Molière
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Molière de A à Z

Acteur

Les dons d’acteur comique et surtout de mime de Molière ont frappé ses contemporains. Donneau de Visé écrit dans son Oraison funèbre de Molière : « Il était tout comédien depuis les pieds jusqu’à la tête ; il semblait qu’il eût plusieurs voix ; tout parlait en lui et d’un pas, d’un sourire, d’un clin d’œil et d’un remuement de tête, il faisait concevoir plus de choses qu’un grand parleur n’aurait pu dire en une heure. » Un autre contemporain, La Neufvillenaine, en témoigne également à propos de son jeu dans Sganarelle ou le Cocu imaginaire : « Il ne s’est jamais rien vu de si agréable que les postures de Sganarelle quand il est derrière sa femme : son visage et ses gestes expriment si bien la jalousie, qu’il ne serait pas nécessaire qu’il parlât pour paraître le plus jaloux de tous les hommes. […] Jamais personne ne sut si bien démonter son visage et l’on peut dire que dans cette scène, il en change plus de vingt fois. »

Molière se réserve donc souvent, non pas le premier rôle d’une pièce, mais le rôle comique : il choisit d’interpréter Arnolphe, dans L’École des femmes, Orgon, dans Le Tartuffe, ou encore Sganarelle, dans Dom Juan. Il va de soi, enfin, que sa création théâtrale est nécessairement marquée par l’admiration qu’il porte au jeu des comédiens italiens et à la commedia dell’Arte, ainsi que par l’enseignement du prestigieux Scaramouche.

Molière prône, on le sait, un jeu « naturel », dont on a une idée grâce à L’Impromptu de Versailles, mais aussi grâce au second tome des Entretiens galants, paru en 1681 ; on y voit Armande Béjart et La Grange maîtriser admirablement leur art au point de créer la plus parfaite illusion sur les spectateurs. L’erreur de Molière a peut-être été d’élargir trop vite cette conception du jeu au genre sérieux, et sa tentative a nettement déplu à ses contemporains. Dans ses Nouvelles nouvelles, après avoir dit que Molière joue « fort mal le sérieux », Donneau de Visé — qui a d’abord été un ennemi du poète avant de se réconcilier avec lui — ajoute ce commentaire au sujet de la représentation de Dom Garcie de Navarre : « Je crois qu’il suffit de vous dire que c’était une pièce sérieuse, et qu’il en avait le premier rôle, pour vous faire connaître que l’on ne s’y devait pas beaucoup divertir. » Le jeu tragique de Molière suscite également les railleries de ses rivaux au plus fort de la querelle de l’École des femmes, et A. J. de Montfleury, le fils du célèbre comédien, en fait dans L’Impromptu de l’Hôtel de Condé une caricature féroce. Molière était-il effectivement un piètre acteur tragique, ou était-il, en prônant une diction plus naturelle, simplement en avance sur son temps, encore très attaché à la pompe déclamatoire ? La question mérite au moins d’être posée, d’autant que quelques années plus tard, Racine entreprendra à son tour de limiter les outrances du jeu tragique. Dans son activité de dramaturge, Molière est servi par son statut de praticien du théâtre, car son expérience des planches lui a donné un sens très sûr de l’effet. N’oublions pas qu’il est d’abord un acteur qui a sillonné la province durant une douzaine d’années, et qu’il lui est arrivé aussi bien de donner des représentations devant des cours princières, que de jouer dans des régions — comme les pays de langue d’oc — dont le public ne comprenait pas un traître mot de français, dans des foires, devant des foules bruyantes et grossières, en un mot devant des spectateurs pour lesquels tout le corps doit jouer et faire sens. C’est là sans aucun doute qu’il a appris à mesurer l’efficacité d’un jeu de scène, à respirer un texte, à « faire coïncider l’effet moral avec l’effet physique, la danse avec la démonstration », comme l’écrit Ramon Fernandez (Molière ou l’essence du génie comique, Paris, Grasset, 1979). En un mot, c’est là qu’il a appris l’art du comédien, si déterminant, aux yeux d’Alain (Vingt leçons sur les Beaux Arts, Paris, Gallimard, 1931), pour la création du dramaturge :
Shakespeare acteur, Molière acteur, ce ne sont point des hasards. C’est le corps, encore une fois qui doit commencer : c’est le corps qui doit chercher l’idée.

C’est d’ailleurs son métier d’acteur qui le sauve, lors de sa première prestation devant Louis XIV, au Petit Chatelet (1658), où il commet l’erreur de représenter Nicomède, tragédie du grand Corneille, en présence de la cour et des comédiens de l’Hôtel de Bourgogne, spécialistes du genre, qui font des gorges chaudes de ces « manières de campagne » ainsi que le racontent Vivot et La Grange, dans leur célèbre Préface de l’édition de 1682. Et l’anecdote revêt ici une valeur métaphorique : alors que l’interprétation de Nicomède n’a pas soulevé l’enthousiasme, Molière a une illumination : il demande au roi l’autorisation de lui présenter « un de ces petits divertissements […] dont il régalait les provinces », et cette farce, Le Docteur amoureux, « divertit et surprit tout le monde ». La partie est gagnée : « Monsieur de Molière faisait le Docteur ; et la manière dont il s’acquitta de ce personnage le mit dans une si grande estime que Sa Majesté donna des ordres pour établir sa troupe à Paris ». Rappelons en passant que la médaille aura son revers : dès ses premiers succès, Molière sera regardé par ses ennemis comme un « farceur » — c’est-à-dire acteur de farce —, injure suprême à une époque où le rire, qui n’a pas acquis le droit de cité dans la bonne société et qui paradoxalement n’entre pas dans la définition du genre de la comédie, est conçu comme le propre du peuple.