Molière
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Molière de A à Z

Morale

On s’accorde sur le fait que le théâtre de Molière ne présente pas de philosophie constituée en système cohérent. Le dramaturge nous apparaît plutôt comme un homme cultivé, pétri ainsi que nombre de ses contemporains de culture humaniste, et d’ailleurs, remarque à juste titre Bernard Tocanne, il n’a pas de vision globale du moi, et ses peintures s’en tiennent au domaine de l’observable (L’Idée de nature en France dans la seconde moitié du XVIIe siècle, Paris, Klincksieck, 1978). Son théâtre se nourrit d’une pensée plutôt syncrétique qui relève sans doute d’une morale pratique, d’une forme de sagesse faite d’adaptation au réel, caractérisée par deux traits majeurs. En premier lieu, il s’agit d’une morale de l’authenticité, et par là, Molière fait cause commune avec ses contemporains, Pascal, La Rochefoucauld, Racine ou encore Madame de Lafayette. Tous contribuent à peindre, dans la mouvance des moralistes chrétiens, le rôle tyrannique de l’amour-propre, cet égocentrisme forcené qui, soutenu par l’imagination, pousse chacun à la complaisance envers lui-même, et qui se manifeste par une irrépressible volonté de puissance.

Il en éclaire ainsi les méfaits : tantôt, la faiblesse du moi se trahit par une obsession dévorante, avarice chez Harpagon, snobisme chez M. Jourdain, peur de la mort chez Argan, crainte du cocuage chez Arnolphe…, et même les règles astreignantes de la civilité sont impuissantes à le juguler, comme le montre Le Misanthrope. Tantôt, le moi se dissimule et se donne pour ce qu’il n’est pas ; la comédie moliéresque mène alors un combat sans merci contre les masques et les hypocrites de tous poils, fausses précieuses, faux dévots, faux savants, faux médecins, afin de fustiger la tendance de l’homme à se dénaturer. Et l’on conçoit ainsi qu’à vouloir arracher les masques, les comédies, comme « miroirs publics », ne tardent pas à se faire de solides ennemis que Molière affrontera toujours avec courage.

Le méfait majeur de l’amour-propre étant de rendre aveugle sur soi-même, les héros sont frappés de cécité, passagère quand elle est liée à une mode telle que la préciosité, plus essentielle quand elle conduit le personnage à un paradoxe qui le mine : il est malade sain, misanthrope amoureux d’une coquette, ou dévot colérique. La passion — manie ou jalousie — prenant le pas sur le sens commun, le héros ne saurait échapper à ce qu’on pourrait rapprocher d’une espèce de fatalité, de sorte qu’il ne guérit jamais de son obsession : à la fin de la pièce, Harpagon s’en va retrouver sa « chère cassette » et M. Jourdain trouve enfin « tout le monde raisonnable ».

Faisant appel à plus de lucidité pour soi-même, Molière prône donc une morale de la responsabilité (B. Tocanne, L’Idée de Nature en France dans la seconde moitié du XVIIème siècle, Paris, Klincksieck, 1978, p. 159). Et lorsque, inspiré par l’éthique aristotélicienne (Éthique à Nicomaque), il incite à fuir les extrémités, afin de trouver un juste milieu, il ne s’agit en aucun cas de recourir à la facilité, mais de faire effort pour atteindre une sorte de perfection : car, dans cette sagesse antique, chaque vertu se définit par un subtil équilibre à trouver entre un excès et une insuffisance ; le courage, par exemple, se situe à mi-chemin entre deux défauts à tempérer, la témérité, du côté de l’excès, la lâcheté, du côté de l’insuffisance. Les raisonneurs de ce théâtre, prônant volontiers le juste milieu face aux errements des héros maniaques, sont ainsi les porte-parole de cette tradition humaniste, et la médiocrité — valeur positive au XVIIe siècle — qu’ils conseillent n’a été ravalée au rang d’une frilosité petite-bourgeoise qu’au prix d’un contre-sens.

Force de l’illusion de soi sur soi. Mais cette illusion, cette folie n’est-elle pas nécessaire à l’homme ? Tout en voulant arracher les masques, et éclairer les aveugles, Molière sait bien, qu’il est vain de prétendre changer le monde, et il nourrit quelque doute des prétentions thérapeutiques de la comédie. Philinte le dit clairement à son ami Alceste, dans Le Misanthrope (I, 1) :

Non : tout de bon, quittez toutes ces incartades. Le monde par vos soins ne se changera pas ; […] Et c’est une folie à nulle autre seconde De vouloir se mêler de corriger le monde.

Cependant, même s’il préfère, à la suite d’Erasme et de Montaigne, Rire de la folie du monde, le poète, faisant preuve d’une sorte d’indulgence amusée, ne sombre ni dans le pessimisme ni dans la résignation.

Le second trait qui caractérise la morale de Molière — avers plus souriant de la nature humaine — concerne le climat d’hédonisme naturaliste qui règne dans certaines œuvres, comme l’atteste le goût de l’amour, voire l’apologie du désir, et le refus de la contrainte. Dans L’École des femmes, Agnès ne se révèle et ne s’épanouit que grâce à la découverte de l’amour ; dans La Princesse d’Elide, Arbate, gouverneur du prince d’Ithaque, félicite longuement son élève d’être tombé amoureux (I, 1), à un moment où les amours adultères du jeune Louis XIV avec Mlle de La Vallière font scandale à la Cour. Dans Le Tartuffe, le conflit qui divise la famille d’Orgon fait également écho aux tensions qui opposent la jeune cour — le roi et les courtisans de son âge, aimant les fêtes somptueuses, les spectacles et les bâtiments grandioses — et la vieille cour, prônant une morale rigoriste et hostile aux poètes. Il convient cependant de nuancer cette dimension : tenant d’un « hédonisme maîtrisé » (Patrick Dandrey), Molière ne pense sans doute pas qu’il faille laisser libre cours à l’instinct, ainsi que le montre le châtiment de Dom Juan. Et certains de ses personnages, loin de sombrer dans ces comportements monomaniaques qui ont fait la célébrité de cette dramaturgie, parviennent à sépanouir sereinement et à trouver un équilibre harmonieux, notamment grâce à l’amour ; c’est le cas, par exemple, d’Agnès (L’École des femmes), d’Elmire (Le Tartuffe), ou encore d’Alcmène (Amphitryon).