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Le Dépit amoureux

Acte 5

 ACTE V, SCÈNE PREMIÈRE

MASCARILLE
 "Dès que l’obscurité régnera dans la ville,
Je me veux introduire au logis de Lucile :
Va vite de ce pas préparer pour tantôt,
1460 Et la lanterne sourde, et les armes qu’il faut."
Quand il m’a dit ces mots, il m’a semblé d’entendre,
"Va vitement chercher un licou pour te pendre."
Venez çà, mon patron, car, dans l’étonnement
Où m’a jeté d’abord un tel commandement,
1465 Je n’ai pas eu le temps de vous pouvoir répondre ;
Mais je vous veux ici parler, et vous confondre :
Défendez-vous donc bien, et raisonnons sans bruit.
Vous voulez, dites-vous, aller voir cette nuit
Lucile ? "Oui, Mascarille." Et que pensez-vous faire ?
1470 "Une action d’amant qui se veut satisfaire."
Une action d’un homme à fort petit cerveau,
Que d’aller sans besoin risquer ainsi sa peau ;
"Mais tu sais quel motif à ce dessein m’appelle :
Lucile est irritée." Eh bien, tant pis pour elle.
1475 "Mais l’amour veut que j’aille apaiser son esprit."
Mais l’amour est un sot qui ne sait ce qu’il dit :
Nous garantira-t-il cet amour, je vous prie,
D’un rival, ou d’un père, ou d’un frère en furie ?
"Penses-tu qu’aucun d’eux songe à nous faire mal ?"
1480 Oui vraiment, je le pense ; et surtout, ce rival.
"Mascarille, en tout cas, l’espoir où je me fonde,
Nous irons bien armés, et si quelqu’un nous gronde,
Nous nous chamaillerons [1] ." Oui ; voilà justement
Ce que votre valet ne prétend nullement :
1485 Moi, chamailler ? bon Dieu ! Suis-je un Roland, mon maître,
Ou quelque Ferragu [2]  ? C’est fort mal me connaître.
Quand je viens à songer, moi qui me suis si cher,
Qu’il ne faut que deux doigts d’un misérable fer
Dans le corps, pour vous mettre un humain dans la bière,
1490 Je suis scandalisé d’une étrange manière.
"Mais tu seras armé de pied en cap." Tant pis ;
J’en serai moins léger à gagner le taillis [3]  :
Et de plus, il n’est point d’armure si bien jointe,
Où ne puisse glisser une vilaine pointe.
1495 "Oh ! tu seras ainsi tenu pour un poltron."
Soit : pourvu que toujours je branle le menton [4]  :
À table comptez-moi, si vous voulez, pour quatre ;
Mais comptez-moi pour rien, s’il s’agit de se battre :
Enfin, si l’autre monde a des charmes pour vous,
1500 Pour moi, je trouve l’air de celui-ci fort doux :
Je n’ai pas grande faim de mort ni de blessure,
Et vous ferez le sot tout seul, je vous assure.

 SCÈNE II

VALÈRE, MASCARILLE.
VALÈRE
 Je n’ai jamais trouvé de jour plus ennuyeux :
Le soleil semble s’être oublié dans les cieux,
1505 Et jusqu’au lit qui doit recevoir sa lumière,
Je vois rester encore une telle carrière,
Que je crois que jamais il ne l’achèvera,
Et que de sa lenteur mon âme enragera.

MASCARILLE
 Et cet empressement pour s’en aller dans l’ombre,
1510 Pêcher vite à tâtons quelque sinistre encombre...
Vous voyez que Lucile entière en ses rebuts...

VALÈRE
 Ne me fais point ici de contes superflus.
Quand j’y devrais trouver cent embûches mortelles [5] ,
Je sens de son courroux des gênes trop cruelles ;
1515 Et je veux l’adoucir, ou terminer mon sort.
C’est un point résolu.

MASCARILLE
 J’approuve ce transport :
 Mais le mal est, Monsieur, qu’il faudra s’introduire
En cachette.

VALÈRE
 Fort bien.

MASCARILLE
 Et j’ai peur de vous nuire.

VALÈRE
 Et comment ?

MASCARILLE
 Une toux me tourmente à mourir,
1520 Dont le bruit importun vous fera découvrir :
De moment en moment... Vous voyez le supplice.

VALÈRE
 Ce mal te passera [6] , prends du jus de réglisse.

MASCARILLE
 Je ne crois pas, Monsieur, qu’il se veuille passer.
Je serais ravi moi de ne vous point laisser ;
1525 Mais j’aurais un regret mortel, si j’étais cause
Qu’il fût à mon cher maître arrivé quelque chose.

 SCÈNE III

VALÈRE, LA RAPIÈRE, MASCARILLE.
LA RAPIÈRE
 Monsieur, de bonne part je viens d’être informé,
Qu’Éraste est contre vous fortement animé ;
Et qu’Albert parle aussi de faire pour sa fille
1530 Rouer jambes et bras à votre Mascarille.

MASCARILLE
 Moi, je ne suis pour rien dans tout cet embarras.
Qu’ai-je fait ? pour me voir rouer jambes et bras ?
Suis-je donc gardien, pour employer ce style,
De la virginité des filles de la ville ?
1535 Sur la tentation ai-je quelque crédit ?
Et puis-je mais [7] , chétif, si le cœur leur en dit [8]  ?

VALÈRE
 Oh ! qu’ils ne seront pas si méchants qu’ils le disent !
Et quelque belle ardeur que ses feux lui produisent,
Éraste n’aura pas si bon marché de nous.

LA RAPIÈRE
1540 S’il vous faisait besoin, mon bras est tout à vous.
Vous savez de tout temps que je suis un bon frère.

VALÈRE
 Je vous suis obligé, Monsieur de la Rapière.

LA RAPIÈRE
 J’ai deux amis aussi que je vous puis donner [9] ,
Qui contre tous venants sont gens à dégainer,
1545 Et sur qui vous pourrez prendre toute assurance.

MASCARILLE
 Acceptez-les, Monsieur.

VALÈRE
 C’est trop de complaisance.

LA RAPIÈRE
 Le petit Gille encore eût pu nous assister,
Sans le triste accident [10] qui vient de nous l’ôter.
Monsieur, le grand dommage ! Et l’homme de service !
1550 Vous avez su le tour que lui fit la justice ?
Il mourut en César, et lui cassant les os
Le bourreau ne lui put faire lâcher deux mots.

VALÈRE
 Monsieur de la Rapière, un homme de la sorte
Doit être regretté ; mais quant à votre escorte [11] ,
Je vous rends grâce.

LA RAPIÈRE
1555 Soit ; mais soyez averti
 Qu’il vous cherche, et vous peut faire un mauvais parti.

VALÈRE
 Et moi, pour vous montrer combien je l’appréhende :
Je lui veux, s’il me cherche, offrir ce qu’il demande :
Et par toute la ville aller présentement,
1560 Sans être accompagné que de lui seulement [12] .

MASCARILLE
 Quoi ? Monsieur, vous voulez tenter Dieu ? quelle audace !
Las ! vous voyez tous deux comme l’on nous menace,
Combien de tous côtés...

VALÈRE
 Que regardes-tu là ?

MASCARILLE
 C’est qu’il [13] sent le bâton du côté que voilà.
1565 Enfin, si maintenant ma prudence en est crue,
Ne nous obstinons point à rester dans la rue :
Allons nous renfermer.

VALÈRE
 Nous renfermer ! faquin ;
 Tu m’oses proposer un acte de coquin ?
Sus, sans plus de discours, résous-toi de me suivre.

MASCARILLE
1570 Eh ! Monsieur, mon cher maître, il est si doux de vivre !
On ne meurt qu’une fois ; et c’est pour si longtemps !

VALÈRE
 Je m’en vais t’assommer de coups, si je t’entends.
Ascagne vient ici ; laissons-le ; il faut [14] attendre
Quel parti de lui-même il résoudra de prendre.
1575 Cependant avec moi viens prendre à la maison,
Pour nous frotter [15] .

MASCARILLE
 Je n’ai nulle démangeaison.
 Que maudit soit l’amour, et les filles maudites,
Qui veulent en tâter, puis font les chattemites [16] .

 SCÈNE IV

ASCAGNE, FROSINE.
ASCAGNE
 Est-il bien vrai, Frosine ? et ne rêvé-je point ?
1580 De grâce, contez-moi bien tout de point en point.

FROSINE
 Vous en saurez assez le détail ; laissez faire :
Ces sortes d’incidents ne sont pour l’ordinaire
Que redits trop de fois de moment en moment.
Suffit que vous sachiez, qu’après ce testament
1585 Qui voulait un garçon pour tenir sa promesse,
De la femme d’Albert la dernière grossesse
N’accoucha que de vous, et que lui dessous main
Ayant depuis longtemps concerté son dessein,
Fit son fils de celui d’Ignès la bouquetière,
1590 Qui vous donna pour sienne à nourrir à ma mère.
La mort ayant ravi ce petit innocent
Quelque dix mois après, Albert étant absent,
La crainte d’un époux, et l’amour maternelle,
Firent l’événement d’une ruse nouvelle.
1595 Sa femme en secret lors se rendit son vrai sang ;
Vous devîntes celui qui tenait votre rang,
Et la mort de ce fils mis dans votre famille
Se couvrit pour Albert de celle de sa fille [17] .
Voilà de votre sort un mystère éclairci
1600 Que votre feinte mère a caché jusqu’ici.
Elle en dit des raisons, et peut en avoir d’autres,
Par qui ses intérêts n’étaient pas tous les vôtres.
Enfin cette visite [18] où j’espérais si peu,
Plus qu’on ne pouvait croire, a servi votre feu.
1605 Cette Ignès vous relâche [19]  ; et par votre autre affaire
L’éclat de son secret devenu nécessaire [20] ,
Nous en avons nous deux votre père informé :
Un billet de sa femme a le tout confirmé,
Et poussant plus avant encore notre pointe,
1610 Quelque peu de fortune [21] à notre adresse jointe,
Aux intérêts d’Albert, de Polydore après,
Nous avons ajusté si bien les intérêts,
Si doucement à lui déplié ces mystères,
Pour n’effaroucher pas d’abord trop les affaires,
1615 Enfin, pour dire tout, mené si prudemment [22]
Son esprit pas à pas à l’accommodement [23] ,
Qu’autant que votre père il montre de tendresse
À confirmer les nœuds qui font votre allégresse.

ASCAGNE
 Ha ! Frosine, la joie où vous m’acheminez !...
1620 Et que ne dois-je point à vos soins fortunés !

FROSINE
 Au reste, le bonhomme est en humeur de rire,
Et pour son fils encor nous défend de rien dire.

 SCÈNE V

ASCAGNE, FROSINE, POLYDORE.
POLYDORE
 Approchez-vous, ma fille [24] , un tel nom m’est permis ;
Et j’ai su le secret que cachaient ces habits.
1625 Vous avez fait un trait, qui dans sa hardiesse
Fait briller tant d’esprit et tant de gentillesse,
Que je vous en excuse, et tiens mon fils heureux,
Quand il saura l’objet de ses soins amoureux.
Vous valez tout un monde ; et c’est moi qui l’assure
1630 Mais le voici ; prenons plaisir de l’aventure.
Allez faire venir tous vos gens promptement.

ASCAGNE
 Vous obéir sera mon premier compliment.

 SCÈNE VI

MASCARILLE, POLYDORE, VALÈRE.
MASCARILLE
 Les disgrâces souvent sont du Ciel révélées :
J’ai songé cette nuit de perles défilées,
1635 Et d’œufs cassés, Monsieur, un tel songe m’abat.

VALÈRE
 Chien de poltron !

POLYDORE
 Valère, il s’apprête un combat,
 Où toute ta valeur te sera nécessaire.
Tu vas avoir en tête un puissant adversaire.

MASCARILLE [25]
 Et personne, Monsieur, qui se veuille bouger
1640 Pour retenir des gens qui se vont égorger ?
Pour moi je le veux bien ; mais, au moins, s’il arrive
Qu’un funeste accident de votre fils vous prive,
Ne m’en accusez point.

POLYDORE
 Non, non ; en cet endroit,
 Je le pousse moi-même à faire ce qu’il doit.

MASCARILLE
 Père dénaturé !

VALÈRE
1645 Ce sentiment, mon père,
 Est d’un homme de cœur ; et je vous en révère.
J’ai dû vous offenser, et je suis criminel
D’avoir fait tout ceci sans l’aveu paternel ;
Mais, à quelque dépit que ma faute vous porte,
1650 La nature toujours se montre la plus forte,
Et votre honneur fait bien, quand il ne veut pas voir
Que le transport d’Éraste ait de quoi m’émouvoir.

POLYDORE
 On me faisait tantôt redouter sa menace ;
Mais les choses depuis ont bien changé de face ;
1655 Et, sans le pouvoir fuir, d’un ennemi plus fort
Tu vas être attaqué.

MASCARILLE
 Point de moyen d’accord ?

VALÈRE
 Moi ! le fuir ! Dieu m’en garde. Et qui donc pourrait-ce être ?

POLYDORE
 Ascagne.

VALÈRE
 Ascagne ?

POLYDORE
 Oui, tu le vas voir paraître.

VALÈRE
 Lui, qui de me servir m’avait donné sa foi !

POLYDORE
1660 Oui, c’est lui qui prétend avoir affaire à toi ;
Et qui veut, dans le champ où l’honneur vous appelle,
Qu’un combat seul à seul vide votre querelle.

MASCARILLE
 C’est un brave homme ; il sait que les cœurs généreux
Ne mettent point les gens en compromis [26] pour eux.

POLYDORE
1665 Enfin d’une imposture ils te rendent coupable,
Dont le ressentiment m’a paru raisonnable ;
Si bien qu’Albert et moi sommes tombés d’accord,
Que tu satisferais Ascagne sur ce tort.
Mais aux yeux d’un chacun, et sans nulles remises,
1670 Dans les formalités en pareil cas requises.

VALÈRE
 Et Lucile, mon père, a d’un cœur endurci !...

POLYDORE
 Lucile épouse Éraste, et te condamne aussi :
Et pour convaincre mieux tes discours d’injustice,
Veut, qu’à tes propres yeux cet hymen s’accomplisse.

VALÈRE
1675 Ha ! c’est une impudence à me mettre en fureur :
Elle a donc perdu sens, foi, conscience, honneur !

 SCÈNE VII

MASCARILLE, LUCILE, ÉRASTE, POLYDORE, ALBERT, VALÈRE.
ALBERT
 Hé bien ? les combattants ? On amène le nôtre.
Avez-vous disposé le courage du vôtre ?

VALÈRE
 Oui, oui ; me voilà prêt, puisqu’on m’y veut forcer ;
1680 Et, si j’ai pu trouver sujet de balancer,
Un reste de respect en pouvait être cause,
Et non pas la valeur du bras que l’on m’oppose.
Mais c’est trop me pousser, ce respect est à bout ;
À toute extrémité mon esprit se résout,
1685 Et l’on fait voir un trait de perfidie étrange,
Dont il faut hautement que mon amour se venge.
Non pas que cet amour prétende encore à vous ;
Tout son feu se résout en ardeur de courroux,
Et quand j’aurai rendu votre honte publique,
1690 Votre coupable hymen n’aura rien qui me pique.
Allez, ce procédé, Lucile, est odieux :
À peine en puis-je croire au rapport de mes yeux ;
C’est de toute pudeur se montrer ennemie :
Et vous devriez [27] mourir d’une telle infamie.

LUCILE
1695 Un semblable discours me pourrait affliger,
Si je n’avais en main qui m’en saura venger.
Voici venir Ascagne, il aura l’avantage
De vous faire changer bien vite de langage,
Et sans beaucoup d’effort.

 SCÈNE VIII

MASCARILLE, LUCILE, ÉRASTE, ALBERT, VALÈRE, GROS-RENÉ, MARINETTE, ASCAGNE, FROSINE, POLYDORE.
VALÈRE
 Il ne le fera pas,
1700 Quand il joindrait au sien encor vingt autres bras.
Je le plains de défendre une sœur criminelle :
Mais, puisque son erreur me veut faire querelle,
Nous le satisferons, et vous, mon brave [i] , aussi.

ÉRASTE
 Je prenais intérêt tantôt à tout ceci ;
1705 Mais enfin, comme Ascagne a pris sur lui l’affaire,
Je ne veux plus en prendre, et je laisse faire [28] .

VALÈRE
 C’est bien fait ; la prudence est toujours de saison :
Mais...

ÉRASTE
 Il saura pour tous vous mettre à la raison.

VALÈRE
 Lui ?

POLYDORE
 Ne t’y trompe pas : tu ne sais pas encore
 Quel étrange garçon est Ascagne.

ALBERT
1710 Il l’ignore.
 Mais il [29] pourra dans peu le lui faire savoir.

VALÈRE
 Sus donc, que maintenant il me le fasse voir.

MARINETTE
 Aux yeux de tous ?

GROS-RENÉ
 Cela ne serait pas honnête.

VALÈRE
 Se moque-t-on de moi ? Je casserai la tête
1715 À quelqu’un des rieurs. Enfin, voyons l’effet.

ASCAGNE
 Non, non, je ne suis pas si méchant qu’on me fait :
Et, dans cette aventure où chacun m’intéresse,
Vous allez voir plutôt éclater ma faiblesse,
Connaître que le Ciel qui dispose de nous
1720 Ne me fit pas un cœur pour tenir contre vous,
Et qu’il vous réservait pour victoire facile,
De finir le destin du frère de Lucile.
Oui, bien loin de vanter le pouvoir de mon bras,
Ascagne va par vous recevoir le trépas :
1725 Mais il veut bien mourir, si sa mort nécessaire
Peut avoir maintenant de quoi vous satisfaire,
En vous donnant pour femme en présence de tous
Celle qui justement ne peut être qu’à vous [30] .

VALÈRE
 Non, quand toute la terre, après sa perfidie,
Et les traits effrontés...

ASCAGNE
1730 Ah ! souffrez que je die [31] ,
 Valère, que le cœur qui vous est engagé
D’aucun crime envers vous ne peut être chargé :
Sa flamme est toujours pure, et sa constance extrême ;
Et j’en prends à témoin votre père lui-même.

POLYDORE
1735 Oui, mon fils, c’est assez rire de ta fureur,
Et je vois qu’il est temps de te tirer d’erreur.
Celle à qui par serment ton âme est attachée,
Sous l’habit que tu vois à tes yeux est cachée ;
Un intérêt de bien dès ses plus jeunes ans,
1740 Fit ce déguisement qui trompe tant de gens ;
Et depuis peu l’amour en a su faire un autre,
Qui t’abusa joignant leur famille à la nôtre.
Ne va point regarder à tout le monde aux yeux [32]  ;
Je te fais maintenant un discours sérieux :
1745 Oui, c’est elle, en un mot, dont l’adresse subtile,
La nuit reçut ta foi sous le nom de Lucile,
Et qui par ce ressort qu’on ne comprenait pas,
A semé parmi vous un si grand embarras.
Mais puisqu’Ascagne ici fait place à Dorothée,
1750 Il faut voir de vos feux toute imposture ôtée,
Et qu’un nœud plus sacré [33] donne force au premier.

ALBERT
 Et c’est là justement ce combat singulier,
Qui devait envers nous réparer votre offense,
Et pour qui les édits n’ont point fait de défense.

POLYDORE
1755 Un tel événement rend tes esprits confus ;
Mais en vain tu voudrais balancer là-dessus.

VALÈRE
 Non, non ; je ne veux pas songer à m’en défendre ;
Et, si cette aventure a lieu de me surprendre,
La surprise me flatte, et je me sens saisir
1760 De merveille [34] à la fois, d’amour, et de plaisir,
Se peut-il que ces yeux... ?

ALBERT
 Cet habit, cher Valère,
 Souffre mal les discours que vous lui pourriez faire.
Allons lui faire en prendre un autre ; et cependant
Vous saurez le détail de tout cet incident.

VALÈRE
1765 Vous, Lucile, pardon, si mon âme abusée...

LUCILE
 L’oubli de cette injure est une chose aisée.

ALBERT
 Allons, ce compliment se fera bien chez nous,
Et nous aurons loisir de nous en faire tous [35] .

ÉRASTE
 Mais vous ne songez pas, en tenant ce langage,
1770 Qu’il reste encor ici des sujets de carnage :
Voilà bien à tous deux notre amour couronné,
Mais de son Mascarille, et de mon Gros-René,
Par qui doit Marinette être ici possédée ?
Il faut que par le sang l’affaire soit vidée.

MASCARILLE
1775 Nenni, nenni, mon sang dans mon corps sied trop bien :
Qu’il l’épouse en repos, cela ne me fait rien.
De l’humeur que je sais la chère Marinette,
L’hymen ne ferme pas la porte à la fleurette.

MARINETTE
 Et tu crois que de toi je ferais mon galant ?
1780 Un mari, passe encor ; tel qu’il est, on le prend ;
On n’y va pas chercher tant de cérémonie :
Mais il faut qu’un galant soit fait à faire envie.

GROS-RENÉ
 Écoute, quand l’hymen aura joint nos deux peaux,
Je prétends qu’on soit sourde à tous les damoiseaux.

MASCARILLE
1785 Tu crois te marier pour toi tout seul, compère ?

GROS-RENÉ
 Bien entendu, je veux une femme sévère :
Ou je ferai beau bruit.

MASCARILLE
 Eh ! mon Dieu, tu feras
 Comme les autres font : et tu t’adouciras.
Ces gens avant l’hymen, si fâcheux et critiques
1790 Dégénèrent souvent en maris pacifiques.

MARINETTE
 Va, va, petit mari : ne crains rien de ma foi :
Les douceurs ne feront que blanchir [36] contre moi :
Et je te dirai tout.

MASCARILLE
 Oh ! la fine pratique [37]  !
 Un mari confident !...

MARINETTE
 Taisez-vous, as de pique [38] .

ALBERT
1795 Pour la troisième fois, allons-nous-en chez nous
Poursuivre en liberté des entretiens si doux.

[1] Chamailler : "se battre contre un ennemi armé de toutes pièces." (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[2] Le chrétien Roland et le sarrasin Ferragu se battent ensemble dans le XIIe chant du Roland furieux de l’Arioste.

[3] Gagner le taillis : "se mettre en lieu de sûreté, se cacher dans un bois épais." (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[4] Branler le menton : remuer le menton pour manger.

[5] VAR. Quand je devrais trouver cent embûches mortelles. (1682).

[6] VAR. Ce mal se passera. (1682).

[7] Puis-je mais : y puis-je quelque chose ?

[8] L’édition de 1682 signale que les vers 1533 à 1536 étaient sautés à la représentation.

[9] VAR. J’ai deux amis encore que je vous puis donner. (1682).

[10] Le triste accident : comme l’indiquent les vers suivants, le Gille a été roué, mais n’a livré aucun de ses complices.

[11] L’édition de 1682 signale que les vers 1547 à 1554 étaient sautés à la représentation.

[12] Valère montre évidemment Mascarille. D’après l’édition de 1734, La Rapière sort et Valère reste seul avec son valet.

[13] Il , impersonnel : cela sent le bâton.

[14] Le e final de le s’élide devant le i de il faut.

[15] Pour nous frotter : de quoi nous battre.

[16] Personne qui affecte des manières humbles et flatteuses.

[17] Les vers 1591-98 appellent un mot d’explication : "Cependant, le fils de la bouquetière Ignès étant mort dix mois après, en l’absence d’Albert, sous l’effet de la crainte d’un mari et de l’amour maternel, une nouvelle ruse vit le jour : sa femme en secret récupéra son enfant, vous devîntes le fils qui était le second enfant d’Albert, et l’on couvrit la mort de l’enfant supposé qu’Albert avait mis dans sa famille par la prétendue mort de la fille qu’il avait confiée à Ignès."

[18] Cette visite : la visite que Frosine partait faire à la fin de IV, 1.

[19] Vous relâche : vous rend la liberté en reconnaissant que vous êtes la fille d’Albert.

[20] L’édition de 1682 signale que les vers 1599 à 1606 étaient sautés à la représentation.

[21] Quelque peu de fortune : quelque heureuse chance.

[22] L’édition de 1682 signale que les vers 1613 à 1616 étaient sautés à la représentation.

[23] Vers 1611-1616 : "Après, nous avons si bien fait correspondre les intérêts de Polydore et ceux d’Albert, nous lui avons si doucement expliqué ces secrets pour ne pas rendre d’abord les affaires trop difficiles à régler, bref nous avons si prudemment mené son esprit petit à petit à l’accomodement..."

[24] Ma fille : par ce mot, Polydore reconnaît la validité du mariage secret qui a été contracté par son fils Valère.

[25] Mascarille s’est d’abord adressé à son maître (vers 1633-1635) ; il se tourne maintenant vers Polydore.

[26] En compromis : en danger.

[27] Devriez : en deux syllabes, comme précédemment aux vers 1083 et 1236.

[i] Brave : le terme est ici nettement injurieux, et équivaut à spadassin.

[28] VAR. Je ne m’en mêle plus, et je le laisse faire. (1682).

[29] Il : Ascagne.

[30] Vers 1724-1728 : pointe assez peu compréhensible. Ascagne va mourir, pour renaître sous les traits de la jeune Dorothée, qui en jouait le rôle.

[31] Die : forme ancienne du subjonctif présent, pour dise.

[32] Regarder à tout le monde aux yeux : regarder tout le monde dans les yeux (pour voir si on parle sérieusement).

[33] Un n ?ud plus sacré : une cérémonie publique, en présence d’un prêtre, confirmera le mariage secret que les jeunes gens ont contracté en prenant des engagements définitifs appelés "paroles de présent".

[34] Merveille : étonnement, émerveillement.

[35] L’édition de 1682 signale que les vers 1765 à 1768 étaient sautés à la représentation.

[36] Blanchir : "se dit des coups de canon qui ne font qu’effleurer un muraille et y laissent une marque blanche" (Dictionnaire de Furetière, 1690). De là, au figuré, le sens de ne parvenir à aucun résultat, d’être inutile.

[37] Le texte porte : Oh ! las ! fine pratique. Nous corrigeons d’après l’édition de 1682.

[38] As de pique : injure vague (imbécile, sot, stupide...).