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Psyché

Acte 5

 ACTE V, SCÈNE PREMIÈRE

PSYCHÉ
 Effroyables replis des ondes infernales,
Noirs palais où Mégère et ses sœurs font leur cour,
Éternels ennemis du jour,
Parmi vos Ixions, et parmi vos Tantales,
1670 Parmi tant de tourments qui n’ont point d’intervalles,
Est-il dans votre affreux séjour
Quelques peines qui soient égales
Aux travaux où Vénus condamne mon amour ?
Elle n’en peut être assouvie,
1675 Et depuis qu’à ses lois je me trouve asservie,
Depuis qu’elle me livre à ses ressentiments,
Il m’a fallu dans ces cruels moments
Plus d’une âme, et plus d’une vie,
Pour remplir ses commandements.
1680 Je souffrirais tout avec joie,
Si, parmi les rigueurs que sa haine déploie,
Mes yeux pouvaient revoir, ne fût-ce qu’un moment,
Ce cher, cet adorable amant :
Je n’ose le nommer ; ma bouche criminelle
1685 D’avoir trop exigé de lui,
S’en est rendue indigne, et dans ce dur ennui
La souffrance la plus mortelle
Dont m’accable à toute heure un renaissant trépas,
Est celle de ne le voir pas.
1690 Si son courroux durait encore,
Jamais aucun malheur n’approcherait du mien :
Mais s’il avait pitié d’une âme qui l’adore,
Quoi qu’il fallût souffrir, je ne souffrirais rien.
Oui, Destins, s’il calmait cette juste colère,
1695 Tous mes malheurs seraient finis :
Pour me rendre insensible aux fureurs de la mère,
Il ne faut qu’un regard du fils.
Je n’en veux plus douter, il partage ma peine,
Il voit ce que je souffre, et souffre comme moi,
1700 Tout ce que j’endure le gêne,
Lui-même il s’en impose une amoureuse loi :
En dépit de Vénus, en dépit de mon crime,
C’est lui qui me soutient, c’est lui qui me ranime,
Au milieu des périls où l’on me fait courir :
1705 Il garde la tendresse où son feu le convie,
Et prend soin de me rendre une nouvelle vie,
Chaque fois qu’il me faut mourir.
Mais que me veulent ces deux ombres
Qu’à travers le faux jour de ces demeures sombres
1710 J’entrevois s’avancer vers moi ?

 SCÈNE II

PSYCHÉ, CLÉOMÈNE, AGÉNOR.
PSYCHÉ
 Cléomène, Agénor, est-ce vous que je voi ?
Qui vous a ravi la lumière ?

CLÉOMÈNE
 La plus juste douleur, qui d’un beau désespoir
Nous eût pu fournir la matière,
1715 Cette pompe funèbre, où du sort le plus noir
Vous attendiez la rigueur la plus fière,
L’injustice la plus entière.

AGÉNOR
 Sur ce même rocher, où le Ciel en courroux
Vous promettait au lieu d’époux
1720 Un serpent dont soudain vous seriez dévorée,
Nous tenions la main préparée
À repousser sa rage, ou mourir avec vous.
Vous le savez, Princesse, et lorsqu’à notre vue
Par le milieu des airs vous êtes disparue,
1725 Du haut de ce rocher pour suivre vos beautés,
Ou plutôt pour goûter cette amoureuse joie
D’offrir pour vous au monstre une première proie,
D’amour et de douleur l’un et l’autre emportés,
Nous nous sommes précipités.

CLÉOMÈNE
1730 Heureusement déçus au sens de votre oracle,
Nous en avons ici reconnu le miracle,
Et su que le serpent prêt à vous dévorer
Était le Dieu qui fait qu’on aime,
Et qui tout Dieu qu’il est, vous adorant lui-même,
1735 Ne pouvait endurer
Qu’un mortel comme nous osât vous adorer.

AGÉNOR
 Pour prix de vous avoir suivie,
Nous jouissons ici d’un trépas assez doux :
Qu’avions-nous affaire de vie,
1740 Si nous ne pouvions être à vous ?
Nous revoyons ici vos charmes
Qu’aucun des deux là-haut n’aurait revus jamais,
Heureux si nous voyons la moindre de vos larmes
Honorer des malheurs que vous nous avez faits.

PSYCHÉ
1745 Puis-je avoir des larmes de reste
Après qu’on a porté les miens au dernier point ?
Unissons nos soupirs dans un sort si funeste,
Les soupirs ne s’épuisent point.
Mais vous soupireriez, Princes, pour une ingrate,
1750 Vous n’avez point voulu survivre à mes malheurs,
Et quelque douleur qui m’abatte,
Ce n’est point pour vous que je meurs.

CLÉOMÈNE
 L’avons-nous mérité, nous dont toute la flamme
N’a fait que vous lasser du récit de nos maux ?

PSYCHÉ
1755 Vous pouviez mériter, Princes, toute mon âme,
Si vous n’eussiez été rivaux.
Ces qualités incomparables
Qui de l’un et de l’autre accompagnaient les vœux,
Vous rendaient tous deux trop aimables,
1760 Pour mépriser aucun des deux.

AGÉNOR
 Vous avez pu sans être injuste, ni cruelle,
Nous refuser un cœur réservé pour un Dieu.
Mais revoyez Vénus : le Destin nous rappelle,
Et nous force à vous dire adieu.

PSYCHÉ
1765 Ne vous donne-t-il point le loisir de me dire
Quel est ici votre séjour ?

CLÉOMÈNE
 Dans des bois toujours verts, où d’amour on respire,
Aussitôt qu’on est mort d’amour.
D’amour on y revit, d’amour on y soupire,
1770 Sous les plus douces lois de son heureux empire,
Et l’éternelle nuit n’ose en chasser le jour,
Que lui-même il attire
Sur nos fantômes qu’il inspire,
Et dont aux Enfers même il se fait une cour.

AGÉNOR
1775 Vos envieuses sœurs après nous descendues
Pour vous perdre se sont perdues,
Et l’une et l’autre tour à tour,
Pour le prix d’un conseil qui leur coûte la vie,
À côté d’Ixion, à côté de Titye,
1780 Souffre tantôt la roue, et tantôt le vautour.
L’amour, par les Zéphyrs s’est fait prompte justice
De leur envenimée et jalouse malice :
Ces ministres ailés de son juste courroux,
Sous couleur de les rendre encore auprès de vous,
1785 Ont plongé l’une et l’autre au fond d’un précipice,
Où le spectacle affreux de leurs corps déchirés
N’étale que le moindre et le premier supplice
De ces conseils dont l’artifice
Fait les maux dont vous soupirez.

PSYCHÉ
 Que je les plains !

CLÉOMÈNE
1790 Vous êtes seule à plaindre.
 Mais nous demeurons trop à vous entretenir,
Adieu, puissions-nous vivre en votre souvenir,
Puissiez-vous, et bientôt, n’avoir plus rien à craindre,
Puisse, et bientôt, l’Amour vous enlever aux Cieux,
1795 Vous y mettre à côté des Dieux,
Et rallumant un feu qui ne se puisse éteindre,
Affranchir à jamais l’éclat de vos beaux yeux
D’augmenter le jour en ces lieux.

 SCÈNE III

PSYCHÉ
 Pauvres amants ! Leur amour dure encore,
1800 Tous morts qu’ils sont l’un et l’autre m’adore,
Moi dont la dureté reçut si mal leurs vœux :
Tu n’en fais pas ainsi, toi qui seul m’as ravie,
Amant, que j’aime encor cent fois plus que ma vie,
Et qui brises de si beaux nœuds.
1805 Ne me fuis plus, et souffre que j’espère
Que tu pourras un jour rabaisser l’œil sur moi,
Qu’à force de souffrir j’aurai de quoi te plaire,
De quoi me rengager ta foi.
Mais ce que j’ai souffert m’a trop défigurée,
1810 Pour rappeler un tel espoir ;
L’œil abattu, triste, désespérée,
Languissante et décolorée,
De quoi puis-je me prévaloir,
Si par quelque miracle impossible à prévoir,
1815 Ma beauté qui t’a plu ne se voit réparée ?
Je porte ici de quoi la réparer,
Ce trésor de beauté divine
Qu’en mes mains pour Vénus a remis Proserpine,
Enferme des appas dont je puis m’emparer,
1820 Et l’éclat en doit être extrême,
Puisque Vénus la beauté même
Les demande pour se parer.
En dérober un peu serait-ce un si grand crime ?
Pour plaire aux yeux d’un Dieu qui s’est fait mon amant,
1825 Pour regagner son cœur, et finir mon tourment,
Tout n’est-il pas trop légitime ?
Ouvrons. Quelles vapeurs m’offusquent le cerveau,
Et que vois-je sortir de cette boîte ouverte ?
Amour, si ta pitié ne s’oppose à ma perte,
1830 Pour ne revivre plus, je descends au tombeau.

Elle s’évanouit, et l’Amour descend auprès d’elle en volant.

 SCÈNE IV

L’AMOUR, PSYCHÉ évanouie.
L’AMOUR
 Votre péril, Psyché, dissipe ma colère,
Ou plutôt de mes feux l’ardeur n’a point cessé,
Et bien qu’au dernier point vous m’ayez su déplaire,
Je ne me suis intéressé
1835 Que contre celle de ma mère.
J’ai vu tous vos travaux, j’ai suivi vos malheurs,
Mes soupirs ont partout accompagné vos pleurs ;
Tournez les yeux vers moi, je suis encor le même.
Quoi ? je dis et redis tout haut que je vous aime,
1840 Et vous ne dites point, Psyché, que vous m’aimez !
Est-ce que pour jamais vos beaux yeux sont fermés ?
Qu’à jamais la clarté leur vient d’être ravie ?
Ô mort, devais-tu prendre un dard si criminel,
Et sans aucun respect pour mon être éternel
1845 Attenter à ma propre vie ?
Combien de fois, ingrate Déité,
Ai-je grossi ton noir empire,
Par les mépris et par la cruauté
D’une orgueilleuse ou farouche beauté ?
1850 Combien même, s’il le faut dire,
T’ai-je immolé de fidèles amants
À force de ravissements ?
Va, je ne blesserai plus d’âmes,
Je ne percerai plus de cœurs,
1855 Qu’avec des dards trempés aux divines liqueurs
Qui nourrissent du Ciel les immortelles flammes,
Et n’en lancerai plus que pour faire à tes yeux
Autant d’amants, autant de Dieux.
Et vous, impitoyable mère,
1860 Qui la forcez à m’arracher
Tout ce que j’avais de plus cher,
Craignez à votre tour l’effet de ma colère.
Vous me voulez faire la loi,
Vous qu’on voit si souvent la recevoir de moi !
1865 Vous qui portez un cœur sensible comme un autre,
Vous enviez au mien les délices du vôtre !
Mais dans ce même cœur j’enfoncerai des coups,
Qui ne seront suivis que de chagrins jaloux ;
Je vous accablerai de honteuses surprises,
1870 Et choisirai partout à vos vœux les plus doux
Des Adonis et des Anchises,
Qui n’auront que haine pour vous.

 SCÈNE V

VÉNUS, L’AMOUR, PSYCHÉ évanouie.
VÉNUS
 La menace est respectueuse,
Et d’un enfant qui fait le révolté
1875 La colère présomptueuse...

L’AMOUR
 Je ne suis plus enfant, et je l’ai trop été,
Et ma colère est juste autant qu’impétueuse.

VÉNUS
 L’impétuosité s’en devrait retenir,
Et vous pourriez vous souvenir
1880 Que vous me devez la naissance.

L’AMOUR
 Et vous pourriez n’oublier pas
Que vous avez un cœur et des appas
Qui relèvent de ma puissance :
Que mon arc de la vôtre est l’unique soutien,
1885 Que sans mes traits elle n’est rien,
Et que si les cœurs les plus braves
En triomphe par vous se sont laissé traîner,
Vous n’avez jamais fait d’esclaves
Que ceux qu’il m’a plu d’enchaîner.
1890 Ne me vantez donc plus ces droits de la naissance
Qui tyrannisent mes désirs ;
Et si vous ne voulez perdre mille soupirs,
Songez en me voyant à la reconnaissance,
Vous qui tenez de ma puissance
1895 Et votre gloire et vos plaisirs.

VÉNUS
 Comment l’avez-vous défendue,
Cette gloire dont vous parlez ?
Comment me l’avez-vous rendue ?
Et quand vous avez vu mes autels désolés,
1900 Mes temples violés,
Mes honneurs ravalés,
Si vous avez pris part à tant d’ignominie,
Comment en a-t-on vu punie
Psyché qui me les a volés ?
1905 Je vous ai commandé de la rendre charmée
Du plus vil de tous les mortels,
Qui ne daignât répondre à son âme enflammée
Que par des rebuts éternels,
Par les mépris les plus cruels,
1910 Et vous-même l’avez aimée !
Vous avez contre moi séduit des immortels,
C’est pour vous qu’à mes yeux les Zéphyrs l’ont cachée,
Qu’Apollon même suborné
Par un oracle adroitement tourné
1915 Me l’avait si bien arrachée,
Que si sa curiosité
Par une aveugle défiance
Ne l’eût rendue à ma vengeance,
Elle échappait à mon cœur irrité.
1920 Voyez l’état où votre amour l’a mise,
Votre Psyché : son âme va partir,
Voyez, et si la vôtre en est encore éprise,
Recevez son dernier soupir.
Menacez, bravez-moi, cependant qu’elle expire :
1925 Tant d’insolence vous sied bien,
Et je dois endurer, quoi qu’il vous plaise dire,
Moi qui sans vos traits ne puis rien.

L’AMOUR
 Vous ne pouvez que trop, Déesse impitoyable,
Le Destin l’abandonne à tout votre courroux :
1930 Mais soyez moins inexorable
Aux prières, aux pleurs d’un fils à vos genoux.
Ce doit vous être un spectacle assez doux,
De voir d’un œil Psyché mourante,
Et de l’autre ce fils d’une voix suppliante
1935 Ne vouloir plus tenir son bonheur que de vous.
Rendez-moi ma Psyché, rendez-lui tous ses charmes,
Rendez-la, Déesse, à mes larmes,
Rendez à mon amour, rendez à ma douleur
Le charme de mes yeux, et le choix de mon cœur.

VÉNUS
1940 Quelque amour que Psyché vous donne,
De ses malheurs par moi n’attendez pas la fin :
Si le Destin me l’abandonne,
Je l’abandonne à son destin.
Ne m’importunez plus, et dans cette infortune
1945 Laissez-la sans Vénus triompher, ou périr.

L’AMOUR
 Hélas ! si je vous importune,
Je ne le ferais pas, si je pouvais mourir.

VÉNUS
 Cette douleur n’est pas commune,
Qui force un immortel à souhaiter la mort.

L’AMOUR
1950 Voyez par son excès si mon amour est fort.
Ne lui ferez-vous grâce aucune ?

VÉNUS
 Je vous l’avoue, il me touche le cœur,
Votre amour, il désarme, il fléchit ma rigueur :
Votre Psyché reverra la lumière.

L’AMOUR
1955 Que je vous vais partout faire donner d’encens !

VÉNUS
 Oui, vous la reverrez dans sa beauté première :
Mais de vos vœux reconnaissants
Je veux la déférence entière.
Je veux qu’un vrai respect laisse à mon amitié
1960 Vous choisir une autre moitié.

L’AMOUR
 Et moi, je ne veux plus de grâce,
Je reprends toute mon audace,
Je veux Psyché, je veux sa foi,
Je veux qu’elle revive et revive pour moi,
1965 Et tiens indifférent que votre haine lasse,
En faveur d’une autre se passe.
Jupiter qui paraît va juger entre nous
De mes emportements, et de votre courroux.

Après quelques éclairs et roulements de tonnerre, Jupiter paraît en l’air sur son aigle.

 SCÈNE DERNIÈRE

JUPITER, VÉNUS, L’AMOUR, PSYCHÉ.
L’AMOUR
 Vous à qui seul tout est possible,
1970 Père des Dieux, souverain des mortels,
Fléchissez la rigueur d’une mère inflexible
Qui sans moi n’aurait point d’autels.
J’ai pleuré, j’ai prié, je soupire, menace,
Et perds menaces et soupirs ;
1975 Elle ne veut pas voir que de mes déplaisirs
Dépend du monde entier l’heureuse, ou triste face,
Et que si Psyché perd le jour,
Si Psyché n’est à moi, je ne suis plus l’Amour.
Oui, je romprai mon arc, je briserai mes flèches,
1980 J’éteindrai jusqu’à mon flambeau,
Je laisserai languir la Nature au tombeau ;
Ou si je daigne aux cœurs faire encor quelques brèches,
Avec ces pointes d’or qui me font obéir
Je vous blesserai tous là-haut pour des mortelles,
1985 Et ne décocherai sur elles
Que des traits émoussés qui forcent à haïr,
Et qui ne font que des rebelles,
Des ingrates, et des cruelles.
Par quelle tyrannique loi
1990 Tiendrai-je à vous servir mes armes toujours prêtes,
Et vous ferai-je à tous conquêtes sur conquêtes,
Si vous me défendez d’en faire une pour moi ?

JUPITER
 Ma fille, sois-lui moins sévère.
Tu tiens de sa Psyché le destin en tes mains,
1995 La Parque au moindre mot va suivre ta colère,
Parle, et laisse-toi vaincre aux tendresses de mère,
Ou redoute un courroux que moi-même je crains.
Veux-tu donner le monde en proie
À la haine, au désordre, à la confusion,
2000 Et d’un Dieu d’union,
D’un Dieu de douceurs et de joie,
Faire un Dieu d’amertume et de division ?
Considère ce que nous sommes,
Et si les passions doivent nous dominer,
2005 Plus la vengeance a de quoi plaire aux hommes,
Plus il sied bien aux Dieux de pardonner.

VÉNUS
 Je pardonne à ce fils rebelle ;
Mais voulez-vous qu’il me soit reproché
Qu’une misérable mortelle,
2010 L’objet de mon courroux, l’orgueilleuse Psyché,
Sous ombre qu’elle est un peu belle,
Par un hymen dont je rougis,
Souille mon alliance, et le lit de mon fils ?

JUPITER
 Hé bien, je la fais immortelle,
2015 Afin d’y rendre tout égal.

VÉNUS
 Je n’ai plus de mépris, ni de haine pour elle,
Et l’admets à l’honneur de ce nœud conjugal.
Psyché, reprenez la lumière,
Pour ne la reperdre jamais,
2020 Jupiter a fait votre paix,
Et je quitte cette humeur fière
Qui s’opposait à vos souhaits.

PSYCHÉ
 C’est donc vous, ô grande Déesse,
Qui redonnez la vie à ce cœur innocent !

VÉNUS
2025 Jupiter vous fait grâce, et ma colère cesse.
Vivez, Vénus l’ordonne ; aimez, elle y consent.

PSYCHÉ, à l’Amour.
 Je vous revois enfin, cher objet de ma flamme !

L’AMOUR, à Psyché.
 Je vous possède enfin, délices de mon âme !

JUPITER
 Venez, amants, venez aux Cieux
2030 Achever un si grand et si digne hyménée ;
Viens-y, belle Psyché, changer de destinée,
Viens prendre place aux rang des Dieux.

Deux grandes machines descendent aux deux côtés de Jupiter, cependant qu’il dit ces derniers vers. Vénus avec sa suite monte dans l’une, l’Amour avec Psyché dans l’autre, et tous ensemble remontent au ciel.
Les Divinités qui avaient été partagées entre Vénus et son fils, se réunissent en les voyant d’accord ; et toutes ensemble par des concerts, des chants, et des danses, célèbrent la fête des noces de l’Amour.
Apollon paraît le premier et, comme Dieu de l’harmonie commence à chanter, pour inviter les autres Dieux à se réjouir.
RÉCIT D’APOLLON
 Unissons-nous, troupe immortelle ;
Le Dieu d’amour devient heureux amant,
2035 Et Vénus a repris sa douceur naturelle
En faveur d’un fils si charmant :
Il va goûter en paix, après un long tourment,
Une félicité qui doit être éternelle.

TOUTES LES DIVINITÉS chantent ensemble
ce couplet à la gloire de l’Amour.
 Célébrons ce grand jour ;
2040 Célébrons tous une fête si belle :
Que nos chants en tous lieux en portent la nouvelle,
Qu’ils fassent retentir le céleste séjour :
Chantons, répétons, tour à tour,
Qu’il n’est point d’âme si cruelle
2045 Qui tôt ou tard ne se rende à l’Amour.

APOLLON continue.
 Le Dieu qui nous engage
À lui faire la cour,
Défend qu’on soit trop sage.
Les plaisirs ont leur tour,
2050 C’est leur plus doux usage,
Que de finir les soins du jour.
La nuit est le partage
Des jeux, et de l’amour.
 Ce serait grand dommage
2055 Qu’en ce charmant séjour
On eût un cœur sauvage.
Les plaisirs ont leur tour,
C’est leur plus doux usage,
Que de finir les soins du jour.
2060 La nuit est le partage
Des jeux, et de l’amour.

Deux muses, qui ont toujours évité de s’engager sous les lois de l’Amour, conseillent aux belles qui n’ont point encore aimé, de s’en défendre avec soin à leur exemple.
CHANSON DES MUSES
 Gardez-vous, beautés sévères,
Les amours font trop d’affaires,
Craignez toujours de vous laisser charmer :
2065 Quand il faut que l’on soupire,
Tout le mal n’est pas de s’enflammer ;
Le martyre
De le dire,
Coûte plus cent fois que d’aimer.

SECOND COUPLET DES MUSES
2070 On ne peut aimer sans peines,
Il est peu de douces chaînes,
À tout moment on se sent alarmer ;
Quand il faut que l’on soupire,
Tout le mal n’est pas de s’enflammer ;
2075 Le martyre
De le dire
Coûte plus cent fois que d’aimer.

Bacchus fait entendre qu’il n’est pas si dangereux que l’Amour.
RÉCIT DE BACCHUS
 Si quelquefois,
Suivant nos douces lois,
2080 La raison se perd et s’oublie,
Ce que le vin nous cause de folie
Commence et finit en un jour ;
Mais quand un cœur est enivré d’amour,
Souvent c’est pour toute la vie.

Mome déclare qu’il n’a point de plus doux emploi que de médire, et que ce n’est qu’à l’Amour seul qu’il n’ose se jouer.
RÉCIT DE MOME
2085 Je cherche à médire !
Sur la terre et dans les Cieux ;
Je soumets à ma satire
Les plus grands des Dieux.
Il n’est dans l’univers que l’Amour qui m’étonne ;
2090 Il est le seul que j’épargne aujourd’hui ;
Il n’appartient qu’à lui
De n’épargner personne.

ENTRÉE DE BALLET
composée de quatre Polichinelles et de deux Matassins
qui suivent Mome, et viennent joindre leur plaisanterie et leur
badinage aux divertissements de cette grande fête.
Bacchus et Mome qui les conduisent, chantent au milieu d’eux chacun une chanson, Bacchus à la louange du vin, et Mome une chanson enjouée, sur le sujet et les avantages de la raillerie.
RÉCIT DE BACCHUS
 Admirons le jus de la treille :
Qu’il est puissant ! qu’il a d’attraits !
2095 Il sert aux douceurs de la paix,
Et dans la guerre il fait merveille :
Mais surtout pour les amours,
Le vin est d’un grand secours.

RÉCIT DE MOME
 Folâtrons, divertissons-nous,
2100 Raillons, nous ne saurions mieux faire,
La raillerie est nécessaire
Dans les jeux les plus doux.
Sans la douceur que l’on goûte à médire,
On trouve peu de plaisirs sans ennui ;
2105 Rien n’est si plaisant que de rire,
Quand on rit aux dépens d’autrui.
 Plaisantons, ne pardonnons rien,
Rions, rien n’est plus à la mode,
On court péril d’être incommode,
2110 En disant trop de bien.
Sans la douceur que l’on goûte à médire,
On trouve peu de plaisirs sans ennui ;
Rien n’est si plaisant que de rire,
Quand on rit aux dépens d’autrui.

Mars arrive au milieu du théâtre, suivi de sa troupe guerrière, qu’il excite à profiter de leur loisir en prenant part aux divertissements.
RÉCIT DE MARS
2115 Laissons en paix toute la terre,
Cherchons de doux amusements ;
Parmi les jeux les plus charmants,
Mêlons l’image de la guerre.

ENTRÉE DE BALLET
Suivants de Mars, qui font, avec des drapeaux
et des enseignes, une manière d’exercice.
DERNIÈRE ENTRÉE DE BALLET
Les troupes différentes de la suite d’Apollon, de Bacchus, de Mome, et de Mars, après avoir achevé leurs entrées particulières, s’unissent ensemble, et forment la dernière entrée, qui renferme toutes les autres.
Un chœur de toutes les voix et de tous les instruments, qui sont au nombre de quarante, se joint à la danse générale, et termine la fête des noces de l’Amour et de Psyché.
DERNIER CHŒUR
 Chantons les plaisirs charmants
2120 Des heureux amants,
Que tout le Ciel s’empresse
À leur faire sa cour,
Célébrons ce beau jour
Par mille doux chants d’allégresse,
2125 Célébrons ce beau jour
Par mille doux chants pleins d’amour.

Dans le grand salon du palais des Tuileries, où Psyché a été représentée devant Leurs Majestés, il y avait des timbales, des trompettes et des tambours, mêlés dans ces derniers concerts ; et ce dernier couplet se chantait ainsi :
 Chantons les plaisirs charmants
Des heureux amants.
Répondez-nous, trompettes,
2130 Timbales et tambours :
Accordez-vous toujours
Avec le doux son des musettes,
Accordez-vous toujours
Avec le doux chant des Amours.