Molière
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La Critique de L’École des femmes

Notice

LA CRITIQUE
DE
L’ÉCOLE DES FEMMES

Comédie
Représentée pour la première fois
le vendredi 1er juin 1663
par la Troupe de Monsieur, Frère Unique du Roi.

NOTICE

On se tromperait en ne voyant dans La Critique de l’École des femmes qu’une « dissertation en dialogue », car Molière a su faire de cet acte un savoureux tableau de mœurs en même temps qu’il lui donnait une franche allure de comédie, et, malgré l’absence d’intrigue, puisqu’il ne s’agit que d’une discussion mondaine sur L’École des femmes, le spectacle ne languit pas un instant.

La Critique de l’École des femmes constitue, comme le remarque Donneau de Visé dans ses Nouvelles nouvelles, une « ingénieuse apologie » de L’École des femmes. Molière commence par peindre sous les traits les plus ridicules trois adversaires de sa comédie : la précieuse Climène, l’imbécile Marquis, le pédant et envieux Lysidas, qui représentent ses ennemis jaloux de son éclatant succès. Puis il répond à certaines attaques précises, encore que son argumentation soit parfois spécieuse. Ainsi, vers la fin de la scène 3, à propos du fameux le, qui a valu au poète des accusations d’obscénité, le mot d’Uranie sur « l’honnêteté d’une femme » qui « n’est pas dans les grimaces » est plein de justesse ; cependant quand Molière lui fait ajouter à propos d’Agnès : « Elle ne dit pas un mot qui de soi ne soit fort honnête ; et si vous voulez entendre dessous quelque autre chose, c’est vous qui faites l’ordure, et non pas elle, puisqu’elle parle seulement d’un ruban qu’on lui a pris », nous pouvons n’être pas complètement convaincus par une telle réponse, d’autant que nous ignorons comment Molière jouait la scène. Peut-être forçait-il les mimiques farcesques, et incitait-il à comprendre le passage de manière ambiguë ?

Mais surtout, loin de se cantonner à ce niveau de la polémique qui caractérise la « Querelle de L’École des femmes », Molière profite de l’occasion pour porter le débat sur un terrain plus élevé, celui de l’esthétique théâtrale ; c’est Dorante qui, en partisan éclairé de sa pièce, prononce à cet égard deux déclarations capitales qui semblent annoncer la naissance d’une poétique originale. La première concerne l’éminente dignité du genre comique ; comme Uranie vient tout juste de dire :

La tragédie, sans doute, est quelque chose de beau quand elle est bien touchée ; mais la comédie a ses charmes, et je tiens que l’une n’est pas moins difficile à faire que l’autre. (Sc. 6)

Dorante enchaîne :

Assurément, Madame, et quand, pour la difficulté, vous mettriez un plus du côté de la comédie, peut-être que vous ne vous abuseriez pas.

Pour bien apprécier cette phrase, on se souviendra que les ennemis de Molière refusaient mordicus à L’École des femmes la qualité de véritable pièce de théâtre et ne voulaient y voir, comme Robinet dans son Panégyrique de l’École des femmes, qu’une de ces rhapsodies qui mettent à la mode les bagatelles et les farces. Avec une belle audace, le poète renverse ici les points de vue et affirme, non seulement que la comédie est un grand genre, mais encore qu’elle est plus difficile que la tragédie parce qu’elle s’astreint à peindre « d’après nature », double assertion que Donneau de Visé prétendra réfuter dans sa Lettre sur les affaires du théâtre, imprimée en décembre 1663. En second lieu, Molière ne fait rien moins que rejeter l’aristotélisme ambiant en disant avec netteté aux théoriciens ce qu’il pense des sacro-saintes règles du théâtre :

Il semble, à vous ouïr parler, que ces règles de l’art soient les plus grands mystères du monde ; et cependant ce ne sont que quelques observations aisées, que le bon sens a faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l’on prend à ces sortes de poèmes ; et le même bon sens qui a fait autrefois ces observations les fait aisément tous les jours sans le secours d’Horace et d’Aristote. Je voudrais bien savoir si la grande règle de toutes les règles n’est pas de plaire, et si une pièce de théâtre qui a attrapé son but n’a pas suivi un bon chemin. (Sc. 6)

Comme tous les grands classiques, le poète vise d’abord à plaire, et considère que les règles sont fondées sur le bon sens, c’est-à-dire sur le discernement, dans l’acception que le mot avait très souvent au XVIIe siècle. Et s’il défend, contre les doctes, le goût du parterre mais aussi celui de la cour, on doit y voir un appel aux honnêtes gens qui jugent sainement en se « laissant prendre aux choses », expression qui s’applique aux spectateurs du parterre, mais aussi sans doute aux gens de la cour (scène 5). La fédération de ces publics aux goûts variés tend à montrer que le poète veut répondre simultanément aux deux exigences traditionnellement divergentes de la vulgate comique : le désir le faire rire et le souci de la correction des mœurs.

Enfin, la portée polémique de la pièce ne nuit en rien au spectacle et Molière veille constamment à préserver l’aisance et l’allégresse du dialogue. Remarquons simplement qu’en même temps qu’il utilise les procédés variés mais relativement conventionnels que lui fournit la tradition, le poète continue d’élaborer une écriture stylisée, très mécanisée, dont il emprunte le principe aux échanges de la commedia dell’arte, et qu’il pousse jusqu’à un point limite ; par delà le vraisemblable, ce type de discours ludique trahit de manière comique les alliances et les rapports de force de certains personnages. Ces sortes de ballets de paroles à plusieurs voix s’organisent selon un rythme absolument rigoureux :

LYSIDAS.— La scène du valet et de la servante au-dedans de la maison, n’est-elle pas d’une longueur ennuyeuse, et tout à fait impertinente ?
LE MARQUIS.— Cela est vrai.
CLIMÈNE.— Assurément.
ÉLISE.— Il a raison.

LYSIDAS.— Arnolphe ne donne-t-il pas trop librement son argent à Horace ? Et puisque c’est le personnage ridicule de la pièce, fallait-il lui faire faire l’action d’un honnête homme ?
LE MARQUIS.— Bon. La remarque est encore bonne.
CLIMÈNE.— Admirable.
ÉLISE.— Merveilleuse.

LYSIDAS.— Le sermon et les Maximes ne sont-elles pas des choses ridicules, et qui choquent même le respect que l’on doit à nos mystères ?
LE MARQUIS.— C’est bien dit.
CLIMÈNE.— Voilà parlé comme il faut.
ÉLISE.— Il ne se peut rien de mieux.

On le voit, aux propos de Lysidas, qui mène le jeu, font écho les approbations du marquis, de Climène et d’Élise, qui non seulement se présentent dans le même ordre immuable (Lysidas, Le Marquis, Climène, Élise), mais qui ont de surcroît sensiblement la même longueur. Molière modifie ensuite la situation, mais conserve le même schéma de distribution des répliques lorsque Dorante contre-attaque :

DORANTE.— Pour ce qui est des enfants par l’oreille, ils ne sont plaisants que par réflexion à Arnolphe [...].
LE MARQUIS.— C’est mal répondre.
CLIMÈNE.— Cela ne satisfait point.
ÉLISE.— C’est ne rien dire.

DORANTE.— Quant à l’argent qu’il donne librement, outre que la lettre de son meilleur ami lui est une caution suffisante, il n’est pas incompatible qu’une personne soit ridicule en de certaines choses et honnête homme en d’autres. [...].
LE MARQUIS.— Voilà des raisons qui ne valent rien.
CLIMÈNE.— Tout cela ne fait que blanchir.
ÉLISE.— Cela fait pitié.

Molière innove ainsi sur le plan du langage théâtral en recherchant, par delà l’effet de vraisemblance immédiate, des procédés plus expressifs, propres à cristalliser métaphoriquement une situation de parole révélatrice de l’attitude de ses personnages.