Molière
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Molière de A à Z

Nature

On peut se demander si Molière partage réellement avec la plupart de ses contemporains la conception optimiste et providentielle de la nature humaine, dont témoigne la Lettre sur la comédie de l’Imposteur, ou s’il n’y croit qu’à demi. Dans cette philosophie, issue des principaux courants de pensée du siècle — aristotélisme, néo-platonisme, humanisme dévot et cicéronien —, l’homme ne peut nuire aux autres que par accident ou par ignorance, et, dans cette perspective, la comédie doit remplir une fonction morale de première importance, la Correction des mœurs. Elle se propose ainsi de faire, au nom du naturel, la satire des vices et des travers qui animent les maniaques et imposteurs de tous poils, de Sganarelle à Argan.

Pourtant Molière considère de toute évidence l’homme comme un être faible, guidé par son amour-propre, et parfois conduit par manque de raison à toute sorte de folie. Cette optique relativement sombre s’exprime plus nettement à partir des années 1664-1665. Est-ce à cause de « l’affaire du Tartuffe », qui l’a probablement marqué ? Toujours est-il que s’il rejoint par là des moralistes tels que Pascal ou La Rochefoucauld, le poète ne désarme cependant pas et continue de corriger les mœurs en fustigeant le ridicule, même s’il le fait alors sans trop d’illusions. Les œuvres qu’il conçoit mettent en scène des personnages parfois peu recommandables, des valets sans scrupules comme Nérine dans L’Avare, Sbrigani, dans Monsieur de Pourceaugnac, ou encore Scapin ; mais aussi des personnages d’un tout autre rang social, comme Valère, dans L’Avare, qui parle, pour « gagner les hommes », d’adopter un « masque de tromperie », de se « déguiser », de « se parer à leurs yeux de leurs inclinations », d’ « encenser leurs défauts » et d’ « applaudir à ce qu’ils font. » (I, 1). De même, dans les comédies-ballets, le héros ridicule, qui était autrefois combattu de front par les siens, est presque accompagné dans sa folie, que les autres utilisent pour le tromper. On éprouve alors le sentiment que si Molière fait rire de ses héros pour les sanctionner, il jette aussi parfois un regard indulgent et amusé sur ces êtres faibles et ridicules qui nous ressemblent ; car, face à la folie, la bonne foi des honnête gens et le bon sens des raisonneurs ne peuvent rien, et il vaut parfois mieux laisser les héros fous dans leur illusion.

Le fait que Molière ne propose pas de conception théologique de la nature et qu’il s’en tienne au domaine de l’observable rend difficile la définition de ce concept ; celui-ci se présente, selon Bernard Tocanne, non pas comme une valeur objective, mais plutôt comme une virtualité seulement perceptible par les formes qu’elle revêt. La nature autorise ainsi une évolution des personnages qui peut varier du tout au tout ; elle est tantôt positive, comme le montre, dans L’École des femmes, l’accès d’Agnès à la conscience de soi, sous l’effet d’un hédonisme maîtrisé. Mais elle occasionne parfois une sorte de retour à une sauvagerie primitive quand l’imagination se déprave ; en témoigne le cas d’Arnolphe ou celui de Dom Juan. (Voir, sur cette question, Bernard Tocanne, L’Idée de nature en France au XVIIe siècle, Gérard Defaux, Molière ou les métamorphoses du comique et Patrick Dandrey, Molière ou l’esthétique du ridicule.)