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Le Dépit amoureux

Acte 4

 ACTE IV, SCÈNE PREMIÈRE

ASCAGNE, FROSINE.
FROSINE
 L’aventure est fâcheuse.

ASCAGNE
 Ah ! ma chère Frosine,
 Le sort absolument a conclu ma ruine :
Cette affaire venue au point où la voilà
1140 N’est pas assurémént pour en demeurer là [1]  ;
Il faut qu’elle passe outre ; et Lucile et Valère,
Surpris des nouveautés d’un semblable mystère
Voudront chercher un jour dans ces obscurités,
Par qui [2] tous mes projets se verront avortés.
1145 Car, enfin, soit qu’Albert ait part au stratagème,
Ou qu’avec tout le monde on l’ait trompé lui-même ;
S’il arrive une fois que mon sort éclairci
Mette ailleurs tout le bien dont le sien a grossi,
Jugez s’il aura lieu de souffrir ma présence :
1150 Son intérêt détruit me laisse à ma naissance [3]  ;
C’est fait de sa tendresse, et, quelque sentiment
Où pour ma fourbe alors pût être mon amant,
Voudra-t-il avouer pour épouse une fille
Qu’il verra sans appui de biens et de famille ?

FROSINE
1155 Je trouve que c’est là raisonné comme il faut :
Mais ces réflexions devaient venir plus tôt.
Qui vous a jusqu’ici caché cette lumière ?
Il ne fallait pas être une grande sorcière,
Pour voir, dès le moment de vos desseins pour lui,
1160 Tout ce que votre esprit ne voit que d’aujourd’hui.
L’action le disait ; et dès que je l’ai sue,
Je n’en ai prévu guère une meilleure issue.

ASCAGNE
 Que dois-je faire enfin ? Mon trouble est sans pareil :
Mettez-vous en ma place, et me donnez conseil.

FROSINE
1165 Ce doit être à vous-même, en prenant votre place [4] ,
À me donner conseil dessus cette disgrâce :
Car je suis maintenant vous, et vous êtes moi ;
Conseillez-moi, Frosine, au point où je me voi,
Quel remède trouver ? Dites, je vous en prie.

ASCAGNE
1170 Hélas ! ne traitez point ceci de raillerie ;
C’est prendre peu de part à mes cuisants ennuis,
Que de rire et de voir les termes où j’en suis [5] .

FROSINE
 Non vraiment, tout de bon ; votre ennui m’est sensible [6] ,
Et pour vous en tirer je ferais mon possible.
1175 Mais, que puis-je après tout ? Je vois fort peu de jour
À tourner cette affaire au gré de votre amour.

ASCAGNE
 Si rien ne peut m’aider, il faut donc que je meure.

FROSINE
 Ha ! pour cela toujours il est assez bonne heure ;
La mort est un remède à trouver quand on veut,
1180 Et l’on s’en doit servir le plus tard que l’on peut.

ASCAGNE
 Non, non, Frosine, non ; si vos conseils propices
Ne conduisent mon sort parmi ces précipices,
Je m’abandonne toute aux traits du désespoir.

FROSINE
 Savez-vous ma pensée ? Il faut que j’aille voir
1185 La [7] ... Mais Éraste vient qui pourrait nous distraire,
Nous pourrons en marchant parler de cette affaire ;
Allons, retirons-nous.

 SCÈNE II

ÉRASTE, GROS-RENÉ.
ÉRASTE
 Encore rebuté ?

GROS-RENÉ
 Jamais ambassadeur ne fut moins écouté :
À peine ai-je voulu lui porter la nouvelle
1190 Du moment d’entretien que vous souhaitiez d’elle,
Qu’elle m’a répondu tenant son quant-à-moi [8]  :
"Va, va ; je fais état de lui, comme de toi :
Dis-lui qu’il se promène" ; et sur ce beau langage,
Pour suivre son chemin m’a tourné le visage :
1195 Et Marinette aussi, d’un dédaigneux museau,
Lâchant un "laisse-nous, beau valet de carreau [9] ",
M’a planté là comme elle, et mon sort et le vôtre
N’ont rien à se pouvoir reprocher l’un à l’autre.

ÉRASTE
 L’ingrate ! recevoir avec tant de fierté
1200 Le prompt retour d’un cœur justement emporté !
Quoi ! le premier transport d’un amour qu’on abuse
Sous tant de vraisemblance est indigne d’excuse ?
Et ma plus vive ardeur en ce moment fatal
Devait être insensible au bonheur d’un rival ?
1205 Tout autre n’eût pas fait même chose en ma place ?
Et se fût moins laissé surprendre à tant d’audace ?
De mes justes soupçons suis-je sorti trop tard ?
Je n’ai point attendu de serments de sa part,
Et, lorsque tout le monde encor ne sait qu’en croire,
1210 Ce cœur impatient lui rend toute sa gloire,
Il cherche à s’excuser, et le sien voit si peu
Dans ce profond respect la grandeur de mon feu ?
Loin d’assurer une âme, et lui fournir des armes,
Contre ce qu’un rival lui veut donner d’alarmes,
1215 L’ingrate m’abandonne à mon jaloux transport,
Et rejette de moi, message, écrit, abord [10]  !
Ha ! sans doute [11] , un amour a peu de violence,
Qu’est capable d’éteindre une si faible offense,
Et ce dépit si prompt à s’armer de rigueur,
1220 Découvre assez pour moi tout le fond de son cœur,
Et de quel prix doit être à présent à mon âme
Tout ce dont son caprice a pu flatter ma flamme.
Non je ne prétends plus demeurer engagé
Pour un cœur, où je vois le peu de part que j’ai ;
1225 Et, puisque l’on témoigne une froideur extrême
À conserver les gens, je veux faire de même.

GROS-RENÉ
 Et moi de même aussi : soyons tous deux fâchés,
Et mettons notre amour au rang des vieux péchés [12]  :
Il faut apprendre à vivre à ce sexe volage,
1230 Et lui faire sentir que l’on a du courage.
Qui souffre ses mépris les veut bien recevoir.
Si nous avions l’esprit de nous faire valoir,
Les femmes n’auraient pas la parole si haute.
Oh ! qu’elles nous sont bien fières par notre faute !
1235 Je veux être pendu, si nous ne les verrions
Sauter à notre cou plus que nous ne voudrions [13] ,
Sans tous ces vils devoirs, dont la plupart des hommes
Les gâtent tous les jours dans le siècle où nous sommes.

ÉRASTE
 Pour moi, sur toutes choses, un mépris me surprend ;
1240 Et, pour punir le sien par un autre aussi grand,
Je veux mettre en mon cœur une nouvelle flamme.

GROS-RENÉ
 Et moi, je ne veux plus m’embarrasser de femme ;
À toutes je renonce, et crois, en bonne foi,
Que vous feriez fort bien de faire comme moi.
1245 Car, voyez-vous ? la femme est, comme on dit, mon maître,
Un certain animal difficile à connaître,
Et de qui la nature est fort encline au mal :
Et comme un animal est toujours animal,
Et ne sera jamais qu’animal, quand sa vie
1250 Durerait cent mille ans ; aussi, sans repartie,
La femme est toujours femme, et jamais ne sera
Que femme, tant qu’entier le monde durera ;
D’où vient qu’un certain Grec dit, que sa tête passe
Pour un sable mouvant : car, goûtez bien, de grâce,
1255 Ce raisonnement-ci, lequel est des plus forts :
Ainsi que la tête est comme le chef du corps,
Et que le corps sans chef est pire qu’une bête ;
Si le chef n’est pas bien d’accord avec la tête,
Que tout ne soit pas bien réglé par le compas,
1260 Nous voyons arriver de certains embarras ;
La partie brutale [14] alors veut prendre empire
Dessus la sensitive, et l’on voit que l’un tire
À dia, l’autre à hurhaut [i]  ; l’un demande du mou,
L’autre du dur ; enfin tout va sans savoir où :
1265 Pour montrer qu’ici-bas, ainsi qu’on l’interprète,
La tête d’une femme est comme la girouette [15]
Au haut d’une maison, qui tourne au premier vent [16] .
C’est pourquoi, le cousin Aristote [17] souvent
La compare à la mer ; d’où vient qu’on dit qu’au monde
1270 On ne peut rien trouver de si stable que l’onde.
Or, par comparaison [18]  ; car la comparaison
Nous fait distinctement comprendre une raison ;
Et nous aimons bien mieux, nous autres gens d’étude,
Une comparaison qu’une similitude.
1275 Par comparaison donc, mon maître, s’il vous plaît,
Comme on voit que la mer, quand l’orage s’accroît [i] ,
Vient à se courroucer, le vent souffle, et ravage,
Les flots contre les flots font un remue-ménage
Horrible, et le vaisseau, malgré le nautonier,
1280 Va tantôt à la cave, et tantôt au grenier ;
Ainsi, quand une femme a sa tête fantasque,
On voit une tempête en forme de bourrasque,
Qui veut compétiter [i] par de certains... propos ;
Et lors un... certain vent, qui par... de certains flots
1285 De... certaine façon, ainsi qu’un banc de sable...
Quand... les femmes enfin ne valent pas le diable.

ÉRASTE
 C’est fort bien raisonner.

GROS-RENÉ
 Assez bien, Dieu merci :
 Mais je les vois, Monsieur, qui passent par ici.
Tenez-vous ferme au moins.

ÉRASTE
 Ne te mets pas en peine.

GROS-RENÉ
1290 J’ai bien peur que ses yeux resserrent votre chaîne.

 SCÈNE III

ÉRASTE, LUCILE, MARINETTE, GROS-RENÉ.
MARINETTE
 Je l’aperçois encor ; mais ne vous rendez point.

LUCILE
 Ne me soupçonne pas d’être faible à ce point.

MARINETTE
 Il vient à nous.

ÉRASTE
 Non, non ; ne croyez pas, Madame,
 Que je revienne encor vous parler de ma flamme,
1295 C’en est fait ; je me veux guérir, et connais bien
Ce que de votre cœur a possédé le mien.
Un courroux si constant pour l’ombre d’une offense
M’a trop bien éclairé de votre indifférence [19] ,
Et je dois vous montrer que les traits du mépris
1300 Sont sensibles surtout aux généreux esprits.
Je l’avouerai, mes yeux observaient dans les vôtres
Des charmes qu’ils n’ont point trouvés dans tous les autres,
Et le ravissement où j’étais de mes fers,
Les aurait préférés à des sceptres offerts :
1305 Oui, mon amour pour vous, sans doute [20] , était extrême,
Je vivais tout en vous ; et je l’avouerai même,
Peut-être qu’après tout j’aurai, quoiqu’outragé,
Assez de peine encore à m’en voir dégagé :
Possible, que malgré la cure qu’elle essaie,
1310 Mon âme saignera longtemps de cette plaie,
Et qu’affranchi d’un joug qui faisait tout mon bien,
Il faudra se résoudre à n’aimer jamais rien [21] .
Mais, enfin, il n’importe ; et puisque votre haine
Chasse un cœur tant de fois que l’amour vous ramène,
1315 C’est la dernière ici des importunités
Que vous aurez jamais de mes vœux rebutés.

LUCILE
 Vous pouvez faire aux miens la grâce toute entière,
Monsieur, et m’épargner encor cette dernière.

ÉRASTE
 Hé bien, Madame, hé bien, ils seront satisfaits :
1320 Je romps avecque vous, et j’y romps pour jamais,
Puisque vous le voulez ; que je perde la vie
Lorsque de vous parler je reprendrai l’envie.

LUCILE
 Tant mieux ; c’est m’obliger.

ÉRASTE
 Non, non ; n’ayez pas peur
 Que je fausse parole [22] , eussé-je un faible cœur
1325 Jusques à n’en pouvoir effacer votre image,
Croyez que vous n’aurez jamais cet avantage,
De me voir revenir.

LUCILE
 Ce serait bien en vain.

ÉRASTE
 Moi-même, de cent coups je percerais mon sein,
Si j’avais jamais fait cette bassesse insigne,
1330 De vous revoir, après ce traitement indigne.

LUCILE
 Soit ; n’en parlons donc plus [23] .

ÉRASTE
 Oui, oui, n’en parlons plus :
 Et, pour trancher ici tous propos superflus,
Et vous donner, ingrate, une preuve certaine,
Que je veux sans retour sortir de votre chaîne,
1335 Je ne veux rien garder, qui puisse retracer
Ce que de mon esprit il me faut effacer.
Voici votre portrait, il présente à la vue
Cent charmes merveilleux dont vous êtes pourvue [24] ,
Mais il cache sous eux cent défauts aussi grands,
1340 Et c’est un imposteur enfin que je vous rends.

GROS-RENÉ
 Bon.

LUCILE
 Et moi, pour vous suivre au dessein de tout rendre,
 Voilà le diamant que vous m’aviez fait prendre.

MARINETTE
 Fort bien.

ÉRASTE
 Il est à vous encor ce bracelet [25] .

LUCILE
 Et cette agate à vous, qu’on fit mettre en cachet.

ÉRASTE lit.
1345 
"Vous m’aimez d’une amour extrême,
Éraste ; et de mon cœur voulez être éclairci :
Si je n’aime Éraste de même,
Au moins, aimé-je fort qu’Éraste m’aime ainsi".
(Éraste continue.)
Vous m’assuriez par là d’agréer mon service ?
1350 
C’est une fausseté digne de ce supplice [26] .

LUCILE lit.
 
"J’ignore le destin de mon amour ardente,
Et jusqu’à quand je souffrirai :
Mais je sais, ô beauté charmante,
Que toujours je vous aimerai.
(Elle continue.)
1355 Voilà qui m’assurait à jamais de vos feux ?
Et la main, et la lettre, ont menti toutes deux [27] .

GROS-RENÉ
 Poussez.

ÉRASTE
 Elle est de vous ? suffit ; même fortune [28] .

MARINETTE
 Ferme.

LUCILE
 J’aurais regret d’en épargner aucune [29] .

GROS-RENÉ [30]
 N’ayez pas le dernier.

MARINETTE
 Tenez bon jusqu’au bout.

LUCILE
 Enfin, voilà le reste.

ÉRASTE
1360 Et, grâce au Ciel, c’est tout.
 Que sois-je exterminé, si je ne tiens parole.

LUCILE
 Me confonde le Ciel, si la mienne est frivole.

ÉRASTE
 Adieu donc.

LUCILE
 Adieu donc.

MARINETTE
 Voilà qui va des mieux.

GROS-RENÉ
 Vous triomphez.

MARINETTE
 Allons, ôtez-vous de ses yeux.

GROS-RENÉ
1365 Retirez-vous, après cet effort de courage.

MARINETTE
 Qu’attendez-vous encor ?

GROS-RENÉ
 Que faut-il davantage ?

ÉRASTE
 Ha ! Lucile, Lucile, un cœur comme le mien
Se fera regretter, et je le sais fort bien.

LUCILE
 Éraste, Éraste, un cœur fait comme est fait le vôtre,
1370 Se peut facilement réparer par un autre.

ÉRASTE
 Non, non, cherchez partout, vous n’en aurez jamais
De si passionné pour vous, je vous promets.
Je ne dis pas cela pour vous rendre attendrie ;
J’aurais tort d’en former encore quelque envie,
1375 Mes plus ardents respects n’ont pu vous obliger,
Vous avez voulu rompre : il n’y faut plus songer :
Mais personne après moi, quoi qu’on vous fasse entendre,
N’aura jamais pour vous de passion si tendre.

LUCILE
 Quand on aime les gens, on les traite autrement ;
1380 On fait de leur personne un meilleur jugement.

ÉRASTE
 Quand on aime les gens, on peut de jalousie,
Sur beaucoup d’apparence, avoir l’âme saisie :
Mais alors qu’on les aime, on ne peut en effet
Se résoudre à les perdre, et vous vous l’avez fait.

LUCILE
1385 La pure jalousie est plus respectueuse.

ÉRASTE
 On voit d’un œil plus doux une offense amoureuse.

LUCILE
 Non, votre cœur, Éraste, était mal enflammé.

ÉRASTE
 Non, Lucile, jamais vous ne m’avez aimé.

LUCILE
 Eh ! je crois que cela faiblement vous soucie :
1390 Peut-être en serait-il beaucoup mieux pour ma vie,
Si je... Mais laissons là ces discours superflus :
Je ne dis point quels sont mes pensers là-dessus.

ÉRASTE
 Pourquoi ?

LUCILE
 Par la raison que nous rompons ensemble,
 Et que cela n’est plus de saison ce me semble.

ÉRASTE
 Nous rompons ?

LUCILE
1395 Oui, vraiment : quoi ? n’en est-ce pas fait ?

ÉRASTE
 Et vous voyez cela d’un esprit satisfait ?

LUCILE
 Comme vous.

ÉRASTE
 Comme moi !

LUCILE
 Sans doute [31] c’est faiblesse,
 De faire voir aux gens que leur perte nous blesse.

ÉRASTE
 Mais, cruelle, c’est vous qui l’avez bien voulu.

LUCILE
1400 Moi ? point du tout ; c’est vous qui l’avez résolu.

ÉRASTE
 Moi ? je vous ai cru là faire un plaisir extrême.

LUCILE
 Point, vous avez voulu vous contenter vous-même.

ÉRASTE
 Mais si mon cœur encor revoulait sa prison ?
Si, tout fâché qu’il est, il demandait pardon ?...

LUCILE
1405 Non, non, n’en faites rien ma faiblesse est trop grande,
J’aurais peur d’accorder trop tôt votre demande.

ÉRASTE
 Ha ! vous ne pouvez pas trop tôt me l’accorder,
Ni moi sur cette peur trop tôt le demander ;
Consentez-y, Madame, une flamme si belle,
1410 Doit pour votre intérêt demeurer immortelle.
Je le demande enfin : me l’accorderez-vous,
Ce pardon obligeant ?

LUCILE
 Remenez-moi chez nous.

 SCÈNE IV

MARINETTE, GROS-RENÉ.
MARINETTE
 Oh ! la lâche personne !

GROS-RENÉ
 Ha ! le faible courage !

MARINETTE
 J’en rougis de dépit.

GROS-RENÉ
 J’en suis gonflé de rage :
1415 Ne t’imagine pas que je me rende ainsi.

MARINETTE
 Et ne pense pas, toi, trouver ta dupe aussi.

GROS-RENÉ
 Viens, viens frotter ton nez auprès de ma colère.

MARINETTE
 Tu nous prends pour une autre [32]  ; et tu n’as pas affaire
À ma sotte maîtresse. Ardez [33] le beau museau !
1420 Pour nous donner envie encore de sa peau :
Moi, j’aurais de l’amour pour ta chienne de face ?
Moi, je te chercherais ? Ma foi, l’on t’en fricasse
Des filles comme nous.

GROS-RENÉ
 Oui ? tu le prends par là ?
 Tiens, tiens, sans y chercher tant de façons, voilà
1425 Ton beau galand de neige, avec ta nompareille [34]  :
Il n’aura plus l’honneur d’être sur mon oreille.

MARINETTE
 Et toi, pour te montrer que tu m’es à mépris,
Voilà ton demi-cent d’épingles de Paris [35] ,
Que tu me donnas hier avec tant de fanfare [36] .

GROS-RENÉ
1430 Tiens encor ton couteau ; la pièce est riche et rare :
Il te coûta six blancs [37] lorsque tu m’en fis don.

MARINETTE
 Tiens tes ciseaux, avec ta chaîne de laiton.

GROS-RENÉ
 J’oubliais d’avant-hier ton morceau de fromage ;
Tiens : je voudrais pouvoir rejeter le potage
1435 Que tu me fis manger, pour n’avoir rien à toi [38] .

MARINETTE
 Je n’ai point maintenant de tes lettres sur moi ;
Mais j’en ferai du feu jusques à la dernière.

GROS-RENÉ
 Et des tiennes tu sais ce que j’en saurai faire ?

MARINETTE
 Prends garde à ne venir jamais me reprier.

GROS-RENÉ
1440 Pour couper tout chemin à nous rapatrier,
Il faut rompre la paille ; une paille rompue [i]
Rend, entre gens d’honneur, une affaire conclue ;
Ne fais point les doux yeux ; je veux être fâché.

MARINETTE
 Ne me lorgne point, toi : j’ai l’esprit trop touché.

GROS-RENÉ
1445 Romps ; voilà le moyen de ne s’en plus dédire :
Romps ; tu ris bonne bête !

MARINETTE
 Oui, car tu me fais rire.

GROS-RENÉ
 La peste soit ton ris ; voilà tout mon courroux
Déjà dulcifié [i]  : qu’en dis-tu ? romprons-nous,
Ou ne romprons-nous pas ?

MARINETTE
 Vois.

GROS-RENÉ
 Vois, toi.

MARINETTE
 Vois, toi-même.

GROS-RENÉ
1450 Est-ce que tu consens que jamais je ne t’aime ?

MARINETTE
 Moi ? ce que tu voudras.

GROS-RENÉ
 Ce que tu voudras, toi :
 Dis.

MARINETTE
 Je ne dirai rien.

GROS-RENÉ
 Ni moi non plus.

MARINETTE
 Ni moi.

GROS-RENÉ
 Ma foi, nous ferons mieux de quitter la grimace ;
Touche, je te pardonne.

MARINETTE
 Et moi, je te fais grâce.

GROS-RENÉ
1455 Mon Dieu ! qu’à tes appas je suis acoquiné !

MARINETTE
 Que Marinette est sotte après son Gros-René !

[1] VAR. N’est pas absolument pour en demeurer là. (1682).

[2] Par qui : par lequel (jour) ; Lucile et Valère voudront avoir le fin mot de l’énigme, et cela dissipera en fumée les projets d’Ascagne, alias Dorothée.

[3] Vers 1150 : quand il n’aura plus d’intérêt à me reconnaître pour ce que je ne suis pas, je serai réduite à ma véritable identité.

[4] En prenant votre place : du moment que je prends votre place.

[5] L’édition de 1682 signale que les vers 1165 à 1172 étaient sautés à la représentation.

[6] VAR. Ascagne, tout de bon, votre ennui m’est sensible. (1682).

[7] La... : C’est Ignès la bouquetière que Frosine va voir, et grâce à qui elle dénouera toute la situation. (voir V, 4 et le récit des vers 1584 et suivants).

[8] Tenir son quant-à-moi : c’est prendre un air réservé, fier, et répondre avec froideur et circonspection à ce qu’on vous dit.

[9] Beau valet de carreau : "on dit pour mépriser quelqu’un que c’est un valet de carreau" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[10] Abord : accès, entrevue.

[11] Sans doute : assurément, sans aucun doute.

[12] Vers 1228 : manière amusante de dire : n’y pensons plus.

[13] Voudrions : deux syllabes.

[14] À en croire le dictionnaire de Furetière (1690), la partie brutale : est l’âme que possèdent les plantes ; les bêtes possèdent une âme sensitive ; l’homme seul possède l’âme raisonnable.

[i] Dia est le cri des charretiers quand ils veulent faire aller leurs chevaux à gauche, hurhaut, huhaut ou huc, quand ils veulent les faire tourner à droite.

[15] VAR. La tête d’une femme est comme une girouette. (1682).

[16] L’édition de 1682 signale que les vers 1247 à 1267 étaient sautés à la représentation.

[17] Le cousin Aristote : formule de familiarité qui d’habitude s’employait pour un voisin.

[18] À partir d’ici, Gros-René se laisse emporter par son désir de faire le savant, et il donne dans le galimatias ou la fatrasie pure et simple.

[i] S’accroît se prononçait s’accraît encore au XVIIIe siècle.

[i] Compétiter : mot forgé sur compétiteur, néologisme burlesque.

[19] VAR. M’a trop bien éclairci de votre indifférence. (1682).

[20] Sans doute : assurément, sans aucun doute.

[21] VAR. Il faudra me résoudre à n’aimer jamais rien. (1682).

[22] Fausser parole : manquer à sa parole.

[23] VAR. Soit donc, n’en parlons plus. (1682).

[24] VAR. Cent charmes éclatants dont vous êtes pourvue. (1682).

[25] Les amants tiennent à grande faveur d’avoir des bracelets de cheveux de leur maîtressse (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[26] VAR. Il déchire la lettre. (1734).

[27] VAR. Elle déchire la lettre. (1734).

[28] Éraste déchire donc une autre lettre.

[29] Marinette de même déchire d’autres lettres.

[30] "En parlant de certains jeux de mains, on dit ne vouloir jamais avoir le dernier pour dire : ne vouloir pas souffrir d’être touché le dernier. En parlant aussi d’un homme qui veut toujours répliquer dans une dispute, on dit que c’est un homme qui ne veut jamais avoir le dernier." (Dictionnaire de l’Académie, 1762).

[31] Sans doute : assurément, sans aucun doute.

[32] Le texte porte : Tu nous prend pour un autre. Nous corrigeons d’après 1682.

[33] Ardez : abréviation populaire pour regardez.

[34] Un galand était un n ?ud de ruban ou de dentelle qui ornait les habits ou la tête ; la neige était une dentelle de peu de valeur ; quant à la nonpareille, c’était "une sorte de ruban fort étroit" (Dictionnaire de l’Académie, 1694).

[35] VAR. Voilà ton demi-cent d’aiguilles de Paris. (1682).

[36] Fanfare : pompe, fracas, vantardise.

[37] Un blanc : petite monnaie valant cinq deniers.

[38] VAR. Que tu me fis manger, pour n’avoir rien de toi. (1682).

[i] Rompre la paille ou le fétu avec quelqu’un est une expression proverbiale qui signifiait rompre une amitié.

[i] Dulcifié : le mot dulcifier était un terme technique de la langue des apothicaires, mais il semble bien être ici un peu néologisme burlesque (cf. Scarron, Don Japhet d’Arménie, vers 1004).