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Molière de A à Z

Correction des mœurs

Cette visée noble de la comédie prend sa source dans un précepte hérité du poète antique Horace, ridendo dicere verum, et les écrits des comédiens de la Commedia dell’arte en font état dès le début du XVIIe siècle en Italie. Elle est mentionnée en France à l’époque des mazarinades et apparaît très vite comme un leitmotiv de l’écrivain comique, car elle lui assure une dignité qui lui était refusée en raison du statut infamant du Rire. Cette visée est sous-tendue par une conception providentielle et optimiste de la nature humaine, qu’explicite la Lettre sur la comédie de l’Imposteur : guidé par la raison, l’homme tend naturellement au bien et à la justice, et il éprouve un dégoût naturel du vice. La comédie doit donc viser à la correction de quelques uns de ses errements, considérés comme des accidents, tels que l’hypocrisie, l’avarice, ou le snobisme. En se proposant ce but respectable de corriger les vices des hommes en les dénonçant, le comique se fait significatif, par opposition à un comique absolu, selon la distinction célèbre de Baudelaire (De l’Essence du rire et généralement du comique dans les Arts plastiques, Paris, 1855). Les défenseurs de la comédie ne manquent pas de mettre l’accent sur ce pouvoir du rire, décent et instructif, capable de rivaliser avec le discours religieux, comme le laissent penser les Stances sur l’École des Femmes de Boileau :

Ta Muse avec utilité
Dit plaisamment la vérité [...]
Et ta plus burlesque parole
Est souvent un docte sermon.

Pour ce qui a trait à Molière, la Lettre sur la comédie de l’Imposteur, ainsi que la Préface du Tartuffe insistent également sur cette mission capitale de la comédie :

Si l’emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes, je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci est, dans l’État, d’une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres ; et nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la correction. Les plus beaux traits d’une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire ; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts. C’est une grande atteinte aux vices que de les exposer à la risée de tout le monde. On souffre aisément des répréhensions ; mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant, mais on ne veut point être ridicule.

Mais il s’agit là d’un argument convenu auquel recourent systématiquement les défenseurs de la comédie. En particulier les comédiens italiens avaient déjà recouru à cette théorie, en la personne de Niccolò Barbieri :

Bien que les œuvres dramatiques visent plutôt à l’utilité qu’à la récréation, néanmoins l’effet majeur que produisent les séductions de la comédie est le plaisir ; il convient donc d’introduire l’utile sous le masque de l’enjouement, de la même façon qu’on recouvre de sucre les remèdes aux maladies des enfants, afin qu’ils les ingurgitent comme douceur et non comme médecine. […] Il n’existe que trois moyens de le faire [corriger les vices] : par voie orale, par voie écrite et par la représentation réelle : beaucoup de gens ne veulent pas écouter les remontrances, d’autres ne savent ou ne veulent pas lire ; mais la représentation, quand elle a un visage joyeux, captive le public, puis la recherche du plaisir ravit l’attention, et ainsi, sans s’y attendre, l’homme voit son défaut, lequel, par la suite, est blâmé et tourné en ridicule dans le déroulement de l’histoire racontée. (La Supplica. Discorso famigliare a quelli che trattano de’ comici (1634), édité par F. Taviani, Milan, Il Polifilo, 1971. Cité par C. Bourqui, La Commedia dell’arte, Paris, SEDES, coll. « Questions de littérature », 1999)

On peut donc se demander si Molière croit en cette vertu correctrice de la comédie, ou s’il est comme Corneille un poète plus soucieux de dramaturgie que de leçon morale ; peut-être croit-il plus simplement à son pouvoir de dénonciation des vices ? Il est certain en tout cas que le comique moliéresque ne revêt pas systématiquement de visée morale : il peut susciter un rire de connivence avec le public, ou n’avoir d’autre fin que lui-même, comme c’est le cas pour de nombreux lazzi, qui remplissent une fonction phatique indispensable en favorisant l’adhésion euphorique du spectateur.