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Molière de A à Z

Médecine et médecins

En reprenant à son compte le très vieux thème de la satire anti-médicale, Molière s’inscrit dans le prolongement d’une longue tradition à la fois populaire, celle de la farce et de la commedia dell’Arte, mais aussi savante, car de grands écrivains — Érasme, Rabelais, Montaigne, La Mothe le Vayer — ont, avant lui et sur un autre ton, dénoncé l’imposture de cet art. Notre dramaturge, fidèle en cela à une idée chère à Gassendi, considère qu’il vaut mieux laisser faire la nature en toute chose, et se montre extrêmement méfiant à l’égard de la médecine. Il la sait livresque, tâtonnante et hostile aux méthodes nouvelles, à une époque où l’on découvre de nouveaux remèdes comme l’antimoine, et surtout la circulation du sang (Harvey, 1615) — contre laquelle Thomas Diafoirus soutient une thèse, dans Le Malade imaginaire. Molière persiste tout au long de sa carrière à ne voir que grimace dans la pratique médicale, mais le ton de ses attaques change au fil des années, alors qu’il est lui-même frappé par la maladie : si Le Médecin volant, farce de peu d’importance, se borne à reprendre les critiques traditionnelles adressées aux hommes de l’art, il n’en va pas de même avec Dom Juan, où il suffit à Sganarelle de revêtir la robe de médecin pour se sentir docte et en humeur de disputer. Le ton de la satire monte avec L’Amour médecin, où l’on voit des praticiens, incapables et cupides, se quereller au chevet du malade qu’ils négligent au profit de leur seul intérêt ; l’attaque est d’autant plus virulente que Molière octroie à ses personnages des masques et des noms permettant au public d’en identifier les modèles. Ensuite, Le Médecin malgré lui montre un Sganarelle qui, grâce au « pompeux galimatias » appris au service d’un médecin, passe pour un habile homme auprès des crédules. Enfin, dans Le Malade imaginaire, Molière, qui a fait depuis des années l’expérience de la maladie, semble plus désabusé que violent : l’un des barbons, Béralde, traduisant assurément une partie de sa pensée, doute de la légitimité même de la démarche médicale qu’il considère comme une folie, car « les ressorts de notre machine sont des mystères ». En outre, la parodie finale du rituel, au cours duquel Argan est fait docteur, révèle bien qu’aux yeux de notre dramaturge, la médecine relève moins de la science que de tours de passe-passe, et que tout son art consiste à jeter de la poudre aux yeux des hommes.

Face à de telles attaques, les médecins ne manquent pas de s’organiser en cabale et de riposter avec Élomire hypocondre ou les Médecins vengés, comédie satirique d’un inconnu, Le Boulanger de Chalussay, dans laquelle on lit, à propos de L’Amour médecin :

Ce chef d’œuvre qui fut le fléau des médecins, Me fit des ennemis de tous les assassins.

Molière dispose d’une solide culture médicale, peut-être grâce au fait que certains de ses amis, Jean Armand de Mauvillain et François Bernier, sont médecins et qu’ils l’ont sans doute complaisamment informé ; mais il a pu, en outre, observer les mœurs et les usages médicaux du temps durant des années, et enfin, comme le suggère Georges Couton, consulter un livre souvent édité au XVIIe siècle à l’usage des étudiants en médecine, Les Œuvres de La Framboisière (Œuvres complètes de Molière, Bib. de Pléiade, t. II, p. 1076). De sorte que son approche comique de la médecine est fondée sur une information riche et dominée, et qu’il prend soin de respecter scrupuleusement la cohérence des symptomes médicaux évoqués : dans Monsieur de Pourceaugnac, le lumineux galimatias du Premier Médecin (I, 8) est en fait une description clinique fort rigoureuse de l’hypocondrie, selon la science médicale du temps. Seule la mécanisation satirique du discours peut tromper le lecteur moderne et le laisser croire à un jeu farcesque gratuit. Bien plus, dans Le Malade imaginaire, Molière a une intuition étonnante pour son temps, celle de la spécificité de la vie psychique, comme l’a montré Patrick Dandrey (Le « Cas » Argan ; Molière et la maladie imaginaire). Alors que le poète entrevoit ce qu’on nommerait aujourd’hui une névrose obsessionnelle, et qu’il analyse cette zone comprise entre les passions et la pathologie du corps, il rejoint sans le savoir la réflexion d’un médecin contemporain, l’Anglais Thomas Sydenham, qui élabore une nouvelle doctrine pathologique de l’hystérie, maladie de l’esprit provocant des troubles organiques. Sans qu’il y ait ici identité rigoureuse entre la recherche du médecin et l’intution du poète, cette coïncidence frappante témoigne plus largement de l’effondrement des savoirs anthropologiques anciens et de l’émergence de perspectives modernes.

La satire médicale n’est donc pas, sous sa plume, un facile recours à une tradition séculaire. Elle alimente une réflexion morale constante sur l’imposture et l’erreur, qui s’étend peut-être jusqu’aux choses de la religion (« Vous êtes aussi impie en médecine ? » dit Sganarelle à Dom Juan), et elle enrichit plus largement sa réflexion anthropologique sur les délires de l’imagination humaine. (Voir sur la question l’ouvrage très érudit de Patrick Dandrey, La Médecine et la maladie dans le théâtre de Molière, 2 t., Paris, Klincksieck, 1998.)