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L’Étourdi

Acte 4

 ACTE IV, SCÈNE PREMIÈRE

LÉLIE, MASCARILLE.
MASCARILLE
1255 Vous voilà fagoté d’une plaisante sorte.

LÉLIE
 Tu ranimes par là mon espérance morte.

MASCARILLE
 Toujours de ma colère on me voit revenir ;
J’ai beau jurer, pester, je ne m’en puis tenir.

LÉLIE
 Aussi, crois, si jamais je suis dans la puissance,
1260 Que tu seras content de ma reconnaissance ;
Et que, quand je n’aurais qu’un seul morceau de pain...

MASCARILLE
 Baste [i] , songez à vous, dans ce nouveau dessein ;
Au moins, si l’on vous voit commettre une sottise,
Vous n’imputerez plus l’erreur à la surprise,
1265 Votre rôle en ce jeu par cœur doit être su.

LÉLIE
 Mais comment Trufaldin chez lui t’a-t-il reçu ?

MASCARILLE
 D’un zèle simulé j’ai bridé [1] le bon sire :
Avec empressement je suis venu lui dire,
S’il ne songeait à lui, que l’on le surprendroit,
1270 Que l’on couchait en joue, et de plus d’un endroit
Celle, dont il a vu, qu’une lettre en avance,
Avait si faussement divulgué la naissance ;
Qu’on avait bien voulu m’y mêler quelque peu ;
Mais que j’avais tiré mon épingle du jeu :
1275 Et que, touché d’ardeur pour ce qui le regarde,
Je venais l’avertir de se donner de garde [2] .
De là, moralisant, j’ai fait de grands discours,
Sur les fourbes [i] qu’on voit ici-bas tous les jours ;
Que, pour moi, las du monde, et de sa vie infâme,
1280 Je voulais travailler au salut de mon âme ;
À m’éloigner du trouble, et pouvoir longuement,
Près de quelque honnête homme être paisiblement ;
Que s’il le trouvait bon, je n’aurais d’autre envie,
Que de passer chez lui le reste de ma vie ;
1285 Et que même à tel point il m’avait su ravir,
Que sans lui demander gages pour le servir,
Je mettrais en ses mains, que je tenais certaines,
Quelque bien de mon père, et le fruit de mes peines,
Dont, advenant que Dieu de ce monde m’ôtât,
1290 J’entendais tout de bon que lui seul héritât.
C’était le vrai moyen d’acquérir sa tendresse,
Et comme pour résoudre avec votre maîtresse,
Des biais qu’on doit prendre à terminer vos vœux,
Je voulais en secret vous aboucher tous deux,
1295 Lui-même a su m’ouvrir une voie assez belle,
De pouvoir hautement vous loger avec elle,
Venant m’entretenir d’un fils privé du jour,
Dont cette nuit en songe il a vu le retour :

À ce propos, voici l’histoire qu’il m’a dite,

1300 Et sur qui j’ai tantôt notre fourbe construite.

LÉLIE
 C’est assez, je sais tout : tu me l’as dit deux fois.

MASCARILLE
 Oui, oui ; mais quand j’aurais passé jusques à trois,
Peut-être encor qu’avec toute sa suffisance,
Votre esprit manquera dans quelque circonstance.

LÉLIE
1305 Mais à tant différer je me fais de l’effort.

MASCARILLE
 Ah ! de peur de tomber, ne courons pas si fort.
Voyez-vous ? vous avez la caboche un peu dure :
Rendez-vous affermi dessus cette aventure [3] .
Autrefois Trufaldin de Naples est sorti,
1310 Et s’appelait alors Zanobio Ruberti :
Un parti [4] qui causa quelque émeute civile,
Dont il fut seulement soupçonné dans sa ville,
De fait, il n’est pas homme à troubler un État,
L’obligea d’en sortir une nuit sans éclat.
1315 Une fille fort jeune, et sa femme laissées,
À quelque temps de là se trouvant trépassées,
Il en eut la nouvelle, et dans ce grand ennui,
Voulant dans quelque ville emmener avec lui,
Outre ses biens, l’espoir qui restait de sa race,
1320 Un sien fils écolier, qui se nommait Horace ;
Il écrit à Bologne, où pour mieux être instruit,
Un certain maître Albert jeune l’avait conduit ;
Mais pour se joindre tous, le rendez-vous qu’il donne,
Durant deux ans entiers, ne lui fit voir personne :
1325 Si bien, que les jugeant morts après ce temps-là,
Il vint en cette ville, et prit le nom qu’il a,
Sans que de cet Albert, ni de ce fils Horace,
Douze ans aient découvert jamais la moindre trace.
Voilà l’histoire en gros redite seulement,
1330 Afin de vous servir ici de fondement.
Maintenant, vous serez un marchand d’Arménie,
Qui les aurez vus sains l’un et l’autre en Turquie.
Si j’ai plutôt qu’aucun, un tel moyen trouvé,
Pour les ressusciter sur ce qu’il a rêvé ;
1335 C’est qu’en fait d’aventure, il est très ordinaire,
De voir gens pris sur mer par quelque Turc corsaire,
Puis être à leur famille à point nommé rendus,
Après quinze ou vingt ans qu’on les a crus perdus.
Pour moi, j’ai vu déjà cent contes de la sorte.
1340 Sans nous alambiquer [5] , servons-nous-en ; qu’importe [6]  ?
Vous leur aurez ouï leur disgrâce conter,
Et leur aurez fourni de quoi se racheter.
Mais que [7] parti plus tôt, pour chose nécessaire,
Horace vous chargea de voir ici son père,
1345 Dont il a su le sort, et chez qui vous devez
Attendre quelques jours qu’ils seraient arrivés [8]  ;
Je vous ai fait tantôt des leçons étendues.

LÉLIE
 Ces répétitions ne sont que superflues :
Dès l’abord mon esprit a compris tout le fait.

MASCARILLE
1350 Je m’en vais là-dedans donner le premier trait.

LÉLIE
 Écoute, Mascarille, un seul point me chagrine,
S’il allait de son fils me demander la mine ?

MASCARILLE
 Belle difficulté ! devez-vous pas savoir
Qu’il était fort petit alors qu’il l’a pu voir ;
1355 Et puis, outre cela, le temps et l’esclavage,
Pourraient-ils pas avoir changé tout son visage ?

LÉLIE
 Il est vrai ; mais dis-moi, s’il connaît qu’il m’a vu,
Que faire ?

MASCARILLE
 De mémoire êtes-vous dépourvu ?
 Nous avons dit tantôt, qu’outre que votre image
1360 N’avait dans son esprit pu faire qu’un passage,
Pour ne vous avoir vu que durant un moment,
Et le poil et l’habit déguisaient grandement.

LÉLIE
 Fort bien : mais, à propos, cet endroit de Turquie... ?

MASCARILLE
 Tout, vous dis-je, est égal, Turquie, ou Barbarie.

LÉLIE
1365 Mais, le nom de la ville où j’aurai pu les voir ?

MASCARILLE
 Tunis. Il me tiendra, je crois, jusques au soir :
La répétition, dit-il, est inutile,
Et j’ai déjà nommé douze fois cette ville.

LÉLIE
 Va, va-t’en commencer, il ne me faut plus rien.

MASCARILLE
1370 Au moins, soyez prudent, et vous conduisez bien :
Ne donnez point ici de l’imaginative.

LÉLIE
 Laisse-moi gouverner [9]  : que ton âme est craintive !

MASCARILLE
 Horace dans Bologne écolier, Trufaldin
Zanobio Ruberti, dans Naples citadin ;
Le précepteur Albert...

LÉLIE
1375 Ah ! c’est me faire honte,
 Que de me tant prêcher : suis-je un sot à ton compte ?

MASCARILLE
 Non pas du tout [10] , mais bien quelque chose approchant.

LÉLIE, seul.
 Quand il m’est inutile il fait le chien couchant ;
Mais, parce qu’il sent bien le secours qu’il me donne,
1380 Sa familiarité jusque là s’abandonne [11] .
Je vais être de près éclairé [12] des beaux yeux,
Dont la force m’impose un joug si précieux ;
Je m’en vais sans obstacle, avec des traits de flamme,
Peindre à cette beauté les tourments de mon âme ;
1385 Je saurai quel arrêt je dois... Mais les voici.

 SCÈNE II

TRUFALDIN, LÉLIE, MASCARILLE.
TRUFALDIN
 Sois béni, juste Ciel ! de mon sort adouci.

MASCARILLE
 C’est à vous de rêver, et de faire des songes,
Puisqu’en vous, il est faux, que songes sont mensonges.

TRUFALDIN
 Quelle grâce, quels biens [13] vous rendrai-je, Seigneur ?
1390 Vous, que je dois nommer l’ange [14] de mon bonheur.

LÉLIE
 Ce sont soins superflus, et je vous en dispense.

TRUFALDIN
 J’ai, je ne sais pas où, vu quelque ressemblance
De cet Arménien.

MASCARILLE
 C’est ce que je disois ;
 Mais on voit des rapports admirables parfois.

TRUFALDIN
1395 Vous avez vu ce fils où mon espoir se fonde ?

LÉLIE
 Oui, seigneur Trufaldin, le plus gaillard du monde.

TRUFALDIN
 Il vous a dit sa vie, et parlé fort de moi ?

LÉLIE
 Plus de dix mille fois.

MASCARILLE
 Quelque peu moins, je croi.

LÉLIE
 Il vous a dépeint tel que je vous vois paraître,
Le visage, le port...

TRUFALDIN
1400 Cela pourrait-il être ?
 Si lorsqu’il m’a pu voir il n’avait que sept ans,
Et si son précepteur, même depuis ce temps,
Aurait peine à pouvoir connaître mon visage ?

MASCARILLE
 Le sang, bien autrement, conserve cette image ;
1405 Par des traits si profonds, ce portrait est tracé,
Que mon père...

TRUFALDIN
 Suffit. Où l’avez-vous laissé ?

LÉLIE
 En Turquie, à Turin.

TRUFALDIN
 Turin ? Mais cette ville
 Est, je pense, en Piémont.

MASCARILLE
 Oh ! cerveau malhabile [15]  !
 Vous ne l’entendez pas, il veut dire Tunis,
1410 Et c’est en effet là qu’il laissa votre fils :
Mais les Arméniens ont tous une habitude [16] ,
Certain vice de langue à nous autres fort rude ;
C’est que dans tous les mots ils changent nis en rin,
Et pour dire Tunis, ils prononcent Turin.

TRUFALDIN
1415 Il fallait, pour l’entendre, avoir cette lumière.
Quel moyen, vous dit-il, de rencontrer son père ?

MASCARILLE
 Voyez s’il répondra. Je repassais un peu [17]
Quelque leçon d’escrime ; autrefois en ce jeu
Il n’était point d’adresse à mon adresse égale,
1420 Et j’ai battu le fer en mainte et mainte salle.

TRUFALDIN
 Ce n’est pas maintenant ce que je veux savoir.
Quel autre nom dit-il que je devais avoir ?

MASCARILLE
 Ah ! Seigneur Zanobio Ruberti, quelle joie
Est celle maintenant que le Ciel vous envoie !

LÉLIE
1425 C’est là votre vrai nom, et l’autre est emprunté.

TRUFALDIN
 Mais où vous a-t-il dit qu’il reçut la clarté ?

MASCARILLE
 Naples est un séjour qui paraît agréable :
Mais, pour vous, ce doit être un lieu fort haïssable.

TRUFALDIN
 Ne peux-tu sans parler, souffrir notre discours ?

LÉLIE
1430 Dans Naples son destin a commencé son cours.

TRUFALDIN
 Où l’envoyai-je jeune ? et sous quelle conduite ?

MASCARILLE
 Ce pauvre maître Albert a beaucoup de mérite,
D’avoir depuis Bologne accompagné ce fils,
Qu’à sa discrétion vos soins avaient commis.

TRUFALDIN
 Ah !

MASCARILLE [18]
1435 Nous sommes perdus, si cet entretien dure.

TRUFALDIN
 Je voudrais bien savoir de vous leur aventure ;
Sur quel vaisseau le sort qui m’a su travailler [19] ...

MASCARILLE
 Je ne sais ce que c’est, je ne fais que bâiller ;
Mais, seigneur Trufaldin, songez-vous que peut-être,
1440 Ce Monsieur l’étranger a besoin de repaître ?
Et qu’il est tard aussi ?

LÉLIE
 Pour moi, point de repas.

MASCARILLE
 Ah ! vous avez plus faim que vous ne pensez pas.

TRUFALDIN
 Entrez donc.

LÉLIE
 Après vous.

MASCARILLE [20]
 Monsieur, en Arménie,
 Les maîtres du logis sont sans cérémonie [21] .
Pauvre esprit ! pas deux mots !

LÉLIE
1445 D’abord il m’a surpris :
 Mais n’appréhende plus, je reprends mes esprits,
Et m’en vais débiter avecque hardiesse...

MASCARILLE
 Voici notre rival, qui ne sait pas la pièce.

 SCÈNE III

LÉANDRE, ANSELME.
ANSELME
 Arrêtez-vous, Léandre, et souffrez un discours,
1450 Qui cherche le repos et l’honneur de vos jours ;
Je ne vous parle point en père de ma fille,
En homme intéressé pour ma propre famille ;
Mais comme votre père ému pour votre bien,
Sans vouloir vous flatter, et vous déguiser rien ;
1455 Bref, comme je voudrais, d’une âme franche et pure,
Que l’on fît à mon sang, en pareille aventure.
Savez-vous de quel œil chacun voit cet amour,
Qui dedans une nuit vient d’éclater au jour ?
À combien de discours, et de traits de risée,
1460 Votre entreprise d’hier est partout exposée ?
Quel jugement on fait du choix capricieux,
Qui pour femme, dit-on, vous désigne en ces lieux ?
Un rebut de l’Égypte, une fille coureuse,
De qui le noble emploi, n’est qu’un métier de gueuse ?
1465 J’en ai rougi pour vous, encor plus que pour moi,
Qui me trouve compris dans l’éclat que je voi,
Moi, dis-je, dont la fille à vos ardeurs promise,
Ne peut sans quelque affront souffrir qu’on la méprise.
Ah ! Léandre, sortez de cet abaissement ;
1470 Ouvrez un peu les yeux sur votre aveuglement :
Si notre esprit n’est pas sage à toutes les heures,
Les plus courtes erreurs sont toujours les meilleures.
Quand on ne prend en dot que la seule beauté,
Le remords est bien près de la solennité,
1475 Et la plus belle femme a très peu de défense,
Contre cette tiédeur qui suit la jouissance :

Je vous le dis encor, ces bouillants mouvements,
Ces ardeurs de jeunesse, et ces emportements,
Nous font trouver d’abord quelques nuits agréables :

1480 Mais ces félicités ne sont guère durables,
Et notre passion alentissant son cours,
Après ces bonnes nuits donnent de mauvais jours.
De là viennent les soins, les soucis, les misères,
Les fils déshérités par le courroux des pères.

LÉANDRE
1485 Dans tout votre discours, je n’ai rien écouté,
Que mon esprit déjà ne m’ait représenté.
Je sais, combien je dois, à cet honneur insigne,
Que vous me voulez faire, et dont je suis indigne,
Et vois, malgré l’effort dont je suis combattu,
1490 Ce que vaut votre fille, et quelle est sa vertu :
Aussi veux-je tâcher...

ANSELME
 On ouvre cette porte,
 Retirons-nous plus loin, de crainte qu’il n’en sorte
Quelque secret poison dont vous seriez surpris.

 SCÈNE IV

LÉLIE, MASCARILLE.
MASCARILLE
 Bientôt de notre fourbe on verra le débris,
1495 Si vous continuez des sottises si grandes.

LÉLIE
 Dois-je éternellement ouïr tes réprimandes ?
De quoi te peux-tu plaindre ? Ai-je pas réussi
En tout ce que j’ai dit depuis... ?

MASCARILLE
 Coussi, coussi ;
 Témoin les Turcs par vous appelés hérétiques,
1500 Et que vous assurez, par serments authentiques,
Adorer pour leurs dieux la lune, et le soleil.
Passe : ce qui me donne un dépit nonpareil,
C’est, qu’ici votre amour étrangement s’oublie
Près de Célie, il est ainsi que la bouillie,
1505 Qui par un trop grand feu s’enfle, croît jusqu’aux bords,
Et de tous les côtés se répand au dehors [22] .

LÉLIE
 Pourrait-on se forcer à plus de retenue !
Je ne l’ai presque point encore entretenue.

MASCARILLE
 Oui, mais ce n’est pas tout que de ne parler pas
1510 Par vos gestes, durant un moment de repas,
Vous avez aux soupçons donné plus de matière,
Que d’autres ne feraient dans une année entière.

LÉLIE
 Et comment donc ?

MASCARILLE
 Comment ? chacun a pu le voir.
 À table, où Trufaldin l’oblige de se seoir,
1515 Vous n’avez toujours fait qu’avoir les yeux sur elle ;
Rouge, tout interdit, jouant de la prunelle,
Sans prendre jamais garde à ce qu’on vous servait,
Vous n’aviez point de soif qu’alors qu’elle buvait ;
Et dans ses propres mains vous saisissant du verre,
1520 Sans le vouloir rincer, sans rien jeter à terre,
Vous buviez sur son reste, et montriez [23] d’affecter
Le côté qu’à sa bouche elle avait su porter.
Sur les morceaux touchés de sa main délicate,
Ou mordus de ses dents, vous étendiez la patte
1525 Plus brusquement qu’un chat dessus une souris,
Et les avaliez tout ainsi que des pois gris [24] .
Puis, outre tout cela, vous faisiez sous la table,
Un bruit, un triquetrac [25] de pieds insupportable ;
Dont Trufaldin, heurté de deux coups trop pressants,
1530 A puni par deux fois, deux chiens très innocents,
Qui, s’ils eussent osé, vous eussent fait querelle :
Et puis après cela votre conduite est belle ?
Pour moi, j’en ai souffert la gêne sur mon corps ;
Malgré le froid, je sue encor de mes efforts ;
1535 Attaché dessus vous, comme un joueur de boule,
Après le mouvement de la sienne qui roule [26] ,
Je pensais retenir toutes vos actions,
En faisant de mon corps mille contorsions.

LÉLIE
 Mon Dieu ! qu’il t’est aisé de condamner des choses,
1540 Dont tu ne ressens point les agréables causes !
Je veux bien néanmoins, pour te plaire une fois,
Faire force [27] à l’amour qui m’impose des lois :
Désormais...

 SCÈNE V

LÉLIE, MASCARILLE, TRUFALDIN.
MASCARILLE
 Nous parlions des fortunes d’Horace.

TRUFALDIN
 C’est bien fait. Cependant me ferez-vous la grâce
1545 Que je puisse lui dire un seul mot en secret ?

LÉLIE
 Il faudrait autrement être fort indiscret.

TRUFALDIN
 Écoute, sais-tu bien ce que je viens de faire ?

MASCARILLE
 Non : mais si vous voulez je ne tarderai guère,
Sans doute, à le savoir.

TRUFALDIN
 D’un chêne grand et fort,
1550 Dont près de deux cents ans ont fait déjà le sort,
Je viens de détacher une branche admirable,
Choisie expressément, de grosseur raisonnable,
Dont j’ai fait sur-le-champ avec beaucoup d’ardeur,
Un bâton à peu près... oui, de cette grandeur [28]  ;
1555 Moins gros par l’un des bouts, mais plus que trente gaules
Propre, comme je pense, à rosser les épaules ;
Car il est bien en main, vert, noueux et massif.

MASCARILLE
 Mais, pour qui, je vous prie, un tel préparatif ?

TRUFALDIN
 Pour toi premièrement, puis pour ce bon apôtre,
1560 Qui veut m’en donner d’une, et m’en jouer d’une autre [i] ,
Pour cet Arménien, ce marchand déguisé,
Introduit sous l’appas d’un conte supposé [29] .

MASCARILLE
 Quoi ? Vous ne croyez pas... ?

TRUFALDIN
 Ne cherche point d’excuse,
 Lui-même heureusement a découvert sa ruse,
1565 Et disant à Célie, en lui serrant la main,
Que pour elle il venait sous ce prétexte vain :
Il n’a pas aperçu Jeannette ma fillole,
Laquelle a tout ouï parole pour parole ;
Et je ne doute point, quoiqu’il n’en ait rien dit,
1570 Que tu ne sois de tout le complice maudit.

MASCARILLE
 Ah ! vous me faites tort ! S’il faut qu’on vous affronte [30] ,
Croyez qu’il m’a trompé le premier à ce conte.

TRUFALDIN
 Veux-tu me faire voir que tu dis vérité ?
Qu’à le chasser mon bras soit du tien assisté ;
1575 Donnons-en à ce fourbe, et du long, et du large,
Et de tout crime après mon esprit te décharge.

MASCARILLE
 Oui-da, très volontiers, je l’épousterai bien,
Et par là vous verrez que je n’y trempe en rien.
Ah ! vous serez rossé, monsieur de l’Arménie,
Qui toujours gâtez tout [31] .

 SCÈNE VI

LÉLIE, TRUFALDIN, MASCARILLE.
TRUFALDIN heurte à sa porte.
1580 Un mot, je vous supplie.
 Donc, Monsieur l’imposteur, vous osez aujourd’hui
Duper un honnête homme, et vous jouer de lui ?

MASCARILLE
 Feindre avoir vu son fils en une autre contrée !
Pour vous donner chez lui plus aisément entrée.

TRUFALDIN
 Vidons [32] , vidons sur l’heure.

LÉLIE [33]
 Ah coquin !

MASCARILLE [34]
1585 C’est ainsi
 Que les fourbes...

LÉLIE
 Bourreau !

MASCARILLE
 ... sont ajustés ici.
 Garde-moi bien cela.

LÉLIE
 Quoi donc ? je serais homme...

MASCARILLE
 Tirez, tirez, vous dis-je, ou bien je vous assomme.

TRUFALDIN
 Voilà qui me plaît fort ; rentre, je suis content.

LÉLIE
1590 À moi ! par un valet cet affront éclatant !
L’aurait-on pu prévoir l’action de ce traître !
Qui vient insolemment de maltraiter son maître.

MASCARILLE [35]
 Peut-on vous demander comme va votre dos ?

LÉLIE
 Quoi ? tu m’oses encor tenir un tel propos.

MASCARILLE
1595 Voilà, voilà que c’est, de ne voir pas Jeannette,
Et d’avoir en tout temps une langue indiscrète ;
Mais pour cette fois-ci, je n’ai point de courroux,
Je cesse d’éclater, de pester contre vous ;
Quoique de l’action l’imprudence soit haute,
1600 Ma main sur votre échine a lavé votre faute.

LÉLIE
 Ah ! je me vengerai de ce trait déloyal.

MASCARILLE
 Vous vous êtes causé vous-même tout le mal.

LÉLIE
 Moi ?

MASCARILLE
 Si vous n’étiez pas une cervelle folle,
 Quand vous avez parlé naguère à votre idole,
1605 Vous auriez aperçu Jeannette sur vos pas,
Dont l’oreille subtile a découvert le cas.

LÉLIE
 On aurait pu surprendre un mot dit à Célie !

MASCARILLE
 Et d’où doncques viendrait cette prompte sortie ?
Oui, vous n’êtes dehors [36] que par votre caquet ;
1610 Je ne sais si souvent vous jouez au piquet ;
Mais, au moins, faites-vous des écarts [37] admirables.

LÉLIE
 Ô ! le plus malheureux de tous les misérables !
Mais encore, pourquoi me voir chassé par toi ?

MASCARILLE
 Je ne fis jamais mieux que d’en prendre l’emploi ;
1615 Par là, j’empêche au moins que de cet artifice,
Je ne sois soupçonné d’être auteur, ou complice.

LÉLIE
 Tu devais [38] donc, pour toi, frapper plus doucement.

MASCARILLE
 Quelque sot [39] , Trufaldin lorgnait exactement.
Et puis je vous dirai, sous ce prétexte utile,
1620 Je n’étais point fâché d’évaporer ma bile :
Enfin la chose est faite, et si j’ai votre foi,
Qu’on ne vous verra point vouloir venger sur moi ;
Soit, ou directement, ou par quelque autre voie,
Les coups sur votre râble assenés avec joie,
1625 Je vous promets aidé par le poste où je suis,
De contenter vos vœux avant qu’il soit deux nuits.

LÉLIE
 Quoique ton traitement ait eu trop de rudesse,
Qu’est-ce que dessus moi ne peut cette promesse ?

MASCARILLE
 Vous le promettez donc ?

LÉLIE
 Oui, je te le promets.

MASCARILLE
1630 Ce n’est pas encor tout, promettez que jamais
Vous ne vous mêlerez dans quoi que j’entreprenne.

LÉLIE
 Soit.

MASCARILLE
 Si vous y manquez, votre fièvre quartaine [40]  !

LÉLIE
 Mais tiens-moi donc parole, et songe à mon repos.

MASCARILLE
 Allez quitter l’habit, et graisser votre dos.

LÉLIE
1635 Faut-il que le malheur qui me suit à la trace,
Me fasse voir toujours disgrâce sur disgrâce ?

MASCARILLE [41]
 Quoi ! vous n’êtes pas loin ! sortez vite d’ici ;
Mais, surtout, gardez-vous de prendre aucun souci :
Puisque je fais pour vous, que cela vous suffise ;
1640 N’aidez point mon projet de la moindre entreprise...
Demeurez en repos.

LÉLIE
 Oui, va, je m’y tiendrai.

MASCARILLE
 Il faut voir maintenant quel biais je prendrai.

 SCÈNE VII

ERGASTE, MASCARILLE.
ERGASTE
 Mascarille, je viens te dire une nouvelle,
Qui donne à tes desseins une atteinte cruelle ;
1645 À l’heure que je parle, un jeune Égyptien,
Qui n’est pas noir pourtant, et sent assez son bien [42] ,
Arrive accompagné d’une vieille fort hâve,
Et vient chez Trufaldin racheter cette esclave
Que vous vouliez. Pour elle, il paraît fort zélé.

MASCARILLE
1650 Sans doute, c’est l’amant dont Célie a parlé.
Fut-il jamais destin plus brouillé que le nôtre !
Sortant d’un embarras, nous entrons dans un autre.
En vain nous apprenons que Léandre est au point
De quitter la partie, et ne nous troubler point ;
1655 Que son père, arrivé contre toute espérance,
Du côté d’Hippolyte emporte la balance ;
Qu’il a tout fait changer par son autorité,
Et va dès aujourd’hui conclure le traité [43]  ;
Lorsqu’un rival s’éloigne, un autre plus funeste
1660 S’en vient nous enlever tout l’espoir qui nous reste :
Toutefois, par un trait merveilleux de mon art,
Je crois que je pourrai retarder leur départ [44] ,
Et me donner le temps qui sera nécessaire,
Pour tâcher de finir cette fameuse affaire.
1665 Il s’est fait un grand vol, par qui, l’on n’en sait rien ;
Eux autres rarement passent pour gens de bien :
Je veux adroitement sur un soupçon frivole,
Faire pour quelques jours emprisonner ce drôle ;
Je sais des officiers de justice altérés [45] ,
1670 Qui sont pour de tels coups de vrais délibérés [46]  :
Dessus l’avide espoir de quelque paraguante [47] ,
Il n’est rien que leur art aveuglément ne tente,
Et du plus innocent, toujours à leur profit
La bourse est criminelle, et paye son délit [48] .

[i] Baste : ça suffit (de l’italien basta).

[1] J’ai bridé : j’ai trompé (cf. l’expression : "la bécasse est bridée" pour dire la dupe est dupée).

[2] Se donner de garde : prendre garde.

[i] Les fourbes : sens de fourberies, de même qu’au vers 1300.

[3] Rendez-vous affermi dessus cette aventure : acquérez une solide information sur cette aventure.

[4] Un parti : une faction.

[5] Sans nous alambiquer : sans nous torturer les méninges.

[6] L’édition de 1682 indique que les vers 1337 à 1340 étaient sautés à la représentation.

[7] Mais que : mais vous ajouterez que...

[8] VAR. Attendre quelques jours qu’ils y soient arrivés. (1682).

[9] Laisse-moi gouverner : laisse-moi conduire cette affaire.

[10] Non pas du tout : pas entièrement.

[11] Jusque là s’abandonne : se laisse aller jusque là.

[12] Éclairé : observé.

[13] Quels biens : quels bienfaits.

[14] L’ange : au sens étymologique, le messager.

[15] Mascarille dit à part ce demi-vers, d’après l’édition de 1734, puis se tourne vers Trufaldin.

[16] VAR. Mais les Arméniens ont tous par habitude. (1682).

[17] VAR. MASCARILLE, à part : Voyez s’il répondra. (À Trufaldin, après s’être escrimé.) Je repassais un peu... (1734).

[18] VAR. MASCARILLE, bas. (1682).

[19] Travailler : tourmenter.

[20] VAR. MASCARILLE, à Trufaldin. (1682).

[21] VAR. (À Lélie.) (1682).

[22] 1682 indique par des guillemets que les vers 1502-1506 étaient sautés à la représentation ; mais il doit y avoir ici une faute d’impression, car, si l’on ôte ces quatre vers, la réplique de Mascarille demeure suspendue et la réponse de Lélie (vers 1507-1518) devient incompréhensible.

[23] Montriez : deux syllabes (cf. les conditionnels présents des vers 49, 102, 314, 1845).

[24] VAR. Et les avaliez tout ainsi que pois gris. (1682).
"On appelle un glouton, un gourmand, un avaleur de pois gris" (dictionnaire de l’Académie, 1694).

[25] Un triquetrac : un bruit comparable à celui que font les joueurs de trictrac en maniant leurs dés et leurs jetons.

[26] L’édition de 1682 indique que les vers 1533 à 1536 étaient sautés à la représentation.

[27] Faire force : faire violence.

[28] VAR. (Il montre son bras.) (1682).

[i] Qui veut m’en donner d’une et m’en jouer d’une autre : qui veut me tromper (m’en donner) d’une main, et me jouer un tour (m’en jouer) d’une autre.

[29] Supposé : inventé de toutes pièces.

[30] S’il faut qu’on vous affronte : s’il s’avère qu’on vous fait cet affront.

[31] D’après l’édition de 1735, Mascarille dit les deux derniers vers en aparté.

[32] Vuidons : vidons les lieux, sortons.

[33] Cette réplique s’adresse visiblement à Mascarille qui le bat aussi.

[34] VAR. MASCARILLE le bat aussi. (1682).

[35] VAR. MASCARILLE, à la fenêtre de Trufaldin. (1682).

[36] Vous n’êtes dehors : vous n’avez été chassé.

[37] Des écarts : Mascarille joue ici sur les deux sens possibles du mot : 1° action d’écarter des cartes, de se défausser, au jeu de piquet ; 2° au sens moral, action de s’écarter, divagation, folie.

[38] Tu devais : tu aurais dû.

[39] Quelque sot : seul un sot aurait fait cela.

[40] Votre fièvre quartaine : que la fièvre quartaine vous serre, vous étouffe !

[41] Mascarille, qui venait d’entrer chez Trufaldin, en ressort.

[42] Et sent assez son bien : et donne assez l’impression d’être riche.

[43] Le traité : le contrat de mariage.

[44] Leur départ : de l’Égyptien et de Célie.

[45] Altérés : avides d’argent.

[46] Délibérés : hardis, résolus.

[47] Paraguante : pourboire.

[48] L’édition de 1682 indique que les vers 1669 à 1674 étaient sautés à la représentation.