Molière
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Molière de A à Z

Édition

Les mœurs de l’édition, et, plus largement, la conception de la propriété littéraire au XVIIe siècle, sont pour le moins surprenantes à nos yeux. Tout dramaturge doit faire un choix qui n’est pas sans risque : soit faire imprimer sa pièce, mais cela revient à la faire tomber dans le domaine public et n’importe quelle troupe peut alors la monter sans verser aucun droit d’auteur. Soit ne pas l’imprimer, mais c’est s’exposer aux malhonnêtetés d’une édition pirate, car certains libraires n’hésitent pas à publier sans privilège des œuvres qui ne leur ont pas été confiées : Jean Ribou édite de cette façon Les Précieuses ridicules, ainsi que Le Cocu imaginaire, que Molière fait saisir, et cela l’incite, dans la suite de sa carrière, à faire imprimer lui-même ses pièces. Il écrit à ce propos, dans la Préface des Précieuses ridicules :

J’étais résolu, dis-je, de ne les faire voir qu’à la chandelle [c’est-à-dire sur scène] […]. Cependant je n’ai pu l’éviter, et je suis tombé dans la disgrâce de voir une copie dérobée de ma pièce entre les mains des libraires, accompagnée d’un privilège obtenu par surprise. J’ai eu beau crier : “Ô temps ! ô mœurs”, on m’a fait voir une nécessité pour moi d’être imprimé ou d’avoir un procès ; et le dernier mal est encore pire que le premier. Il faut donc se laisser aller à la destinée, et consentir à une chose qu’on ne laisserait pas de faire sans moi.

Molière ne prend visiblement pas la peine de relire soigneusement les épreuves avant l’impression, et l’on regrette qu’il n’y ajoute pas, suivant en cela l’usage de son temps, toutes les indications scéniques qui nous permettraient de savoir comment il conçoit les jeux de scène, et surtout comment il interprète ses personnages, informations précieuses dont une partie aurait été perdue sans l’édition de 1682.

Les relations de notre dramaturge avec ses éditeurs deviennent rapidement orageuses. Comme ceux-ci se livrent, depuis 1666 à une exploitation frauduleuse de ses œuvres — cela durera jusqu’en 1682 —, il envisage de réaliser lui-même l’édition des œuvres complètes, et prend un privilège en date du 18 mars 1971 qui accompagne Les Fourberies de Scapin. Abusant de son pouvoir, la Communauté des libraires (Guillaume de Luyne, Claude Barbin, Thomas Jolly, Charles de Sercy, Gabriel Quinet, Etienne Loyson, Jean Guignard, et Louis Billaine) refuse de l’enregistrer, et, en dépit de l’intervention d’huissiers, elle empêche Molière de récupérer ses neuf premières pièces. La Cour, qui apparemment ne comprend pas qu’un auteur comblé par la reconnaissance du souverain souhaite une autre forme de consécration, ne fait rien pour aider le poète dans sa quête solitaire, « si proche de la conscience littéraire d’un auteur moderne » (C.E.J. Caldicott). Cette manifestation d’indépendance, incompatible avec le statut d’un auteur choyé par le souverain, marquera le déclin de l’étoile du poète à la Cour. (Voir C.E.J. Caldicott, La Carrière de Molière entre protecteurs et éditeurs, Amsterdam-Atlanta, Rodopi, 1998, et Pierre Force, Molière ou le prix des choses, Paris, Nathan, 1994).