Molière
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Les Fâcheux

Dedicace

AU ROI

Sire,

J’ajoute une scène à la comédie ; et c’est une espèce de fâcheux assez insupportable qu’un homme qui dédie un livre. Votre Majesté en sait des nouvelles plus que personne de son royaume, et ce n’est pas d’aujourd’hui qu’Elle se voit en butte à la furie des épîtres dédicatoires. Mais, bien que je suive l’exemple des autres, et me mette moi-même au rang de ceux que j’ai joués, j’ose dire toutefois à Votre Majesté que ce que j’en fais n’est pas tant pour lui présenter un livre que pour avoir lieu de lui rendre grâces du succès de cette comédie. Je le dois, Sire, ce succès qui a passé mon attente, non seulement à cette glorieuse approbation dont Votre Majesté honora d’abord la pièce, et qui a entraîné si hautement celle de tout le monde, mais encore à l’ordre qu’Elle me donna d’y ajouter un caractère de fâcheux, dont elle eut la bonté de m’ouvrir les idées Elle-même, et qui a été trouvé partout le plus beau morceau de I’ouvrage. Il faut avouer, Sire, que je n’ai jamais rien fait avec tant de facilité, ni si promptement que cet endroit où Votre Majesté me commanda de travailler. J’avais une joie à lui obéir qui me valait bien mieux qu’Apollon et toutes les Muses ; et je conçois par-là ce que je serais capable d’exécuter pour une comédie entière, si j’étais inspiré par de pareils commandements. Ceux qui sont nés en un rang élevé peuvent se proposer l’honneur de servir Votre Majesté dans les grands emplois, mais, pour moi, toute la gloire où je puis aspirer, c’est de la réjouir. Je borne là l’ambition de mes souhaits ; et je crois qu’en quelque façon ce n’est pas être inutile à la France que de contribuer quelque chose au divertissement de son roi. Quand je n’y réussirai pas, ce ne sera jamais par un défaut de zèle ni d’étude, mais seulement par un mauvais destin qui suit assez souvent les meilleures intentions, et qui sans doute affligerait sensiblement,

Sire,

De Votre Majesté,
Le très humble, très obéissant, et très
fidèle serviteur et sujet.

J.-B. P. MOLIÈRE.