fait parti : Léandre rassemble une troupe.

[48] Un coup fourré : c’est en escrime le coup où celui qui attaque et touche est attaqué et touché en même temps.

[49] VAR. (Ergaste sort.) (1682).

[50] Le texte de 1663 porte : Et la première que lui. Nous corrigeons d’après 1682.
Premier que lui si nous faisons la prise : si nous nous emparons de Célie avant lui.

[51] L’édition de 1682 indique que les vers 1177 à 1180 étaient sautés à la représentation.

[52] Vers 1181-1182 : "C’est ne point se risquer à faire aucun éclat, et tirer les marrons du feu par la patte du chat".

[53] L’édition de 1682 indique que les vers 1187 à 1190 étaient sautés à la représentation.

[54] VAR. À Mascarille alors j’ai couru tout conter. (1682).

[55] À ce moment, Ergaste sort, selon l’édition de 1734.

[56] Porte-respect : "Mousqueton ou carabine qui a un calibre fort large" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[57] VAR. Et sans doute bientôt, ils viendront en ces lieux (1682).

[58] Nous allons voir beau jeu, si la corde ne rompt : nous allons voir de belles choses, sauf imprévu (expression du tir à l’arc).

[i] Les plaisants robins : un robin était un homme de robe, mais l’expression plaisant robin, au singulier et au pluriel, était une injure (sot, niais, impertinent).

[i] Un momon : c’était une partie de dés que jouaient les gens déguisés en masques qui visitaient les maisons surtout à l’époque du carnaval. Après ce vers, l’édition de 1734 porte l’indication de scène suivante : À Mascarille déguisé en femme.

[59] L’édition de 1734 indique que Lélie démasque ici Mascarille.

[60] Var. Il me prendrait envie, en mon juste courroux. (1682).

[61] Est certes de loisir : a certainement du temps à perdre.

[62] Pour vous régaler : pour vous dédommager.