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Dom Garcie de Navarre

Acte 5

 ACTE V, SCÈNE PREMIÈRE

DOM ALVAR, ÉLISE.
DOM ALVAR
 Oui, jamais il ne fut de si rude surprise,
Il venait de former cette haute entreprise,
À l’avide désir d’immoler Mauregat,
De son prompt désespoir il tournait tout l’éclat.
1520 Ses soins précipités voulaient à son courage,
De cette juste mort assurer l’avantage,
Y chercher son pardon, et prévenir l’ennui,
Qu’un rival partageât cette gloire avec lui.
Il sortait de ces murs, quand un bruit trop fidèle,
1525 Est venu lui porter la fâcheuse nouvelle,
Que ce même rival qu’il voulait prévenir,
A remporté l’honneur qu’il pensait obtenir ;
L’a prévenu lui-même, en immolant le traître,
Et pousse dans ce jour, Dom Alphonse à paraître,
1530 Qui d’un si prompt succès va goûter la douceur,
Et vient prendre en ces lieux la Princesse sa sœur ;
Et ce qui n’a pas peine à gagner la croyance,
On entend publier que c’est la récompense,
Dont il prétend payer le service éclatant
1535 Du bras qui lui fait jour, au trône qui l’attend.

ÉLISE
 Oui, Done Elvire a su ces nouvelles semées,
Et du vieux Dom Louis, les trouve confirmées,
Qui vient de lui mander, que Léon dans ce jour,
De Dom Alphonse, et d’elle, attend l’heureux retour,
1540 Et que c’est là qu’on doit, par un revers prospère [1] ,
Lui voir prendre un époux de la main de ce frère ;
Dans ce peu qu’il en dit, il donne assez à voir,
Que Dom Sylve est l’époux qu’elle doit recevoir.

DOM ALVAR
 Ce coup au cœur du Prince...

ÉLISE
 Est sans doute bien rude,
1545 Et je le trouve à plaindre en son inquiétude,
Son intérêt pourtant, si j’en ai bien jugé,
Est encor cher au cœur qu’il a tant outragé ;
Et je n’ai point connu, qu’à ce succès qu’on vante,
La Princesse ait fait voir une âme fort contente,
1550 De ce frère qui vient, et de la lettre aussi,
Mais...

 SCÈNE II

DONE ELVIRE, DOM ALVAR, ÉLISE, DONE IGNÈS [2] .
DONE ELVIRE
 Faites Dom Alvar venir le Prince ici,
 Souffrez que devant vous je lui parle, Madame
Sur cet événement, dont on surprend mon âme ?
Et ne m’accusez point d’un trop prompt changement,
1555 Si je perds contre lui tout mon ressentiment.
Sa disgrâce imprévue a pris droit de l’éteindre,
Sans lui laisser ma haine, il est assez à plaindre,
Et le Ciel qui l’expose à ce trait de rigueur,
N’a que trop bien servi les serments de mon cœur,
1560 Un éclatant arrêt de ma gloire outragée,
À jamais n’être à lui me tenait engagée ;
Mais quand par les destins il est exécuté,
J’y vois pour son amour trop de sévérité ;
Et le triste succès de tout ce qu’il m’adresse [3]
1565 M’efface son offense, et lui rend ma tendresse.
Oui, mon cœur trop vengé par de si rudes coups,
Laisse à leur cruauté désarmer son courroux,
Et cherche maintenant par un soin pitoyable [i]
À consoler le sort d’un amant misérable ;
1570 Et je crois que sa flamme a bien pu mériter
Cette compassion que je lui veux prêter.

DONE IGNÈS
 Madame, on aurait tort de trouver à redire
Aux tendres sentiments qu’on voit qu’il vous inspire,
Ce qu’il a fait pour vous... Il vient, et sa pâleur,
1575 De ce coup surprenant marque assez la douleur.

 SCÈNE III

DOM GARCIE, DONE ELVIRE, DONE IGNÈS, ÉLISE.
DOM GARCIE
 Madame, avec quel front faut-il que je m’avance,
Quand je viens vous offrir l’odieuse présence...

DONE ELVIRE
 Prince, ne parlons plus de mon ressentiment,
Votre sort dans mon âme a fait du changement,
1580 Et par le triste état où sa rigueur vous jette,
Ma colère est éteinte, et notre paix est faite.
Oui, bien que votre amour ait mérité les coups,
Que fait sur lui du Ciel éclater le courroux ;
Bien que ses noirs soupçons aient offensé ma gloire,
1585 Par des indignités qu’on aurait peine à croire ;
J’avouerai toutefois que je plains son malheur,
Jusqu’à voir nos succès avec quelque douleur ;
Que je hais les faveurs de ce fameux service,
Lorsqu’on veut de mon cœur lui faire un sacrifice [4] ,
1590 Et voudrais bien pouvoir racheter les moments,
Où le sort contre vous n’armait que mes serments,
Mais, enfin, vous savez comme nos destinées,
Aux intérêts publics sont toujours enchaînées,
Et que l’ordre des Cieux pour disposer de moi,
1595 Dans mon frère qui vient, me va montrer mon roi.
Cédez comme moi, Prince, à cette violence,
Où la grandeur soumet celles de ma naissance ;
Et si de votre amour les déplaisirs sont grands,
Qu’il se fasse un secours de la part que j’y prends
1600 Et ne se serve point contre un coup qui l’étonne
Du pouvoir qu’en ces lieux votre valeur vous donne ;
Ce vous serait sans doute un indigne transport
De vouloir dans vos maux lutter contre le sort.
Et lorsque c’est en vain qu’on s’oppose à sa rage,
1605 La soumission prompte est grandeur de courage,
Ne résistez donc point à ses coups éclatants,
Ouvrez les murs d’Astorgue au frère que j’attends,
Laissez-moi rendre aux droits qu’il peut sur moi prétendre,
Ce que mon triste cœur a résolu de rendre ;
1610 Et ce fatal hommage, où mes vœux sont forcés
Peut-être n’ira pas si loin que vous pensez.

DOM GARCIE
 C’est faire voir, Madame, une bonté trop rare,
Que vouloir adoucir le coup qu’on me prépare,
Sur moi sans de tels soins vous pouvez laisser choir
1615 Le foudre rigoureux de tout votre devoir.
En l’état où je suis, je n’ai rien à vous dire,
J’ai mérité du sort tout ce qu’il a de pire,
Et je sais, quelques maux qu’il me faille endurer,
Que je me suis ôté le droit d’en murmurer.
1620 Par où pourrais-je, hélas ! dans ma vaste disgrâce,
Vers vous de quelque plainte autoriser l’audace ?
Mon amour s’est rendu mille fois odieux,
Il n’a fait qu’outrager vos attraits glorieux :
Et lorsque par un juste, et fameux sacrifice,
1625 Mon bras à votre sang cherche à rendre un service,
Mon astre m’abandonne au déplaisir fatal,
De me voir prévenu par le bras d’un rival.
Madame, après cela je n’ai rien à prétendre,
Je suis digne du coup que l’on me fait attendre,
1630 Et je le vois venir, sans oser contre lui,
Tenter de votre cœur le favorable appui.
Ce qui peut me rester dans mon malheur extrême,
C’est de chercher alors mon remède en moi-même,
Et faire que ma mort propice à mes désirs,
1635 Affranchisse mon cœur de tous ses déplaisirs.
Oui, bientôt dans ces lieux, Dom Alphonse doit être,
Et déjà mon rival commence de paraître.
De Léon vers ces murs, il semble avoir volé,
Pour recevoir le prix du tyran immolé ;
1640 Ne craignez point du tout qu’aucune résistance
Fasse valoir ici ce que j’ai de puissance,
Il n’est effort humain que pour vous conserver,
Si vous y consentiez, je ne pusse braver ;
Mais ce n’est pas à moi, dont on hait la mémoire,
1645 À pouvoir espérer cet aveu plein de gloire,
Et je ne voudrais pas par des efforts trop vains
Jeter le moindre obstacle à vos justes desseins.
Non, je ne contrains point vos sentiments, Madame,
Je vais en liberté laisser toute votre âme,
1650 Ouvrir les murs d’Astorgue à cet heureux vainqueur,
Et subir de mon sort la dernière rigueur.

 SCÈNE IV

DONE ELVIRE, DONE IGNÈS, ÉLISE.
DONE ELVIRE
 Madame, au désespoir où son destin l’expose,
De tous mes déplaisirs n’imputez pas la cause,
Vous me rendrez justice, en croyant que mon cœur
1655 Fait de vos intérêts sa plus vive douleur,
Que bien plus que l’amour l’amitié m’est sensible,
Et que si je me plains d’une disgrâce horrible,
C’est de voir que du Ciel le funeste courroux
Ait pris chez moi les traits qu’il lance contre vous,
1660 Et rendu mes regards coupables d’une flamme,
Qui traite indignement les bontés de votre âme.

DONE IGNÈS
 C’est un événement, dont sans doute vos yeux
N’ont point pour moi, Madame, à quereller les Cieux ;
Si les faibles attraits qu’étale mon visage,
1665 M’exposaient au destin de souffrir un volage,
Le Ciel ne pouvait mieux m’adoucir de tels coups,
Quand pour m’ôter ce cœur, il s’est servi de vous,
Et mon front ne doit point rougir d’une inconstance
Qui de vos traits aux miens marque la différence.
1670 Si pour ce changement je pousse des soupirs,
Ils viennent de le voir fatal à vos désirs ;
Et dans cette douleur que l’amitié m’excite,
Je m’accuse pour vous de mon peu de mérite,
Qui n’a pu retenir un cœur, dont les tributs
1675 Causent un si grand trouble à vos vœux combattus.

DONE ELVIRE
 Accusez-vous plutôt de l’injuste silence,
Qui m’a de vos deux cœurs caché l’intelligence,
Ce secret plus tôt su, peut-être à toutes deux
Nous aurait épargné des troubles si fâcheux ;
1680 Et mes justes froideurs des désirs d’un volage,
Au point de leur naissance, ayant banni l’hommage,
Eussent pu renvoyer...

DONE IGNÈS
 Madame, le voici.

DONE ELVIRE
 Sans rencontrer ses yeux vous pouvez être ici,
Ne sortez point, Madame, et dans un tel martyre,
1685 Veuillez être témoin de ce que je vais dire.

DONE IGNÈS
 Madame, j’y consens, quoique je sache bien,
Qu’on fuirait en ma place un pareil entretien.

DONE ELVIRE
 Son succès, si le Ciel seconde ma pensée,
Madame, n’aura rien, dont vous soyez blessée.

 SCÈNE V

DOM SYLVE, DONE ELVIRE, DONE IGNÈS.
DONE ELVIRE
1690 Avant que vous parliez je demande instamment,
Que vous daigniez, Seigneur, m’écouter un moment ;
Déjà la renommée a jusqu’à nos oreilles
Porté de votre bras les soudaines merveilles ;
Et j’admire avec tous, comme en si peu de temps,
1695 Il donne à nos destins ces succès éclatants.
Je sais bien qu’un bienfait de cette conséquence
Ne saurait demander trop de reconnaissance,
Et qu’on doit toute chose à l’exploit immortel
Qui replace mon frère au trône paternel.
1700 Mais quoi que de son cœur vous offrent les hommages,
Usez en généreux de tous vos avantages,
Et ne permettez pas que ce coup glorieux
Jette sur moi, Seigneur, un joug impérieux,
Que votre amour qui sait quel intérêt m’anime,
1705 S’obstine à triompher d’un refus légitime,
Et veuille que ce frère, où l’on va m’exposer [i]
Commence d’être roi pour me tyranniser.
Léon a d’autres prix, dont en cette occurrence,
Il peut mieux honorer votre haute vaillance ;
1710 Et c’est à vos vertus faire un présent trop bas,
Que vous donner un cœur qui ne se donne pas.
Peut-on être jamais satisfait en soi-même,
Lorsque par la contrainte on obtient ce qu’on aime ?
C’est un triste avantage, et l’amant généreux
1715 À ces conditions refuse d’être heureux ;
Il ne veut rien devoir à cette violence
Qu’exercent sur nos cœurs les droits de la naissance,
Et pour l’objet qu’il aime est toujours trop zélé,
Pour souffrir qu’en victime il lui soit immolé ;
1720 Ce n’est pas que ce cœur au mérite d’un autre
Prétende réserver ce qu’il refuse au vôtre :
Non, Seigneur, j’en réponds, et vous donne ma foi
Que personne jamais n’aura pouvoir sur moi ;
Qu’une sainte retraite à toute autre poursuite...

DOM SYLVE
1725 J’ai de votre discours assez souffert la suite,
Madame, et par deux mots je vous l’eusse épargné,
Si votre fausse alarme eût sur vous moins gagné.
Je sais qu’un bruit commun qui partout se fait croire,
De la mort du tyran me veut donner la gloire ;
1730 Mais le seul peuple, enfin, comme on nous fait savoir,
Laissant par Dom Louis échauffer son devoir,
A remporté l’honneur de cet acte héroïque,
Dont mon nom est chargé par la rumeur publique.
Et ce qui d’un tel bruit a fourni le sujet,
1735 C’est que pour appuyer son illustre projet,
Dom Louis fit semer par une feinte utile,
Que secondé des miens j’avais saisi la ville,
Et par cette nouvelle il a poussé les bras,
Qui d’un usurpateur ont hâté le trépas.
1740 Par son zèle prudent il a su tout conduire,
Et c’est par un des siens qu’il vient de m’en instruire ;
Mais dans le même instant un secret m’est appris
Qui va vous étonner autant qu’il m’a surpris.
Vous attendez un frère, et Léon son vrai maître,
1745 À vos yeux maintenant le Ciel le fait paraître.
Oui, je suis Dom Alphonse, et mon sort conservé,
Et sous le nom du sang de Castille élevé,
Est un fameux effet de l’amitié sincère,
Qui fut entre son Prince, et le Roi notre père [5] .
1750 Dom Louis du secret a toutes les clartés,
Et doit aux yeux de tous prouver ces vérités.
D’autres soins maintenant occupent ma pensée,
Non, qu’à votre sujet elle soit traversée,
Que ma flamme querelle un tel événement,
1755 Et qu’en mon cœur le frère importune l’amant.
Mes feux par ce secret ont reçu sans murmure,
Le changement qu’en eux a prescrit la nature ;
Et le sang qui nous joint m’a si bien détaché
De l’amour, dont pour vous mon cœur était touché,
1760 Qu’il ne respire plus pour faveur souveraine
Que les chères douceurs de sa première chaîne,
Et le moyen de rendre à l’adorable Ignès,
Ce que de ses bontés a mérité l’excès ;
Mais son sort incertain rend le mien misérable,
1765 Et si ce qu’on en dit se trouvait véritable,
En vain Léon m’appelle, et le trône m’attend,
La couronne n’a rien à me rendre content ;
Et je n’en veux l’éclat que pour goûter la joie,
D’en couronner l’objet où le Ciel me renvoie,
1770 Et pouvoir réparer par ces justes tributs
L’outrage que j’ai fait à ses rares vertus.
Madame, c’est de vous que j’ai raison d’attendre,
Ce que de son destin mon âme peut apprendre,
Instruisez-m’en de grâce, et par votre discours,
1775 Hâtez mon désespoir, ou le bien de mes jours.

DONE ELVIRE
 Ne vous étonnez pas si je tarde à répondre,
Seigneur, ces nouveautés ont droit de me confondre,
Je n’entreprendrai point de dire à votre amour,
Si Done Ignès est morte, ou respire le jour ;
1780 Mais par ce cavalier, l’un de ses plus fidèles,
Vous en pourrez sans doute apprendre des nouvelles ?

DON SYLVE ou DOM ALPHONSE [6]
 Ah ! Madame, il m’est doux en ces perplexités
De voir ici briller vos célestes beautés,
Mais vous avec quels yeux verrez-vous un volage,
Dont le crime...

DONE IGNÈS
1785 Ah ! gardez de me faire un outrage,
 Et de vous hasarder à dire que vers moi,
Un cœur, dont je fais cas ait pu manquer de foi ;
J’en refuse l’idée, et l’excuse me blesse,
Rien n’a pu m’offenser auprès de la Princesse,
1790 Et tout ce que d’ardeur elle vous a causé,
Par un si haut mérite est assez excusé.
Cette flamme vers moi ne vous rend point coupable,
Et dans le noble orgueil, dont je me sens capable,
Sachez si vous l’étiez, que ce serait en vain,
1795 Que vous présumeriez de fléchir mon dédain,
Et qu’il n’est repentir, ni suprême puissance
Qui gagnât sur mon cœur d’oublier cette offense.

DONE ELVIRE
 Mon frère, d’un tel nom souffrez-moi la douceur,
De quel ravissement comblez-vous une sœur ;
1800 Que j’aime votre choix, et bénis l’aventure,
Qui vous fait couronner une amitié si pure,
Et de deux nobles cœurs que j’aime tendrement...

 SCÈNE VI

DOM GARCIE, DONE ELVIRE, DONE IGNÈS, DOM SYLVE, ÉLISE.
DOM GARCIE
 De grâce cachez-moi votre contentement,
Madame, et me laissez mourir dans la croyance,
1805 Que le devoir vous fait un peu de violence.
Je sais que de vos vœux vous pouvez disposer,
Et mon dessein n’est pas de leur rien opposer,
Vous le voyez assez, et quelle obéissance
De vos commandements m’arrache la puissance ;
1810 Mais je vous avouerai que cette gayeté [i]
Surprend au dépourvu toute ma fermeté ;
Et qu’un pareil objet dans mon âme fait naître
Un transport, dont j’ai peur que je ne sois pas maître,
Et je me punirais, s’il m’avait pu tirer
1815 De ce respect soumis où je veux demeurer.
Oui, vos commandements ont prescrit à mon âme,
De souffrir sans éclat le malheur de ma flamme.
Cet ordre sur mon cœur doit être tout-puissant,
Et je prétends mourir en vous obéissant ;
1820 Mais encore une fois, la joie où je vous treuve,
M’expose à la rigueur d’une trop rude épreuve,
Et l’âme la plus sage en ces occasions
Répond malaisément de ses émotions [7] .
Madame, épargnez-moi cette cruelle atteinte,
1825 Donnez-moi par pitié deux moments de contrainte,
Et quoi que d’un rival vous inspirent les soins,
N’en rendez pas mes yeux les malheureux témoins,
C’est la moindre faveur qu’on peut je crois prétendre,
Lorsque dans ma disgrâce un amant peut descendre ;
1830 Je ne l’exige pas, Madame, pour longtemps,
Et bientôt mon départ rendra vos vœux contents.
Je vais, où de ses feux mon âme consumée,
N’apprendra votre hymen que par la renommée,
Ce n’est pas un spectacle où je doive courir,
1835 Madame, sans le voir j’en saurai bien mourir.

DONE IGNÈS
 Seigneur, permettez-moi de blâmer votre plainte,
De vos maux la Princesse a su paraître atteinte ;
Et cette joie encor, de quoi vous murmurez
Ne lui vient que des biens qui vous sont préparés.
1840 Elle goûte un succès à vos désirs prospère,
Et dans votre rival elle trouve son frère ;
C’est Dom Alphonse, enfin, dont on a tant parlé,
Et ce fameux secret vient d’être dévoilé.

DOM SYLVE ou DOM ALPHONSE
 Mon cœur, grâces au Ciel, après un long martyre,
1845 Seigneur, sans vous rien prendre a tout ce qu’il désire,
Et goûte d’autant mieux son bonheur en ce jour,
Qu’il se voit en état de servir votre amour.

DOM GARCIE
 Hélas ! cette bonté, Seigneur, doit me confondre,
À mes plus chers désirs elle daigne répondre,
1850 Le coup que je craignais le Ciel l’a détourné,
Et tout autre que moi se verrait fortuné ;
Mais ces douces clartés d’un secret favorable,
Vers l’objet adoré me découvrent coupable,
Et tombé de nouveau dans ces traîtres soupçons,
1855 Sur quoi l’on m’a tant fait d’inutiles leçons ;
Et par qui mon ardeur si souvent odieuse,
Doit perdre tout espoir d’être jamais heureuse.
Oui, l’on doit me haïr avec trop de raison,
Moi-même je me trouve indigne de pardon,
1860 Et quelque heureux succès que le sort me présente,
La mort, la seule mort, est toute mon attente.

DONE ELVIRE
 Non, non, de ce transport le soumis mouvement,
Prince, jette en mon âme un plus doux sentiment,
Par lui de mes serments je me sens détachée,
1865 Vos plaintes, vos respects, vos douleurs m’ont touchée,
J’y vois partout briller un excès d’amitié,
Et votre maladie est digne de pitié.
Je vois, Prince, je vois, qu’on doit quelque indulgence,
Aux défauts, où du Ciel fait pencher l’influence,
1870 Et pour tout dire, enfin, jaloux, ou non jaloux ;
Mon roi sans me gêner [8] peut me donner à vous.

DOM GARCIE
 Ciel ! dans l’excès des biens que cet aveu m’octroie,
Rends capable mon cœur de supporter sa joie.

DOM SYLVE ou DOM ALPHONSE
 Je veux que cet hymen après nos vains débats,
1875 Seigneur, joigne à jamais nos cœurs, et nos États ;
Mais ici le temps presse, et Léon nous appelle,
Allons dans nos plaisirs satisfaire son zèle,
Et par notre présence, et nos soins différents,
Donner le dernier coup au parti des tyrans.

[1] Par un revers prospère : Par un heureux retournement de situation. (cf. ci-dessus, v. 208).

[2] L’édition de 1734 rappelle que Done Ignès est déguisée en homme.

[3] Et le triste succès de tout ce qu’il m’adresse : "Et le triste résultat de tout ce qu’il fait pour moi."

[i] Par un soin pitoyable : dans un souci de pitié (pitoyable au XVIIe siècle peut avoir le sens de "qui éprouve de la pitié").

[4] Vers 1588-1589 : "Que je hais les avantages que nous a procurés ce fameux service [la mise à mort de Mauregat] quand on veut lui sacrifier mon c ?ur", c’est-à-dire me donner en mariage à celui qui en est l’auteur.

[i] Où l’on va m’exposer : au pouvoir de qui on va me soumettre (exposer a ici le sens de livrer, abandonner).

[5] L’expression, dans les vers 1746-1749, est quelque peu embarrassée : "Oui, je suis Dom Alphonse, et, si j’ai eu la vie sauve et si j’ai été élevé sous le nom du prince de Castille, c’est grâce à l’amitié sincère qui fut entre le souverain de Castille et le Roi notre père."

[6] L’édition de 1734 indique que Dom Alphonse reconnaît Done Ignès.

[i] Gayeté compte encore pour trois syllabes chez Molière (cf., par exemple, Amphitryon, II, 6, v. 1290).

[7] 1682 donne : Répond malaisément de ces émotions. Nous corrigeons d’après 1734.

[8] Sans me gêner : sans me faire violence.