Molière
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Dom Garcie de Navarre

Notice

COMÉDIE

représentée pour la première fois
le 4e février 1661
sur le Théâtre de la Salle du Palais-Royal
par la Troupe de Monsieur
Frère Unique du Roi.

Au dire de Somaize dans ses Véritables Précieuses, imprimées au début de janvier 1660, Dom Garcie de Navarre est écrit dès 1659. En tout cas, le 31 mai 1660, Molière prend un privilège pour cette pièce en même temps que pour L’Étourdi, Le Dépit amoureux et Sganarelle. Cependant, il diffère de la représenter pour exploiter le succès des Précieuses ridicules, puis de Sganarelle. Après les aménagements réalisés dans la salle du Palais-Royal et la réouverture de son théâtre, le poète doit penser que le moment est venu de frapper un grand coup pour asseoir sa réputation d’auteur dramatique à part entière. Autant dire qu’il cherche à faire oublier celle de farceur que lui font ses ennemis, car le rire jouit d’un statut quasi infamant à l’époque. Peut-être aussi, comme le suggère C.E.J. Caldicott [1] , est-ce sous l’influence de Madeleine Béjart, qui brille dans les rôles sérieux, que Molière vise un ton plus élevé. Pour cette occasion, une comédie héroïque, genre qui se situe à mi-chemin entre la comédie et la tragédie, devrait lui permettre de rivaliser avec les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne, qui ont d’ailleurs essayé sans succès de désorganiser sa troupe, alors qu’elle était un temps sans théâtre.

Il décide donc de jouer Dom Garcie de Navarre, qu’il a en portefeuille depuis une bonne année. La première, le 4 février 1661, est un échec : la pièce tient seulement jusqu’à la septième représentation, avec des recettes de misère. À trois reprises, Molière la reprend devant le Roi en 1662 et en 1663, puis tente une nouvelle série de représentations devant le public parisien en novembre 1663. Mais rien n’y fait, et le poète ne publie pas sa comédie. Il en disséminera une centaine de vers dans Le Misanthrope, et quelques autres encore dans Le Tartuffe, Amphitryon et Les Femmes savantes.

Pour l’essentiel, l’intrigue de Dom Garcie de Navarre est empruntée à une source italienne, Le Gelosie fortunate del principe Rodrigo de Cicognini (« L’Heureuse Jalousie du prince Rodrigue »), publiée à Pérouse en 1654. Molière y reprend le développement de l’intrigue mais aussi les accès de jalousie du prince, ainsi que de nombreuses situations : par exemple, le héros, Rodrigo, interprète à tort un fragment de lettre déchirée et soumet sa maîtresse à un interrogatoire injurieux au cours duquel celle-ci se justifie sans peine et finit par pardonner ; il la surprend à parler avec un cavalier, ce qui suscite en lui un nouvel accès de jalousie… Notre poète a en revanche abandonné, pour d’évidentes raisons de bienséance, le thème du faux inceste un instant redouté entre Rodrigo et son amante Delmira. C’est donc à une ample adaptation d’un modèle étranger — comme il l’avait fait pour L’Etourdi et Le Dépit amoureux — que procède Molière, en se laissant la liberté d’écarter certains épisodes, et d’en développer d’autres. Claude Bourqui [2] signale en outre que les noms des principaux personnages (Dom Garcie, Elvire, Alphonse et Mauregat) sont tirés de L’Histoire générale d’Espagne de Turquet de Mayerne (1587).

Cependant le ton adopté par Molière est différent de celui du modèle ; visant le genre sérieux, le poète veut écrire, non pas une tragi-comédie à l’ancienne mode, mais une comédie de ton relevé à la façon de Corneille. Aussi bien suffit-il de rapprocher deux titres, Dom Garcie de Navarre et Don Sanche d’Aragon — qu’il a peut-être interprété —, pour voir que Molière a pris comme patron la comédie héroïque telle que Corneille l’avait conçue quelques années plus tôt ; encore que plusieurs autres œuvres présentent ces caractéristiques à l’époque, à savoir une action excluant le risque de mort et au dénouement heureux, des personnages pris sur le trône ou sur les marches du trône. De Don Sanche d’Aragon, notre auteur a retenu le cadre espagnol, le climat généreux, les personnages princiers, le langage constamment soutenu et noble. On peut penser qu’il a rêvé d’égaler Corneille qu’il admirait.

Il s’en faut de beaucoup qu’il y soit parvenu, et l’on peut avancer diverses hypothèses propres à expliquer cet incontestable échec. La première réside dans la discordance existant entre le ton relevé qui marque tous les rôles, et une intrigue qui ressemble nettement à celles de la comédie. À la différence du romanesque à résonances épiques de Don Sanche d’Aragon, l’intrigue de Dom Garcie est fondée, comme celle de L’Étourdi, sur les principes de la répétition et de la contradiction : sans cesse, le prince de Navarre proteste qu’il se gardera désormais de la jalousie comme de la peste et, sans cesse, il y retombe, tout comme Lélie accumulait les bévues en jurant que c’était la dernière. La répétition du cycle soupçons-accusation-confusion tend à rendre le héros ridicule ; ces hauts et ses bas conviennent mal à un genre qui implique la dignité d’un héros de rang élevé. D’autant qu’à d’autres moments, le discours adopte un ton tragique qui fait courir à la pièce un risque de disparate :

Quelles tristes clartés dissipent mon erreur,
Enveloppent mes sens d’une profonde horreur,
Et ne laissent plus voir à mon âme abattue,
Que l’effroyable objet d’un remords qui me tue ! (IV, 9)

Une seconde hypothèse a trait au ton du discours qui, pour être encore empreint de style d’époque, nous paraît quelque peu guindé. Done Elvire, qui est un instant naturelle et d’une grande fraîcheur de sentiments et d’expression, retombe vite dans la grandiloquence ; quant au héros lui-même, il s’exprime dans une langue relativement conventionnelle, qui se caractérise entre autres par de nombreuses métaphores trop souvent employées par les contemporains, ainsi que par des formules impersonnelles et généralisantes. Un court extrait d’une scène d’affrontement suffira à en donner une idée :

DOM GARCIE
Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit ?
DONE ELVIRE
L’innocence à rougir n’est point accoutumée.
DOM GARCIE
Il est vrai qu’en ces lieux on la voit opprimée.
Ce billet démenti pour n’avoir point de seing... (v. 563-566)

Si l’on compare cet échange avec ce qu’il deviendra dans Le Misanthrope, bien que les deux œuvres soient d’un genre différent, on est frappé par les caractéristiques du texte initial :

ALCESTE
Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit ?
CÉLIMÈNE
Et par quelle raison faut-il que j’en rougisse ?
ALCESTE
Quoi ? vous joignez ici l’audace à l’artifice ?
Le désavouerez-vous, pour n’avoir point de seing ? (v. 1328-1331)

Done Elvire, on le voit, répond par une maxime, ce qui au théâtre comique présente l’inconvénient de l’impersonnalité ; Molière modifiera cette réplique en la personnalisant nettement au moyen d’une forme verbale de la première personne (« j’en rougisse ») et par l’usage d’une interrogation riche de sens. De surcroît, l’attaque de la troisième réplique sera plus nerveuse dans la bouche d’Alceste avec ce « Quoi ? » qui claque, et ces verbes à la deuxième personne qui exercent une forte pression sur la jeune femme. Sans oublier qu’il y a quelque artifice à comparer ces vers réutilisés dans un genre différent, on perçoit néanmoins la relative pâleur du discours dans Dom Garcie, ce qui tend à atténuer la présence scénique des héros.

À côté de cela, cependant, Molière fait siens certains schémas syntaxiques dont il éprouve l’efficacité scénique, et qui deviendront caractéristiques de son style ; ainsi, dans les situations de conflit, ce schéma intonatif de phrase qui monte d’abord en tension, puis qui se détend sur la chute, comme ici :

Et puisque notre cœur fait un effort extrême,
Lorsqu’il se peut résoudre à confesser qu’il aime,
Puisque l’honneur du sexe, en tout temps rigoureux,
Oppose un fort obstacle à de pareils aveux,
L’amant qui voit pour lui franchir un tel obstacle, //
Doit-il impunément douter de cet oracle ? (III, 1, v. 804-809.)

On peut enfin alléguer une raison qui n’est pas des moindres et qui a trait au jeu tragique de Molière lui-même, car son désir d’y introduire une diction « naturelle » déplaît à ses contemporains. Dans ses Nouvelles nouvelles, après avoir dit qu’il joue « fort mal le sérieux », Donneau de Visé ajoute ce commentaire au sujet de la représentation de Dom Garcie de Navarre :

[…] je crois qu’il suffit de vous dire que c’était une pièce sérieuse, et qu’il en avait le premier rôle, pour vous faire connaître que l’on ne s’y devait pas beaucoup divertir.

Molière était-il réellement un détestable tragédien, ou était-il, comme on pourrait aussi le penser, en avance sur son temps [3] , lui-même trop attaché à la pompe déclamatoire qu’affectionnaient les comédiens de l’Hôtel de Bourgogne, et dont notre poète se gaussera dans L’Impromptu de Versailles ? Molière est encore, à bien des égards, un auteur qui se forme et qui n’a pas encore élaboré son écriture, ce discours fortement personnalisé et plein de sève qu’il prêtera à Orgon, à Alceste ou à Dom Juan. Il est ici comme dans un entre deux : entre la douceur du style galant dont il donnera un exemple avec Amphitryon [4] et la couleur du dialogue comique, qui implique une hypertrophie des éléments émotifs du discours.

Cet essai malheureux a marqué le poète, puisqu’on le voit se livrer à d’incessants réemplois, réutilisant dans plusieurs pièces ultérieures de nombreux vers de Dom Garcie, comme s’il voulait en sauver le plus possible ; vieux complexe d’infériorité des poètes comiques à l’égard de leurs confrères tragiques, que Beaumarchais éprouvera de la même manière. Mais à quelque chose malheur est bon : faute d’avoir réussi dans ce genre sérieux, Molière « tirera » le genre comique vers le haut, en intégrant dans ses grandes œuvres, comme Le Misanthrope entre autres, des passages parfois graves et pathétiques. En d’autres termes, il élargira le champ de la comédie en lui offrant une plasticité de ton inconnue à ce jour, contribuant par là à en faire un « grand genre ».

[1] La Carrière de Molière entre protecteurs et éditeurs, Rodopi, Amsterdam, 1998, p. 29 sqq.

[2] Les Sources de Molière. Un répertoire critique, Paris, SEDES, 1999, p. 357 sqq.

[3] Racine entreprendra quelques années plus tard, mais avec plus de succès, une démarche similaire, visant à atténuer les outrances déclamatoires des « Grands Comédiens ».

[4] Certains passages de Dom Garcie ont été réutilisés dans Amphitryon. Cf. par exemple respectivement les vers 678-704 et 1359-1390. Voir la notice de cette pièce.