Molière
Œuvres Chronologie Molière de A à Z Molière et Pézenas
Médiathèque
Bibliographie Filmographie Iconographie Actualités Liens Contact

L’Étourdi

Acte 5

 ACTE V, SCÈNE PREMIÈRE

MASCARILLE, ERGASTE.
MASCARILLE
1675 Ah chien ! Ah double chien ! Mâtine de cervelle,
Ta persécution sera-t-elle éternelle ?

ERGASTE
 Par les soins vigilants de l’exempt [1] balafré,
Ton affaire allait bien, le drôle était coffré,
Si ton maître au moment ne fût venu lui-même,
1680 En vrai désespéré rompre ton stratagème :
"Je ne saurais souffrir, a-t-il dit hautement,
Qu’un honnête homme soit traîné honteusement ;
J’en réponds sur sa mine, et je le cautionne" :
Et comme on résistait à lâcher sa personne,
1685 D’abord il a chargé si bien sur les recors [2] ,
Qui sont gens d’ordinaire à craindre pour leurs corps,
Qu’à l’heure que je parle ils sont encore en fuite,
Et pensent tous avoir un Lélie à leur suite.

MASCARILLE
 Le traître ne sait pas que cet Égyptien,
1690 Est déjà là dedans pour lui ravir son bien.

ERGASTE
 Adieu : certaine affaire à te quitter m’oblige.

MASCARILLE
 Oui, je suis stupéfait de ce dernier prodige ;
On dirait, et pour moi, j’en suis persuadé,
Que ce démon brouillon, dont il est possédé,
1695 Se plaise à me braver, et me l’aille conduire,
Partout où sa présence est capable de nuire.
Pourtant, je veux poursuivre, et malgré tous ces coups,
Voir qui l’emportera de ce diable ou de nous :
Célie est quelque peu de notre intelligence,
1700 Et ne voit son départ qu’avecque répugnance ;
Je tâche à profiter de cette occasion :
Mais ils viennent ; songeons à l’exécution.
Cette maison meublée est en ma bienséance [3] ,
Je puis en disposer avec grande licence ;
1705 Si le sort nous en dit [4] , tout sera bien réglé,
Nul que moi ne s’y tient, et j’en garde la clé.
Ô Dieu ! qu’en peu de temps on a vu d’aventures !
Et qu’un fourbe est contraint de prendre de figures !

 SCÈNE II

CÉLIE, ANDRÈS.
ANDRÈS
 Vous le savez, Célie, il n’est rien que mon cœur
1710 N’ait fait, pour vous prouver l’excès de son ardeur ;
Chez les Vénitiens, dès un assez jeune âge,
La guerre en quelque estime avait mis mon courage,
Et j’y pouvais un jour, sans trop croire de moi,
Prétendre en les servant, un honorable emploi,
1715 Lorsqu’on me vit pour vous oublier toute chose,
Et que le prompt effet d’une métamorphose,
Qui suivit de mon cœur le soudain changement,
Parmi vos compagnons, sut ranger votre amant [5] ,
Sans que mille accidents, ni votre indifférence,
1720 Aient pu me détacher de ma persévérance :
Depuis, par un hasard, d’avec vous séparé,
Pour beaucoup plus de temps que je n’eusse auguré,
Je n’ai pour vous rejoindre épargné temps ni peine :
Enfin, ayant trouvé la vieille Égyptienne,
1725 Et plein d’impatience, apprenant votre sort,
Que pour certain argent qui leur importait fort,
Et qui de tous vos gens détourna le naufrage,
Vous aviez en ces lieux été mise en otage [6]  :
J’accours vite y briser ces chaînes d’intérêt,
1730 Et recevoir de vous les ordres qu’il vous plaît :
Cependant on vous voit une morne tristesse,
Alors que dans vos yeux doit briller l’allégresse ;
Si pour vous la retraite avait quelques appas,
Venise, du butin fait parmi les combats,
1735 Me garde pour tous deux, de quoi pouvoir y vivre.
Que si, comme devant, il vous faut encor suivre,
J’y consens, et mon cœur n’ambitionnera
Que d’être auprès de vous tout ce qu’il vous plaira.

CÉLIE
 Votre zèle pour moi visiblement éclate ;
1740 Pour en paraître triste il faudrait être ingrate ;
Et mon visage aussi par son émotion,
N’explique point mon cœur en cette occasion ;
Une douleur de tête y peint sa violence,
Et, si j’avais sur vous quelque peu de puissance,
1745 Notre voyage, au moins, pour trois ou quatre jours,
Attendrait que ce mal eût pris un autre cours.

ANDRÈS
 Autant que vous voudrez, faites qu’il se diffère,
Toutes mes volontés ne butent [7] qu’à vous plaire ;
Cherchons une maison à vous mettre en repos,
1750 L’écriteau que voici s’offre tout à propos.

 SCÈNE III

MASCARILLE [8] , CÉLIE, ANDRÈS.
ANDRÈS
 Seigneur suisse, êtes-vous de ce logis le maître ?

MASCARILLE
 Moi, pour serfir à fous.

ANDRÈS
 Pourrons-nous y bien être ?

MASCARILLE
 Oui, moi pour d’estrancher chappon champre garni ;
Mais ché non point locher te gent te méchant vi.

ANDRÈS
1755 Je crois votre maison franche de tout ombrage [9] .

MASCARILLE
 Fous nouviau dant sti fil, moi foir à la fissage.

ANDRÈS
 Oui.

MASCARILLE
 La matame est-il mariage al montsieur ?

ANDRÈS
 Quoi ?

MASCARILLE
 S’il être son fame, ou s’il être son sœur ?

ANDRÈS
 Non.

MASCARILLE
 Mon foi, pien choli. Finir pour marchandisse,
1760 Ou pien pour temanter à la palais choustice ?
La procès, il fault rien, il coûter tant tarchant !
La procurair larron, la focat pien méchant.

ANDRÈS
 Ce n’est pas pour cela.

MASCARILLE
 Fous tonc mener sti file,
 Pour fenir pourmener, et recarter la file ?

ANDRÈS
1765 Il n’importe. Je suis à vous dans un moment,
Je vais faire venir la vieille promptement,
Contremander aussi notre voiture prête.

MASCARILLE
 Li ne porte pas pien ?

ANDRÈS
 Elle a mal à la tête.

MASCARILLE
 Moi, chavoir de pon fin et de fromage pon.
1770 Entre fous, entre fous dans mon petit maisson.

 SCÈNE IV

LÉLIE, ANDRÈS.
LÉLIE [10]
 Quel que soit le transport d’une âme impatiente,
Ma parole m’engage à rester en attente ;
À laisser faire un autre, et voir sans rien oser,
Comme de mes destins le Ciel veut disposer [11] .
1775 Demandiez-vous quelqu’un dedans cette demeure ?

ANDRÈS
 C’est un logis garni que j’ai pris tout à l’heure.

LÉLIE
 À mon père pourtant, la maison appartient,
Et mon valet la nuit, pour la garder s’y tient.

ANDRÈS
 Je ne sais, l’écriteau marque au moins qu’on la loue :
Lisez.

LÉLIE
1780 Certes, ceci me surprend, je l’avoue ;
 Qui diantre l’aurait mis, et par quel intérêt... ?
Ah ! ma foi, je devine à peu près ce que c’est :
Cela ne peut venir que de ce que j’augure.

ANDRÈS
 Peut-on vous demander quelle est cette aventure ?

LÉLIE
1785 Je voudrais à tout autre en faire un grand secret ;
Mais, pour vous, il n’importe, et vous serez discret ;
Sans doute, l’écriteau que vous voyez paraître,
Comme je conjecture, au moins ne saurait être,
Que quelque invention du valet que je di,
1790 Que quelque nœud subtil qu’il doit avoir ourdi,
Pour mettre en mon pouvoir certaine Égyptienne
Dont j’ai l’âme piquée, et qu’il faut que j’obtienne :
Je l’ai déjà manquée, et même plusieurs coups.

ANDRÈS
 Vous l’appelez ?

LÉLIE
 Célie.

ANDRÈS
 Hé ! que ne disiez-vous !
1795 Vous n’aviez qu’à parler ; je vous aurais sans doute,
Épargné tous les soins que ce projet vous coûte.

LÉLIE
 Quoi ? vous la connaissez ?

ANDRÈS
 C’est moi, qui maintenant
 Viens de la racheter.

LÉLIE
 Ô ! discours surprenant !

ANDRÈS
 Sa santé de partir ne nous pouvant permettre,
1800 Au logis que voilà je venais de la mettre ;
Et je suis très ravi, dans cette occasion,
Que vous m’ayez instruit de votre intention.

LÉLIE
 Quoi ? j’obtiendrais de vous le bonheur que j’espère ?
Vous pourriez... ?

ANDRÈS [12]
 Tout à l’heure [13] on va vous satisfaire.

LÉLIE
1805 Que pourrai-je vous dire, et quel remerciement... ?

ANDRÈS
 Non, ne m’en faites point, je n’en veux nullement.

 SCÈNE V

MASCARILLE, LÉLIE, ANDRÈS.
MASCARILLE
 Hé bien ! ne voilà pas mon enragé de maître !
Il nous va faire encor quelque nouveau bissêtre [14] .

LÉLIE
 Sous ce crotesque habit, qui l’aurait reconnu ?
1810 Approche, Mascarille, et sois le bienvenu.

MASCARILLE
 Moi souis ein chant honneur, moi non point Maquerille [15]  :
Chai point fentre chamais le fame ni le fille.

LÉLIE
 Le plaisant baragouin ! Il est bon, sur ma foi.

MASCARILLE
 Alle fous pourmener, sans toi rire te moi.

LÉLIE
1815 Va, va, lève le masque, et reconnais ton maître.

MASCARILLE
 Partieu, tiable, mon foi jamais toi chai connaître.

LÉLIE
 Tout est accommodé, ne te déguise point.

MASCARILLE
 Si toi point en aller, chai paille ein cou te point.

LÉLIE
 Ton jargon allemand est superflu, te dis-je ;
1820 Car nous sommes d’accord, et sa bonté m’oblige :
J’ai tout ce que mes vœux lui pouvaient demander [16] ,
Et tu n’as pas sujet de rien appréhender.

MASCARILLE
 Si vous êtes d’accord par un bonheur extrême,
Je me dessuisse donc, et redeviens moi-même.

ANDRÈS
1825 Ce valet vous servait avec beaucoup de feu ;
Mais je reviens à vous, demeurez quelque peu [17] .

LÉLIE
 Hé bien ! que diras-tu ?

MASCARILLE
 Que j’ai l’âme ravie,
 De voir d’un beau succès notre peine suivie.

LÉLIE
 Tu feignais [18] à sortir de ton déguisement ?
1830 Et ne pouvais me croire en cet événement.

MASCARILLE
 Comme je vous connais, j’étais dans l’épouvante,
Et trouve l’aventure aussi fort surprenante.

LÉLIE
 Mais, confesse qu’enfin, c’est avoir fait beaucoup ;
Au moins, j’ai réparé mes fautes à ce coup,
1835 Et j’aurai cet honneur d’avoir fini l’ouvrage.

MASCARILLE
 Soit, vous aurez été bien plus heureux que sage.

 SCÈNE VI

CÉLIE, MASCARILLE, LÉLIE, ANDRÈS.
ANDRÈS
 N’est-ce pas là l’objet dont vous m’avez parlé ?

LÉLIE
 Ah ! quel bonheur au mien pourrait être égalé !

ANDRÈS
 Il est vrai, d’un bienfait je vous suis redevable,
1840 Si je ne l’avouais, je serais condamnable :
Mais enfin, ce bienfait aurait trop de rigueur,
S’il fallait le payer aux dépens de mon cœur ;
Jugez donc le transport où sa beauté me jette [19] ,
Si je dois à ce prix vous acquitter ma dette ;
1845 Vous êtes généreux, vous ne le voudriez [20] pas,
Adieu pour quelques jours : retournons sur nos pas [21] .

MASCARILLE [22]
 Je ris, et toutefois je n’en ai guère envie [23] ,
Vous voilà bien d’accord, il vous donne Célie.
Et... Vous m’entendez bien [24] .

LÉLIE
 C’est trop : je ne veux plus
1850 Te demander pour moi de secours superflus ;
Je suis un chien, un traître, un bourreau détestable !
Indigne d’aucun soin, de rien faire incapable.
Va, cesse tes efforts pour un malencontreux [25]
Qui ne saurait souffrir que l’on le rende heureux !
1855 Après tant de malheurs, après mon imprudence,
Le trépas me doit seul prêter son assistance.

MASCARILLE
 Voilà le vrai moyen d’achever son destin ;
Il ne lui manque plus que de mourir, enfin,
Pour le couronnement de toutes ses sottises ;
1860 Mais en vain son dépit pour ses fautes commises,
Lui fait licencier [26] mes soins et mon appui ;
Je veux, quoi qu’il en soit, le servir malgré lui,
Et dessus son lutin obtenir la victoire :
Plus l’obstacle est puissant, plus on reçoit de gloire,
1865 Et les difficultés dont on est combattu,
Sont les dames d’atour qui parent la vertu.

 SCÈNE VII

MASCARILLE, CÉLIE.
CÉLIE
 Quoi que tu veuilles dire, et que l’on se propose,
De ce retardement j’attends fort peu de chose ;
Ce qu’on voit de succès [i] peut bien persuader,
1870 Qu’ils ne sont pas encor fort près de s’accorder,
Et je t’ai déjà dit qu’un cœur comme le nôtre,
Ne voudrait pas pour l’un faire injustice à l’autre ;
Et que très fortement, par de différents nœuds,
Je me trouve attachée au parti de tous deux :
1875 Si Lélie a pour lui l’amour et sa puissance,
Andrès pour son partage a la reconnaissance,
Qui ne souffrira point que mes pensers secrets,
Consultent jamais rien contre ses intérêts :
Oui, s’il ne peut avoir plus de place en mon âme,
1880 Si le don de mon cœur ne couronne sa flamme,
Au moins, dois-je ce prix à ce qu’il fait pour moi,
De n’en choisir point d’autre au mépris de sa foi,
Et de faire à mes vœux autant de violence,
Que j’en fais aux désirs qu’il met en évidence :
1885 Sur ces difficultés qu’oppose mon devoir,
Juge ce que tu peux te permettre d’espoir.

MASCARILLE
 Ce sont, à dire vrai, de très fâcheux obstacles,
Et je ne sais point l’art de faire des miracles :
Mais je vais employer mes efforts plus puissants,
1890 Remuer terre et ciel, m’y prendre de tout sens,
Pour tâcher de trouver un biais salutaire ;
Et vous dirai bientôt ce qui se pourra faire.

 SCÈNE VIII

CÉLIE, HIPPOLYTE.
HIPPOLYTE
 Depuis votre séjour, les dames de ces lieux,
Se plaignent justement des larcins de vos yeux ;
1895 Si vous leur dérobez leurs conquêtes plus belles,
Et de tous leurs amants faites des infidèles.
Il n’est guère de cœurs qui puissent échapper
Aux traits, dont à l’abord vous savez les frapper ;
Et mille libertés à vos chaînes offertes,
1900 Semblent vous enrichir chaque jour de nos pertes ?
Quant à moi, toutefois je ne me plaindrais pas,
Du pouvoir absolu de vos rares appas ;
Si lorsque mes amants sont devenus les vôtres,
Un seul m’eût consolé de la perte des autres :
1905 Mais qu’inhumainement vous me les ôtiez tous,
C’est un dur procédé, dont je me plains à vous.

CÉLIE
 Voilà d’un air galant faire une raillerie ;
Mais, épargnez un peu celle qui vous en prie :
Vos yeux, vos propres yeux, se connaissent trop bien,
1910 Pour pouvoir de ma part redouter jamais rien ;
Ils sont fort assurés du pouvoir de leurs charmes,
Et ne prendront jamais de pareilles alarmes.

HIPPOLYTE
 Pourtant, en ce discours je n’ai rien avancé,
Qui dans tous les esprits ne soit déjà passé ;
1915 Et, sans parler du reste, on sait bien que Célie
A causé des désirs à Léandre et Lélie.

CÉLIE
 Je crois, qu’étant tombés dans cet aveuglement,
Vous vous consoleriez de leur perte aisément,
Et trouveriez pour vous l’amant peu souhaitable,
1920 Qui d’un si mauvais choix se trouverait capable.

HIPPOLYTE
 Au contraire, j’agis d’un air [27] tout différent,
Et trouve en vos beautés un mérite si grand ;
J’y vois tant de raisons capables de défendre
L’inconstance de ceux qui s’en laissent surprendre,
1925 Que je ne puis blâmer la nouveauté des feux,
Dont envers moi Léandre a parjuré ses vœux ;
Et le vais voir tantôt, sans haine et sans colère,
Ramené sous mes lois par le pouvoir d’un père.

 SCÈNE IX

MASCARILLE, CÉLIE, HIPPOLYTE.
MASCARILLE
 Grande ! grande nouvelle, et succès surprenant !
1930 Que ma bouche vous vient annoncer maintenant !

CÉLIE
 Qu’est-ce donc ?

MASCARILLE
 Écoutez, voici sans flatterie...

CÉLIE
 Quoi ?

MASCARILLE
 La fin d’une vraie et pure comédie ;
 La vieille Égyptienne à l’heure même...

CÉLIE
 Hé bien ?

MASCARILLE
 Passait dedans la place, et ne songeait à rien,
1935 Alors qu’une autre vieille assez défigurée,
L’ayant de près, au nez, longtemps considérée ;
Par un bruit enroué de mots injurieux,
A donné le signal d’un combat furieux :
Qui pour armes pourtant, mousquets, dagues, ou flèches,
1940 Ne faisait voir en l’air que quatre griffes sèches ;
Dont ces deux combattants s’efforçaient d’arracher,
Ce peu que sur leurs os les ans laissent de chair [28]  :
On n’entend que ces mots, chienne, louve, bagace [i] .
D’abord leurs escoffions [i] ont volé par la place,
1945 Et laissant voir à nu deux têtes sans cheveux,
Ont rendu le combat risiblement affreux.
Andrès, et Trufaldin, à l’éclat du murmure,
Ainsi que force monde, accourus d’aventure,
Ont, à les décharpir [29] , eu de la peine assez,
1950 Tant leurs esprits étaient par la fureur poussés ;
Cependant que chacune après cette tempête,
Songe à cacher aux yeux la honte de sa tête,
Et que l’on veut savoir qui causait cette humeur,
Celle qui la première avait fait la rumeur,
1955 Malgré la passion dont elle était émue,
Ayant sur Trufaldin tenu longtemps la vue ;
"C’est vous, si quelque erreur n’abuse ici mes yeux,
Qu’on m’a dit qui viviez inconnu dans ces lieux [30] ",
A-t-elle dit tout haut, "ô ! rencontre opportune !
1960 Oui, seigneur Zanobio Ruberti, la fortune
Me fait vous reconnaître, et dans le même instant,
Que pour votre intérêt je me tourmentais tant :
Lorsque Naples vous vit quitter votre famille,
J’avais, vous le savez, en mes mains votre fille,
1965 Dont j’élevais l’enfance, et qui par mille traits,
Faisait voir dès quatre ans sa grâce et ses attraits ;
Celle que vous voyez, cette infâme sorcière,
Dedans notre maison se rendant familière,
Me vola ce trésor. Hélas ! de ce malheur
1970 Votre femme, je crois, conçut tant de douleur,
Que cela servit fort pour avancer sa vie :
Si bien qu’entre mes mains cette fille ravie,
Me faisant redouter un reproche fâcheux,
Je vous fis annoncer la mort de toutes deux :
1975 Mais il faut maintenant, puisque je l’ai connue [31] ,
Qu’elle fasse savoir ce qu’elle est devenue [32] " ;
Au nom de Zanobio Ruberti, que sa voix,
Pendant tout ce récit répétait plusieurs fois :
Andrès, ayant changé quelque temps de visage,
1980 À Trufaldin surpris, a tenu ce langage :
"Quoi donc ! Le Ciel me fait trouver heureusement,
Celui que jusqu’ici j’ai cherché vainement,
Et que j’avais pu voir, sans pourtant reconnaître
La source de mon sang, et l’auteur de mon être !
1985 Oui, mon père, je suis Horace votre fils,
D’Albert qui me gardait les jours étant finis,
Me sentant naître au cœur d’autres inquiétudes,
Je sortis de Bologne, et quittant mes études,
Portai durant six ans mes pas en divers lieux,
1990 Selon que me poussait un désir curieux ;
Pourtant, après ce temps, une secrète envie
Me pressa de revoir les miens, et ma patrie ;
Mais dans Naples, hélas ! je ne vous trouvai plus,
Et n’y sus votre sort que par des bruits confus :
1995 Si bien, qu’à votre quête ayant perdu mes peines,
Venise pour un temps borna mes courses vaines ;
Et j’ai vécu depuis, sans que de ma maison,
J’eusse d’autres clartés que d’en savoir le nom."
Je vous laisse à juger, si pendant ces affaires,
2000 Trufaldin ressentait des transports ordinaires [33] .
Enfin, pour retrancher ce que plus à loisir,
Vous aurez le moyen de vous faire éclaircir,
Par la confession de votre Égyptienne,
Trufaldin maintenant vous reconnaît pour sienne ;
2005 Andrès est votre frère ; et comme de sa sœur
Il ne peut plus songer à se voir possesseur,
Une obligation qu’il prétend reconnaître,
A fait qu’il vous obtient pour épouse à mon maître ;
Dont le père témoin de tout l’événement,
2010 Donne à cette hyménée [34] un plein consentement ;
Et pour mettre une joie entière en sa famille,
Pour le nouvel Horace a proposé sa fille.
Voyez que d’incidents à la fois enfantés.

CÉLIE
 Je demeure immobile à tant de nouveautés.

MASCARILLE
2015 Tous viennent sur mes pas, hors les deux championnes,
Qui du combat encor remettent leurs personnes :
Léandre est de la troupe, et votre père aussi :
Moi, je vais avertir mon maître de ceci ;
Et que lorsqu’à ses vœux on croit le plus d’obstacle,
2020 Le Ciel en sa faveur produit comme un miracle.

HIPPOLYTE
 Un tel ravissement rend mes esprits confus,
Que pour mon propre sort je n’en aurais pas plus.
Mais les voici venir.

 SCÈNE X

TRUFALDIN, ANSELME, PANDOLPHE, ANDRÈS, CÉLIE, HIPPOLYTE, LÉANDRE.
TRUFALDIN
 Ah ! ma fille.

CÉLIE
 Ah ! mon père.

TRUFALDIN
 Sais-tu déjà comment le Ciel nous est prospère ?

CÉLIE
2025 Je viens d’entendre ici ce succès [35] merveilleux.

HIPPOLYTE, à Léandre.
 En vain vous parleriez pour excuser vos feux,
Si j’ai devant les yeux ce que vous pouvez dire.

LÉANDRE
 Un généreux pardon est ce que je désire ;
Mais j’atteste les Cieux, qu’en ce retour soudain
2030 Mon père fait bien moins que mon propre dessein.

ANDRÈS, à Célie.
 Qui l’aurait jamais cru que cette ardeur si pure,
Pût être condamnée un jour par la nature ?
Toutefois, tant d’honneur la sut toujours régir,
Qu’en y changeant fort peu, je puis la retenir.

CÉLIE
2035 Pour moi, je me blâmais, et croyais faire faute,
Quand je n’avais pour vous qu’une estime très haute ;
Je ne pouvais savoir quel obstacle puissant
M’arrêtait sur un pas si doux et si glissant,
Et détournait mon cœur de l’aveu d’une flamme,
2040 Que mes sens s’efforçaient d’introduire en mon âme.

TRUFALDIN
 Mais en te recouvrant que diras-tu de moi ?
Si je songe aussitôt à me priver de toi ?
Et t’engage à son fils sous les lois d’hyménée ?

CÉLIE
 Que de vous maintenant dépend ma destinée.

 SCÈNE XI

TRUFALDIN, MASCARILLE, LÉLIE, ANSELME, PANDOLPHE, ANDRÈS, CÉLIE, HIPPOLYTE, LÉANDRE.
MASCARILLE
2045 Voyons si votre diable aura bien le pouvoir
De détruire à ce coup un si solide espoir ;
Et si contre l’excès du bien qui vous arrive,
Vous armerez encor votre imaginative [36] .
Par un coup imprévu des destins les plus doux,
2050 Vos vœux sont couronnés, et Célie est à vous.

LÉLIE
 Croirai-je que du Ciel la puissance absolue... ?

TRUFALDIN
 Oui, mon gendre, il est vrai.

PANDOLFE
 La chose est résolue.

ANDRÈS [37]
 Je m’acquitte par là de ce que je vous dois.

LÉLIE, à Mascarille.
 Il faut que je t’embrasse et mille et mille fois,
Dans cette joie...

MASCARILLE
2055 Ahi, ahi, doucement, je vous prie,
 Il m’a presque étouffé, je crains fort pour Célie.
Si vous la caressez avec tant de transport :
De vos embrassements on se passerait fort.

TRUFALDIN, à Lélie.
 Vous savez le bonheur que le Ciel me renvoie ;
2060 Mais puisqu’un même jour nous met tous dans la joie,
Ne nous séparons point qu’il ne soit terminé,
Et que son père [38] aussi nous soit vite amené.

MASCARILLE
 Vous voilà tous pourvus ; n’est-il point quelque fille,
Qui pût accommoder le pauvre Mascarille ;
2065 À voir chacun se joindre à sa chacune ici,
J’ai des démangeaisons de mariage aussi.

ANSELME
 J’ai ton fait.

MASCARILLE
 Allons donc ; et que les Cieux prospères
 Nous donnent des enfants dont nous soyons les pères.

[1] Exempt : "Officier établi dans les compagnies de gardes du corps, dans celles des prévôts[...]. Ils commandent en l’absence des capitaines et lieutenants et ils sont ordinairement employés à faire des captures ou autres exécutions à la tête de quelques gardes ou archers." (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[2] Un recors : c’est l’aide d’un sergent (huissier).

[3] Est en ma bienséance : est à ma disposition.

[4] Si le sort nous en dit : si le sort nous est favorable.

[5] Andrès s’est fait "Égyptien", c’est-à-dire gitan, pour suivre Célie.

[6] Vers 1725-1729 : "Apprenant ce qui vous était arrivé, [à savoir] que, contre une certaine somme dont ils avaient le plus grand besoin, et qui conjura la ruine de tous ceux qui étaient avec vous, vous aviez été laissée ici en otage, j’accourus vite pour vous libérer de cette servitude née de nécessités financières...".

[7] Ne butent : ne tendent.

[8] Mascarille est ici déguisé en Suisse. selon l’édition de 1734.

[9] Franche de tout ombrage : au-dessus de tout soupçon.

[10] VAR. LÉLIE, seul. (1682).

[11] VAR. (Andrès sort.) (1682).

[12] VAR. ANDRÈS heurte à la porte. (1682).

[13] Tout à l’heure : immédiatement, sur le champ.

[14] Bissêtre : "accident causé par l’imprudence de quelqu’un" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[15] Maquerille : jeu de mot du "suisse" Mascarille, qui se défend d’être "Maquerille" et de vendre sa femme, ou sa fille.

[16] VAR. J’ai tout ce que mes v ?ux lui peuvent demander. (1682).

[17] Comme l’indique 1734, Andrès quitte la scène sur cette réplique et laisse Lélie et Mascarille seuls.

[18] Tu feignais : tu hésitais.

[19] VAR. Jugez, dans le transport où sa beauté me jette. (1682).

[20] Voudriez : deux syllabes.

[21] VAR. Il emmène Célie. (1682).

[22] VAR. MASCARILLE chante. (1682).

[23] VAR. Je chante, et toutefois je n’en ai guère envie. (1682).

[24] VAR. Hem ! vous m’entendez bien. (1682).

[25] Un malencontreux : quelqu’un qui porte malheur, ou à qui il arrive malheur.

[26] Licencier : donner congé à.

[i] Ce qu’on voit de succès : le dénouement malheureux que nous voyons (succès peut s’entendre en mauvaise comme en bonne part).

[27] D’un air : d’une façon.

[28] L’édition de 1682 indique que les vers 1939 à 1942 étaient sautés à la représentation.

[i] Louve (latin lupa), et bagace (italien bagascia) sont synonymes et signifient : femme de mauvaise vie.

[i] Escoffions (ou scoffions) : coiffes, bonnets (cf. l’italien scoffione).

[29] Décharpir : séparer (des gens qui se battent, qui se prennent à bras le corps ou aux cheveux).

[30] VAR. Qu’on m’a dit qui vivez inconnu dans ces lieux. (1682).

[31] Connue : reconnue.

[32] L’édition de 1682 indique que les vers 1960 à 1976 étaient sautés à la représentation.

[33] L’édition de 1682 indique que les vers 1985 à 2000 étaient sautés à la représentation.

[34] Hyménée : mariage.

[35] Succès : dénouement.

[36] L’édition de 1682 indique que les vers 2045 à 2048 étaient sautés à la représentation.

[37] Cette réplique s’adresse à Lélie d’après l’édition de 1734.

[38] Son père : le père de Léandre, dont l’arrivée a été annoncée plus haut (IV, 7, v. 1655-1658).