Molière
Œuvres Chronologie Molière de A à Z Molière et Pézenas
Médiathèque
Bibliographie Filmographie Iconographie Actualités Liens Contact
Accueil > Molière > Molière de A à Z > Caractères

Molière de A à Z

Caractères

La construction des caractères se fonde à l’époque où Molière écrit sur une tradition héritée d’Aristote, via Théophraste, art du portrait qui a nourri la Comédie Nouvelle, ainsi que l’œuvre de Térence. Les caractères sont des portraits d’individus qui, ayant perdu le sens de la mesure où réside la vertu, sont aveugles à eux-mêmes et demeurent fixes. Le substrat de cette conception des choses est à rechercher dans la fameuse théorie des humeurs (le sang, le flegme, la bile et l’atrabile) dont l’équilibre est condition de bonne santé. Le sous-titre du Misanthrope est d’ailleurs L’Atrabilaire amoureux ; quant aux autres héros, ils sont clairement présentés comme relevant de tel ou tel type de caractère : Tartuffe, « gros et gras, le teint frais, la bouche vermeille » (v. 233) est visiblement un sanguin, ce qui explique sa nature concupiscente, alors que Dom Juan est un colérique, prompt à s’enflammer, comme à oublier.

Pour utile et clair qu’il soit, ce soubassement traditionnel n’est pour notre poète qu’un point de départ, qu’il va étoffer au moyen de ses lectures et de l’observation de la réalité humaine contemporaine. D’une part, abandonnant la conception monolithique des emplois, il tend à suggérer la complexité du réel, en créant des personnages complexes : ses héros ne sont ni monolithiques ni figés, car ils possèdent des traits de caractère secondaires, parfois inattendus, qui contribuent à un remarquable effet de réel. Ils souffrent parfois et se déchirent sous les yeux du public, devenant en cela émouvants et pathétiques. Au nom de cette imitation de la nature, Molière bouleverse ainsi la tradition ; il bouscule les habitudes mentales et l’horizon d’attente du public savant qui se réfère uniquement aux modèles antiques, Plaute et surtout Térence, et qui répugne à voir en Arnolphe, le barbon ridicule de L’École des femmes, un être plus complexe, qui peut être aussi capable d’actions généreuses :

Arnolphe ne donne-t-il pas trop librement son argent à Horace ? Et puisque c’est le personnage ridicule de la pièce, fallait-il lui faire faire l’action d’un honnête homme ?

demande le pédant Lysidas, dans La Critique de l’École des femmes (Sc. 6). Molière, par la bouche de Dorante, a beau jeu de répondre qu’il « n’est pas incompatible qu’une personne soit ridicule en de certaines choses et honnête homme en d’autres ». Et plus loin, notre poète prend soin, tant la chose est nouvelle pour les spectateurs des années 1660, de justifier à nouveau l’attitude de son héros au nom de la vraisemblance :

Et quant au transport amoureux du cinquième acte, qu’on accuse d’être trop outré et trop comique, je voudrais bien savoir si ce n’est pas faire la satire des amants, et si les honnêtes gens même et les plus sérieux, en de pareilles occasions, ne font pas des choses... ?

Molière trouve ainsi un subtil équilibre, puisqu’il préserve la complexité du réel, en dépit de la nécessaire stylisation des caractères. En donnant le sentiment qu’il prend ses modèles dans la réalité contemporaine — puisqu’il a l’habileté de fondre la peinture des mœurs et des personnages —, le poète suscite l’adhésion des esprits les plus exigeants et les plus pénétrants. La Fontaine ne s’y trompe pas qui, relatant la fête de Vaux durant laquelle il a vu Les Fâcheux, écrit dans sa lettre à M. de Maucroix :

Nous avons changé de méthode :
Jodelet n’est plus à la mode,
Et maintenant il ne faut pas
Quitter la nature d’un pas.

De surcroît, le pouvoir d’illusion de ses caractères tient au fait que leur peinture se double d’une peinture des mœurs, de sorte qu’un caractère particulier actualise un vice moral ou social ; Tartuffe n’est pas un hypocrite dans l’absolu mais dans le cadre précis de la fausse dévotion, qui elle est dans l’air du temps.

Pour autant, on a accordé trop d’importance à la question de la psychologie, et cela dès la mort du poète, car elle n’est qu’un des éléments constitutifs de sa dramaturgie. Molière n’a écrit que quelques comédies de caractères, alors que, abusivement, la postérité a voulu voir des caractères partout. La question se pose, dans une optique de génétique théâtrale, de savoir comment se fait l’articulation de la psychologie et de la fable.