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Molière de A à Z

Carrière littéraire

Rien ne prédispose Jean-Baptiste Poquelin, fils d’un bon bourgeois, Tapissier Ordinaire du Roi, à monter sur les planches, après de solides études au Collège jésuite de Clermont (l’actuel lycée Louis le Grand) et l’obtention d’une licence en droit à Orléans (que l’on donnait plus que libéralement !). Il renonce à la charge de Tapissier et valet de chambre ordinaire du Roi acquise par son père, et fonde avec Madeleine Béjart L’Illustre Théâtre, entreprise vouée à l’échec face aux deux puissantes troupes de l’Hôtel de Bourgogne et du Marais, mais qui connaît quelques mois de succès, avnt que Molière n’aille en prison pour dettes. Il entreprend une tournée d’une douzaine d’années en province, notamment dans le sud de la France, durant laquelle il se forme. Il a successivement pour protecteurs plusieurs grands personnages du royaume dont Monsieur, frère du Roi, et il cultive cet important réseau de relations mondaines, de sorte qu’il jouera très souvent en « visites ». Cela lui permet de donner une représentation à Paris en 1658 devant Louis XIV, plus sensible à son interprétation d’une simple farce, Le Docteur amoureux, qu’à celle de Nicomède du grand Corneille, et d’obtenir, en alternance avec les comédiens italiens, la jouissance de la salle du Petit-Bourbon.

Molière n’a alors écrit que des farces aujourd’hui perdues, à l’exception du Médecin volant et La Jalousie du Barbouillé, ainsi que deux comédies, L’Étourdi et Le Dépit amoureux, qui ne ressemblent guère au reste de son œuvre à venir. Il commence à se trouver avec Les Précieuses ridicules (1659), où s’allie à la tradition de la farce (déguisements, soufflets et bastonnades) la satire aiguë d’une mode contemporaine. Il continue de s’affirmer, non sans tâtonnements, avec Sganarelle ou le Cocu imaginaire (1660), L’École des maris (1661), Les Fâcheux (1661), et une tentative malheureuse dans le genre plus sérieux de la comédie héroïque avec Dom Garcie de Navarre (1661), qui trahit sans aucun doute sa volonté d’échapper à la réputation de farceur que lui font ses premiers ennemis. Il réussit son coup de maître, quelques mois après son mariage avec Armande, la fille ou la sœur de Madeleine Béjart, en écrivant L’École des femmes (1662), la première des comédies de la maturité, en cinq actes et en vers : sur fond d’intrigue rebattue (la précaution inutile), il réussit la peinture d’un Arnolphe, barbon profond et tourmenté par la peur d’être trompé, un obsédé en somme — le premier d’une lignée à venir — qui fait le malheur de ses proches, de sorte que la pièce oscille entre le comique et le pathétique. Avec une telle matrice dramatique, qu’il réutilisera souvent, notre dramaturge a trouvé sa voie propre.

Infatigable, Molière est à la fois le directeur, l’auteur, le metteur en scène, et l’un des tout premiers acteurs de la troupe à laquelle le roi accorde protection et pension, ce qui n’est pas sans susciter des rivalités et des jalousies. Molière y répond au moyen de deux courtes pièces, La Critique de l’École des femmes et L’Impromptu de Versailles (1663), dans lesquelles il se défend et entreprend la réhabilitation du genre comique, peu goûté des doctes en regard de la tragédie. En 1664, au moment des somptueuses fêtes des Plaisirs de l’Ile enchantée, organisées à Versailles, Molière, sur qui repose l’organisation de la fête, jouit du plus grand crédit, au point que Louis XIV accepte d’être le parrain de son premier enfant. C’est à l’occasion de cette fête qu’éclate aussi « l’affaire du Tartuffe », pièce dont la représentation publique ne sera autorisée par le souverain que cinq ans plus tard, en raison de la hardiesse du sujet traité : d’une part, la mise en garde contre l’hypocrisie religieuse risque de discréditer les vrais chrétiens, d’autre part le héros, déplaisant mais lucide et intelligent, n’est rien moins qu’ambigu. En butte à toute sorte d’ennuis et de tourments, mais fort de la bienveillance royale — en 1665, la troupe devient la Troupe du Roi —, Molière va plus loin encore avec Dom Juan, thème à la mode, destiné à remplacer à l’affiche Le Tartuffe que la cabale des dévots, animée par la Compagnie du Saint-Sacrement, a réussi à faire interdire. Mais l’amitié du roi manquant de constance, la faveur grandissante de Lully jette le poète dans un relatif oubli qui l’afflige. Il éprouve sans doute, à ce tournant de sa carrière, une sorte d’amertume, à laquelle Le Misanthrope (1666), œuvre profonde et pathétique, fait écho ; ses pièces ultérieures seront dans l’ensemble plus sombres (George Dandin, L’Avare…) et montreront des personnages plus cyniques — tel Valère, le jeune premier de L’Avare — qu’elles ne le faisaient jusque là.

Par la suite, les œuvres qu’il conçoit révèlent un homme plus désabusé qu’auparavant, qui oriente sa réflexion vers une dramaturgie sous-tendue par la peinture du délire d’imagination. Après le demi-échec du Misanthrope, qui nous étonne aujourd’hui, Molière écrit beaucoup, mais son œuvre ne fera plus preuve de la même audace, sur le plan de la morale politique, puisqu’il cessera de s’attaquer à de puissantes cabales, contrairement à ce qu’il a fait dans Le Tartuffe et dans Dom Juan, pour ne fustiger que des vices de caractère et des mœurs privées. Peut-être aussi, comme le suggère C.E.J. Caldicott (La Carrière de Molière entre protecteurs et éditeurs, Amsterdam-Atlanta, Rodopi, 1998), le poète, devenu Comédien du Roi, a-t-il les mains moins libres qu’auparavant, et doit-il davantage songer au genre de la comédie-ballet que le souverain affectionne ? Toujours est-il qu’il conçoit successivement des œuvres de ton très varié : une farce, Le Médecin malgré lui (1666), une comédie mythologique, Amphitryon (1668), une comédie d’inspiration bien sombre, George Dandin (1668), et enfin une franche comédie, L’Avare (1668). Les dernières années de sa vie voient se succéder quelques très grandes pièces : Le Bourgeois gentilhomme (1670), une comédie-ballet, chef-d’œuvre du genre, dont Lully compose la musique et qui fustige le snobisme d’un maladroit imitateur des usages de la noblesse, Les Fourberies de Scapin (1671), une comédie d’intrigue dont le mouvement et les effets témoignent d’une exceptionnelle maîtrise scénique, Les Femmes savantes (1672), une sévère condamnation du pédantisme, et enfin Le Malade imaginaire (1673), œuvre comique pourtant hantée par la présence récurrente de la mort. Au cours de la quatrième représentation de cette dernière comédie, où il raille non plus seulement les médecins mais la médecine même, il est pris de convulsions et s’éteint quelques heures plus tard. Grâce à l’intervention de Louis XIV, dont il n’avait pourtant plus la faveur, il échappe à la fosse commune où finissent les comédiens qui n’ont pu abjurer, et on l’enterre de nuit, sans aucune pompe.