Molière
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Molière de A à Z

Église

Contrairement à ce qu’on pense généralement, les comédiens n’ont jamais été frappés d’excommunication. Les premiers Pères de l’Église avaient certes condamné le théâtre et les comédiens — plus précisément les histrions des Saturnales et les gladiateurs — pour leur frivolité et leurs mauvaises mœurs. Mais au début du XVIIe siècle, le rituel romain de Paul V ne comporte plus aucune condamnation de principe ; cependant, à la suite de la traduction, en 1664, du Traité contre les danses et les comédies de Saint Charles Borromée, certains évêques français, revenant aux textes anciens, insèrent dans leur rituel une clause d’exclusion plus ou moins sévère à l’encontre des comédiens. Heureusement, dans la réalité, les choses sont plus souples grâce au soutien du pouvoir civil : vers 1630, le théâtre connaît une sorte de renaissance littéraire et Louis XIII affirme la dignité du métier de comédien dans une déclaration royale enregistrée le 16 avril 1641 par le Parlement ; plus tard, Louis XIV est même parrain du premier enfant de Molière. L’Église se montre alors moins rigide et l’on verra un Bossuet assister à la Cour à des représentations théâtrales, assis sur « le banc des évêques ». Les comédiens, de leur côté, vivent souvent fort honorablement, se marient, font baptiser leurs enfants, reçoivent une sépulture chrétienne, et donnent au clergé un « droit des pauvres », prélevé sur la recette des représentations.

Les choses se gâtent en 1664, à l’occasion de « l’affaire du Tartuffe », qui permet aux dévots et donc à la puissante Compagnie du Saint-Sacrement de ranimer la Querelle de la moralité du théâtre, conflit doctrinal ancien entre l’Église et le théâtre. En fait, le changement d’attitude profond se manifeste avec l’avènement de Mme de Maintenon, favorite, puis épouse de Louis XIV, qui s’efforce de ramener le roi vers Dieu. Bossuet s’en prend aux comédiens dans ses Maximes et réflexions sur la comédie, et les curés se mettent à appliquer plus rigoureusement les textes des Pères de l’Église, n’acceptant de donner les sacrements aux comédiens à l’article de la mort qu’après renonciation écrite à leur profession. À la fin du siècle, la comédie se trouve même menacée d’interdiction par la Sorbonne. « Depuis que le Roi n’y va plus, écrit la Princesse Palatine en 1702, c’est devenu un péché. »

L’hostilité de l’Eglise à l’égard du théâtre s’exacerbe particulièrement au XVIIe siècle à cause de la question du rire, phénomène de tout temps réprouvé par l’Eglise, et que Molière situe au cœur de sa dramaturgie. Le chrétien, conscient de la misère de l’homme après la chute, est sur terre pour sauver son âme, et non pour se divertir, comme le rappelle Bossuet dans ses Maximes et Réflexions sur la comédie (1694) : « nous n’avons point sur la terre, depuis le péché, de vrai sujet de nous réjouir ». Prétendre rire dans la « vallée de larmes » relève de l’inconscience, et les pleurs sont plus appropriés à la misère de l’homme. Les attaques de l’Église se multiplient : Bossuet se réfère à Saint Basile, qui voit dans la maîtrise de soi « une des obligations du christianisme », à Saint-Chrysostome, Saint-Ambroise ou Saint-Jérôme, et reprend un motif patristique multiséculaire : le Christ n’a jamais ri, alors qu’il a pleuré. Comment alors ne pas condamner la comédie qui relègue au second plan les devoirs de la prière et qui, de surcroît, excite les passions ? Quand le malheureux Père Caffaro (Auteur de la Lettre d’un théologien en faveur des Spectacles, imprimée à la tête du Théâtre de Boursault), un des rares théologiens du temps favorable au théâtre, Bossuet lui rétorque que la tradition patristique blâme indistinctement tous les ressorts du théâtre : « le désir de voir et d’être vu [...] la trop grande occupation à des choses vaines, les éclats de rire qui font oublier et la présence de Dieu et le compte qu’il lui en faut rendre, et le sérieux de la vie chrétienne ». (Sur cete question, cf. Dominique Bertrand, Dire le rire à l’Age Classique, Aix-en-Provence, PUP, 1995 ; C. Urbain et E. Lévesque, L’Église et le théâtre, Paris, Grasset, 1930 et B. Sarrazin, Le Rire et le sacré, Paris, Desclée de Brouwer, 1992).