Molière
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Molière de A à Z

Cour

Dans les années 1630, certains spécialistes de la littérature, comme Chapelain ou le grammairien Vaugelas, prennent conscience du rôle de plus en plus important que commence à jouer la cour ; ils sont loin de la mépriser, bien qu’elle soit alors en grande partie peuplée d’ignorants, car le bon usage qu’elle fait d’un langage clair, débarrassé des figures et des tours de langue surannés, intéresse ces doctes, et ils comprennent qu’elle constitue un public à séduire. Trente ans plus tard, elle est le lieu où il faut plaire si l’on veut faire connaître ses œuvres.

Molière connaît bien le milieu de la Cour tout d’abord pour être lui-même détenteur d’une charge de Tapissier ordinaire du roi, ce qui lui vaut de se faire connaître du souverain et des courtisans, ainsi que la rapporte Jean Vivot dans la préface de l’édition de 1682 :

L’estime dont Sa Majesté l’honorait augmentait de jour en jour, aussi bien que celle des courtisans les plus éclairés, le mérite et les bonnes qualités de Monsieur de Molière faisant de très grands progrès dans tous les esprits. Son exercice de la comédie ne l’empêchait pas de servir le Roi dans sa charge de valet de chambre, où il se rendait très assidu. Ainsi il se fit remarquer à la Cour pour un homme civil et honnête, ne se prévalant point de son mérite et de son crédit, s’accommodant à l’humeur de ceux avec qui il était obligé de vivre, ayant l’âme belle, libérale : en un mot, possédant et exerçant toutes les qualités d’un parfaitement honnête homme.

Ensuite, bien entendu, Molière connaît ce milieu puisque la troupe est régulièrement invitée à y donner des représentations ; elle y fait en mai 1662, son premier séjour, ce qui constitue une consécration, car le goût de la Cour, différent de celui de la ville, influence au premier chef la production artistique de l’époque. Nombre de comédies y sont représentées pour la première fois, et il est certain que le genre de la comédie-ballet, par exemple, n’aurait pas vu le jour sans l’influence déterminante de Louis XIV. Les représentations qui y sont données contribuent d’autre part à l’enrichissement des troupes, comme le rapporte Chappuzeau, d’autant que ces séjours peuvent durer plusieurs semaines :

Quand ils marchent à Saint-Germain, à Chambord, à Versailles ou en d’autres lieux, outre leur pension qui court toujours, outre les carrosses, chariots et chevaux qui leurs sont fournis de l’Écurie, ils ont de gratification en commun, mille écus par mois, chacun deux écus par jour pour leur dépense, leurs gens à proportion, et leurs logements par fourriers.

Tout naturellement, Molière sait, en bon courtisan, souligner les qualités de la Cour, et il n’hésite pas à confier à Dorante, dans La Critique de l’Ecole des femmes, le soin de prendre sa défense contre les attaques abusives dont elle peut être l’objet de la part des envieux :

[…] Sachez, s’il vous plaît, Monsieur Lysidas, que les courtisans ont d’aussi bons yeux que d’autres, qu’on peut être habile avec un point de Venise et des plumes, aussi bien qu’avec une perruque courte et un petit rabat uni […] on s’y fait une manière d’esprit, qui sans comparaison, juge plus finement des choses, que tout le savoir enrouillé des pédants. (sc. 6)

Il recommencera de manière encore plus vigoureuse dans Les Femmes savantes, par l’entremise de Clitandre :

Vous en voulez beaucoup à cette pauvre cour,
Et son malheur est grand, de voir que chaque jour
Vous autres beaux esprits, vous déclamiez contre elle,
Que de tous vos chagrins vous lui fassiez querelle,
Et sur son méchant goût lui faisant son procès,
N’accusiez que lui seul de vos méchants succès.
Permettez-moi, Monsieur Trissotin, de vous dire,
Avec tout le respect que votre nom m’inspire,
Que vous feriez fort bien, vos confrères, et vous,
De parler de la cour d’un ton un peu plus doux ;
Qu’à le bien prendre au fond, elle n’est pas si bête
Que vous autres Messieurs vous vous mettez en tête ;
Qu’elle a du sens commun pour se connaître à tout ;
Que chez elle on se peut former quelque bon goût ;
Et que l’esprit du monde y vaut, sans flatterie,
Tout le savoir obscur de la pédanterie. (III, 3)

En fait, contrairement à une idée héritée de la IIIe République qui a voulu faire de Molière l’ami du peuple contraint de se faire l’amuseur de la Cour, il se trouve que notre poète y a joui d’un statut privilégié, étant choyé par Louis XIV qui lui confiait l’organisation de fêtes aussi somptueuses que Les Plaisirs de L’Île enchantée. Molière y possède une sorte de monopole, car sa troupe est souvent la seule invitée à la Cour, ce qui n’est pas sans susciter des jalousies. Toutes les premières, sauf L’Impromptu de Versailles et Psyché sont destinées au roi, qui danse lui-même dans de nombreux ballets.

L’étoile de notre poète décline au moment où il souhaite entreprendre lui-même l’édition de ses œuvres complètes, en 1971, comme s’il était sensible à la survie de son œuvre. Bien que cette démarche n’ait pas été dictée par l’appât du gain matériel, il est probable que la Cour n’en ait pas compris le sens, habituelle pour nos auteurs contemporains. Il semble qu’elle l’ait interprétée comme une manifestation d’indépendance, choquante de la part d’un courtisan comblé d’honneurs, pour lequel l’approbation du roi doit constituer la récompense suprême. (Voir sur cette question C.E.J. Caldicott, La Carrière de Molière entre protecteurs et éditeurs, Amsterdam-Atlanta, Rodopi, 1998).