Molière
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Le Dépit amoureux

Notice

COMÉDIE

représentée pour la première fois à Paris,
sur le Théâtre du Petit-Bourbon,
au mois de décembre 1658,
par la Troupe de Monsieur,
Frère Unique du Roi.

Pour recueillir l’héritage d’un très riche parent, Albert devait avoir un fils ; sa femme ayant accouché d’une fille, Dorothée, il lui a substitué le fils de la bouquetière, Ignès ; mais ce bébé est mort à l’âge de dix mois, en l’absence d’Albert, et sa femme a repris chez elle sa fille pour l’élever sous le nom d’Ascagne, à la place du garçon qu’elle n’avait pas eu. Vingt ans ont passé, et Dorothée-Acsagne est tombée amoureuse du jeune Valère et l’a épousé secrètement, en prenant pour la circonstance le nom de sa sœur Lucile. Mais Lucile aime Éraste, qui l’aime en retour, et lorsque Éraste apprend le prétendu mariage, il entre dans une violente colère...

Telle est la donnée passablement compliquée que Molière trouve dans une œuvre de Nicolo Secchi, L’Interesse (« La Cupidité »), comédie érudite publiée à Venise en 1581. On y remarque une identité parfaite de l’intrigue, la reprise fidèle de diverses situations, et même des similitudes très nettes à l’échelle du dialogue. « Phénomène exceptionnel par son ampleur dans l’œuvre de Molière », dit C. Bourqui [1] . Molière se borne à étoffer les rapports entre Éraste et Valère, à modifier l’ordre de certains épisodes, et à ajouter la scène de dépit amoureux, lieu commun déjà ancien de la Commedia dell’arte. Autre source, Molière a sans doute emprunté la scène de Métaphraste à d’un texte italien de Pino da Cagli, I Falsi Sospetti (Venise 1588), comme tend à le montrer l’identité de formulation de certains passages [2] . Il en résulte une comédie d’intrigue où la vraisemblance est mise à rude épreuve en raison de la confusion de l’intrigue, chargée de péripéties nombreuses [3] .

Pour ce qui est des personnages, Mascarille, deuxième du nom, valet gourmand et pleutre, ne ressemble pas à l’infatigable et ingénieux Mascarille qui était au centre de L’Étourdi ; mais il est d’une humanité et d’une naïveté désarmantes, lorsque, par exemple, il prend conscience des risques que lui fait courir son maître Valère en lui demandant d’être son second :

Quand je viens à songer, moi qui me suis si cher,
Qu’il ne faut que deux doigts d’un misérable fer
Dans le corps, pour vous mettre un humain dans la bière,
Je suis scandalisé d’une étrange manière ! (V, l)

Quant à Éraste, il est le premier d’une lignée de jaloux promis à nombre de variations et d’approfondissements, dans un registre plus sombre, car plus obsessionnel.

L’intérêt majeur de la pièce réside en fait dans l’exploitation du dépit amoureux, lazzi traditionnel de la commedia dell’arte, dont la forme est fixée depuis longtemps, puisqu’il possède une ouverture, une cloture, ce qui lui confère une autonomie parfaite. Il peut ainsi aisément être déplacé au sein d’une intrigue à tel ou tel moment de l’histoire, selon les besoins du spectacle, ou encore extrait et transposé d’une œuvre à l’autre [4] , ce qu’autorise le système des faits propre à la poétique de la comédie. Le recours à ce type de lazzi permet à notre poète débutant de se familiariser avec les dosages, les effets de symétrie, les variations, et d’accéder progressivement à la maîtrise du dialogue comique. La difficulté consiste ici à jouer avec légèreté sur les effets d’écho et de rebond de la parole tout en évitant le piège des automatismes qui risquent d’engendrer la monotonie :

ÉRASTE
Nous rompons ?
LUCILE
Oui, vraiment : quoi ? n’en est-ce pas fait ?
ÉRASTE
Et vous voyez cela d’un esprit satisfait ?
LUCILE
Comme vous.
ÉRASTE
Comme moi ?
LUCILE
Sans doute : c’est faiblesse
De faire voir aux gens que leur perte nous blesse.
ÉRASTE
Mais, cruelle, c’est vous qui l’avez bien voulu.
LUCILE
Moi ? point du tout ; c’est vous qui l’avez résolu.
ÉRASTE
Moi ? je vous ai cru là faire un plaisir extrême.
LUCILE
Point : vous avez voulu vous contenter vous-même. (IV, 3)

Pour autant, cette pièce de jeunesse n’échappe pas au style d’époque qui nuisait déjà à L’Étourdi. Et nous trouvons des faits de style dont Molière se débarrassera rapidement, quand il aura forgé son écriture propre, fortement émotive et personnalisée. Des groupes peu expressifs car attendus, puisque régis par l’usage des stéréotypes :

Le traître ! faire voir cette insolence extrême !
Et si jamais celui de ce perfide amant...

Et ma plus vive ardeur, en ce moment fatal

De mes justes soupçons suis-je sorti trop tard ?
(Resp. v. 591, 630, 1203, 1207)

Des propos de nature sentencieuse, qui dépassent de ce fait le cadre de la situation dramatique en question, afin d’en souligner l’exemplarité :

Souvent d’un faux espoir un amant est nourri :
Le mieux reçu toujours n’est pas le plus chéri ;
Et tout ce que d’ardeur font paraître les femmes
Parfois n’est qu’un beau voile à couvrir d’autres flammes.

Quand l’amour est bien fort, rien ne peut l’arrêter ;
Ses projets seulement vont à se contenter,
Et pourvu qu’il arrive au but qu’il se propose,
Il croit que tout le reste après est peu de chose.
(Resp. v. 23-26 et 469-472)

Enfin, comme pour L’Étourdi, Molière saute une trentaine de vers lors de la représentation. Il allège ici un passage trop explicatif qui risque de perdre le spectateur (vers 377 à 380 par exemple), là une grande partie de la tirade de Gros-René qui devait sans doute provenir du fonds de ce célèbre farceur et que Molière supprima à sa mort :

Et moi, je ne veux plus m’embarrasser de femme :
À toutes je renonce, et crois, en bonne foi,
Que vous feriez fort bien de faire comme moi.
Car, voyez-vous, la femme est, comme on dit, mon maître,
Un certain animal difficile à connaître,
*Et de qui la nature est fort encline au mal ;
*Et comme un animal est toujours animal,
*Et ne sera jamais qu’animal, quand sa vie
*Durerait cent mille ans, aussi, sans repartie,
*La femme est toujours femme, et jamais ne sera
*Que femme, tant qu’entier le monde durera ;
*D’où vient qu’un certain Grec dit que sa tête passe
*Pour un sable mouvant ; car, goûtez bien, de grâce,
*Ce raisonnement-ci, lequel est des plus forts :
*Ainsi que la tête est comme le chef du corps,
*Et que le corps sans chef est pire qu’une bête :
*Si le chef n’est pas bien d’accord avec la tête,
*Que tout ne soit pas bien réglé par le compas,
*Nous voyons arriver de certains embarras ;
*La partie brutale alors veut prendre empire
*Dessus la sensitive, et l’on voit que l’un tire
*À dia, l’autre à hurhaut ; l’un demande du mou,
*L’autre du dur ; enfin tout va sans savoir où :
*Pour montrer qu’ici-bas, ainsi qu’on l’interprète,
*La tête d’une femme est comme une girouette
Au haut d’une maison, qui tourne au premier vent.
(IV, 2, v. 1247 à 1266)

Le registre de La Grange et la Préface de 1682 indiquent que la pièce est créée en décembre 1656, à Béziers, où les États du Languedoc sont réunis. Reprise à Paris en décembre 1658, elle y obtient un très vif succès, non seulement du vivant de Molière, mais aussi bien après sa mort. Boulanger de Chalussay, un ennemi du poète qui avait reconnu à son corps défendant, dans Élomire hypocondre, le succès de L’Étourdi, fit de même avec Le Dépit amoureux :

Mon Dépit amoureux suivit ce frère aîné,
Et ce charmeur cadet fut aussi fortuné.
Car, quand du Gros-René on aperçut la taille,
Quand on vit sa dondon rompre avec lui la paille,
Quand on m’eut vu sonner mes grelots de mulets,
Mon bègue dédaigneux déchirer ses poulets
Et ramener chez soi la belle désolée,
Ce ne fut que « Ah ! Ah ! » dans toute l’assemblée,
Et de tous côtés chacun cria tout haut :
« C’est là faire et jouer des pièces comme il faut ! »

En somme, le jeune Molière est encore un « apprenti consciencieux », selon le mot de Georges Mongrédien, et ces premières comédies, tranchent nettement sur les œuvres ultérieures, qui seront conçues selon une poétique plus neuve.

[1] Les Sources de Molière. Un répertoire critique, Paris, SEDES, 1999, p. 86.

[2] Voir Antonio Stäuble, "Gli antenati italiani di un pedante di Molière", Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, 53 (1991), p. 423-427.

[3] Une simplification fut d’ailleurs imaginée par l’acteur Valville à la fin du XVIIIe siècle. La comédie était en effet abrégée en deux actes, comprenant l’acte Ier , les six premiers vers de la scène 3 de l’acte II, la 4e scène du même acte, plus les scènes 2, 3 et 4 de l’acte IV.

[4] On en trouvera quelques exemples dans le Zibaldone de Pérouse, recueil de textes de la commedia dell’arte, date du XVIIIe siècle, traduit et édité par Suzanne Thérault, Paris, CNRS, 1975. Cf. notamment p. 65. Voir aussi G. Conesa, "Molière et l’héritage du jeu comique italien", L’Art du théâtre. Mélanges en hommage à Robert Garapon, Paris, P.U.F., 1992, p. 177-187.