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Molière de A à Z

Ballets de paroles

Molière fait à certains moments œuvre de poète, au sens plein du terme, dans la mesure où il joue sur les formes du langage en « maître de l’art abstrait », selon le mot de Jean Mesnard. La dimension poétique du langage tient ici au fait que les formes du dialogue font sens. C’est le cas lorsque des pans entiers de dialogue sont rigoureusement organisés, voire mécanisés, pour constituer des « ballets de paroles » à deux ou à plusieurs voix, procédé propre à traduire, par delà la vraisemblance, les rapports de force et l’attitude de certains personnages (Voir sur ces questions R. Garapon, La Fantaisie verbale et le comique dans le théâtre français de Moyen-Âge à la fin du XVIIe siècle, Paris, A. Colin, 1957, p. 236, et Le Dialogue moliéresque , Paris, PUF, 1983 et SEDES, 1990). Dans Le Malade imaginaire, par exemple, un ballet de paroles est ménagé entre Argan et sa servante déguisée en médecin :

TOINETTE.— Ce sont tous des ignorants, c’est du poumon que vous êtes malade.ARGAN.— Du poumon ?
TOINETTE.— Oui. Que sentez-vous ?
ARGAN.— Je sens de temps en temps des douleurs de tête.
TOINETTE.— Justement, le poumon.
ARGAN.— Il me semble parfois que j’ai un voile devant les yeux.
TOINETTE.— Le poumon.
ARGAN.— J’ai quelquefois des maux de cœur.
TOINETTE.— Le poumon.
ARGAN.— Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.
TOINETTE.— Le poumon. (III, 10)

Mais parfois la chorégraphie est nettement plus complexe, comme dans La Critique de l’École des femmes, où Le Marquis, Climène et Élise prennent rigoureusement place autour d’un maître de ballet, le pédant Lysidas :

LYSIDAS.— La scène du valet et de la servante au-dedans de la maison, n’est-elle pas d’une longueur ennuyeuse, et tout à fait impertinente ?LE MARQUIS.— Cela est vrai.
CLIMENE.— Assurément.ÉLISE.— Il a raison.
LYSIDAS.— Arnolphe ne donne-t-il pas trop librement son argent à Horace ? Et puisque c’est le personnage ridicule de la pièce, fallait-il lui faire faire l’action d’un honnête homme ?
LE MARQUIS.— Bon. La remarque est encore bonne.
CLIMENE.— Admirable.ÉLISE.— Merveilleuse.
LYSIDAS.— Le sermon et les Maximes ne sont-elles pas des choses ridicules, et qui choquent même le respect que l’on doit à nos mystères ?
LE MARQUIS.— C’est bien dit.
CLIMENE.— Voilà parlé comme il faut.
ÉLISE.— Il ne se peut rien de mieux. (Sc. 6)

On le voit, en écho aux propos de Lysidas, qui mène le jeu, les approbations de trois interlocuteurs, non seulement se présentent dans un ordre immuable, mais de surcroît jouissent sensiblement de la même longueur. La raideur ostentatoire du procédé en dit plus sur l’attitude de ces personnages que ne le ferait un long portrait qui, au demeurant, n’aurait guère les vertus dramatiques et comiques de cet échange.