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Les Femmes savantes

Notice


LES FEMMES SAVANTES

COMÉDIE

Par J.-B. P. MOLIÈRE.

Représentée la première fois à Paris
sur le Théâtre de la salle du Palais-Royal,
le 11 mars 1672
par la Troupe du Roi.

Écrite à loisir, cette comédie en cinq actes et en vers, est annoncée dès 1668, selon Le Mercure Galant : « le fameux Molière ne nous a point trompés dans l’espérance qu’il nous avait donnée, il y a tantôt quatre ans, de faire représenter au Palais-Royal une pièce comique de sa façon qui fût tout à fait achevée [1]  ». Le privilège, pris pour l’édition le 31 décembre 1670, confirme le fait que le poète tient à présenter une œuvre longuement méditée et qu’il se méfie plus que jamais des éditeurs. Celle-ci déçoit pourtant le public, qui la trouve un peu froide, comme en témoigne Grimarest : « Ce divertissement, disait-on, était sec, peu intéressant, et ne convenait qu’à des gens de lecture ». Jugement d’une certaine façon confirmé par une lettre de Huyghens du Ier avril : « On l’a trouvée fort plaisante, mais un peu trop savante ». De fait, après de bons débuts le 11 mars 1672, les recettes diminuent jusqu’à l’été, et la pièce ne sera reprise ensuite que trois fois.

Les sources de cette comédie sont nombreuses. Il est clair que Molière s’est en partie inspiré des Visionnaires de Desmarets de Saint-Sorlin (1637), dont un des personnages, Hespérie, a fourni quelques traits de caractère à Bélise, notamment sa certitude d’être aimée de tous les hommes qu’elle rencontre, son goût pour l’amour platonique, sa liste de soupirants… Quant au personnage de la femme savante, avec sa pédanterie, son savoir désordonné, et son langage affecté, Molière, grand lecteur de romans, a pu en trouver un exemple dans Artamène ou le Grand Cyrus [2] (1649-1653) de Madeleine de Scudéry. De la même manière, la querelle de Vadius et de Trissotin doit sans doute à celle de Godeau et de Colletet, que Saint-Évremond met en scène dans ses Académistes (I, 2), pièce publiée en 1650. Enfin, de manière plus indirecte, la thématique du féminisme a déjà été exploitée par Samuel Chappuzeau, auteur du Cercle des femmes (1656) et de L’Académie des femmes (1662), où l’on voit une maîtresse de maison, Émilie, se fâcher contre ses serviteurs incultes et organiser une académie. Enfin, on le sait, Molière n’a pas eu à inventer les poèmes de Trissotin, puisqu’ils se trouvent dans les Œuvres mêlées (1659) et dans les Œuvres diverses (1663, 1665) de l’abbé Cotin. Le dramaturge a même trouvé dans l’édition de 1665 des Œuvres galantes de son ennemi, une pièce en prose intitulée « Festin poétique », qui file la métaphore de l’œuvre littéraire comme repas.

Vous voulez, Madame, que je vous traite, et je veux bien vous traiter [...]. Après quelques parfums et un peu d’encens, c’est-à-dire des remerciements, le premier service sera de raisonnements forts et solides ; le second, de sentiments épurés, avec quelques pointes d’épigrammes pour ragoûts et quelques entremets de parenthèses et de pensées.

Ce qui deviendra dans la bouche du pédant Trissotin, alors que Philaminte lui demande de servir « promptement [son] aimable repas » :

Pour cette grande faim qu’à mes yeux on expose,
Un plat seul de huit vers me semble peu de chose,
Et je pense qu’ici je ne ferai pas mal,
De joindre à l’épigramme, ou bien au madrigal,
Le ragoût d’un sonnet, qui chez une princesse
A passé pour avoir quelque délicatesse.
Il est de sel attique assaisonné partout,
Et vous le trouverez, je crois, d’assez bon goût. (III, 2, v. 746-754)

Encore une fois — il l’a déjà fait avec Les Fourberies de Scapin —, Molière prend d’une certaine façon le contre-pied des goûts de son public, alors sous le charme de la comédie-ballet et du divertissement de cour. A-t-il été de nouveau poussé par le souci de limiter les frais occasionnés par les comédies-ballets à la ville, ou est-ce par gageure qu’il s’essaie à cette comédie de salon de facture plus classique, en cinq actes et en vers, respectueuse des règles des unités [3] , et agrémentée d’une satire des mœurs — notre dramaturge y reprend le thème de la préciosité avec une variante nouvelle, le goût de la science et de la philosophie, mis à la mode par nombre d’ouvrages de vulgarisation ? Comme dans Les Précieuses ridicules, Molière se montre assez dur avec ces femmes, qui, après tout, sont animées d’une aspiration sympathique, quoique maladroite, au savoir, et Philaminte est admirable quand elle apprend sans s’émouvoir que sa fortune est perdue (V, dern., v. 1706-1709). Peut-être Molière a-t-il voulu, à travers elles, stigmatiser l’espèce d’arrogance et de dogmatisme dont font preuve à l’époque dans les salons certains tenants de la philosophie cartésienne ?

Toujours est-il qu’il raille le snobisme — effet de l’amour-propre — dont procède leur pseudo-science : « J’aime ses tourbillons », s’écrie Armande, « Moi, ses mondes tombants », répond Philaminte, ajoutant qu’« avec du grec on ne peut gâter rien » (III, 2, v. 884 et III, 3, v. 952). Il stigmatise également le ridicule dû à leur confusion mentale, elles qui picorent dans le cartésianisme, l’épicurisme, le stoïcisme, le platonisme, sans souci de la cohérence organique de chaque système ; et l’on voit Bélise admettre la théorie épicurienne de l’atome, mais rejeter celle du vide, qui lui est indissociable. Ce défaut d’intelligence les entraîne à toutes sortes d’attitudes ridicules : d’abord, à des fautes de goût frappantes et à des erreurs de jugement graves sur les œuvres et les auteurs ; en témoignent l’admiration sans borne qu’elles portent à Trissotin et leur extase devant son « Quoi qu’on die ». Ensuite, du moins pour Armande et Bélise, à une pruderie ridicule, reposant sur une conception tronquée de l’amour. Enfin, et c’est plus grave, fortes d’un savoir qui échappe au vulgaire, elles font preuve de dogmatisme et d’autoritarisme, comme la plupart des soi-disant détenteurs d’une vérité qu’ils veulent imposer aux autres :

Nous serons par nos lois les juges des ouvrages ;
Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis ;
Nul n’aura de l’esprit hors nous et nos amis ;
Nous chercherons partout à trouver à redire,
Et ne verrons que nous qui sache bien écrire. (III, 2, v. 922-926.)

Pour ce qui est des caractères, en dehors du couple central fortement antithétique de Philaminte [4] , obsédée par les choses de l’esprit, et de Chrysale, vivant « de bonne soupe, et non de beau langage » (II, 7, v. 531), deux figures retiennent l’attention pour des raisons historiques particulières, Trissotin et Vadius. Encore une fois, et contrairement à ce qu’il prétend dans La Critique de l’École des femmes (sc. 4), Molière lance ici des attaques ad hominem : à travers Trissotin, il règle ses comptes avec l’abbé Cotin, un poète mondain, auteur d’œuvres légères, et académicien ; en d’autres termes, il fait des applications. Si le personnage n’apparaît que tard dans la pièce, il n’en joue pas moins un rôle important, au point que, selon Brossette et La Grange, la pièce s’intitulait également Trissotin [5] . Il n’est pas exceptionnel que Molière désigne ainsi sa victime [6] , et ici aucun doute possible : son nom, Cotin/Tricotin [7] /Trissotin, ses œuvres citées presque mot pour mot [8] , et l’hypocrite démenti public fait par Molière deux jours avant la première pour attiser les curiosités, tout concourt à le désigner sans ambiguïté [9] . Il en va de même pour Vadius, à savoir Gilles Ménage, un helléniste renommé, dont le prénom latinisé est Aegidius. Lui aussi est clairement désigné aux rires du public par des traits précis : outre le fait qu’il « sait du grec […] autant qu’homme de France » (III, 3, v. 942), il a la spécialité, plusieurs fois dénoncée par ses contemporains, de piller les auteurs, ce dont Trissotin ne manque pas de l’accuser (v. 1017-1020). Ces deux hommes ont participé à un certain nombre de polémiques qui ont fait du bruit dans les milieux littéraires. Pour ce qui est de leurs relations avec Molière, il existe un contentieux ancien : les deux poètes s’en sont pris à lui, selon d’Oliver [10] , en l’accusant à l’Hôtel de Rambouillet d’avoir dépeint le duc de Montausier dans Le Misanthrope. Cotin, qui est également un ennemi de Boileau — il l’a traité de M. « Desvipéraux » —, a aussi attaqué directement le dramaturge dans des œuvres satiriques [i] . Molière, en tout cas les étrille rudement dans Les Femmes savantes. On ignore si la fameuse dispute entre Trissotin et Vadius a véritablement eu lieu chez Mademoiselle de Montpensier entre Ménage et Cotin, comme on l’a rapporté, mais on sait en revanche que Ménage avait critiqué des vers de Cotin et que la polémique s’était envenimée entre eux. Par la suite, alors que Cotin se remet mal de ce mauvais traitement, Ménage, pour sa part, feint devant Mme de Rambouillet de ne pas se reconnaître sous les traits de l’helléniste ridicule : « Quoi, Monsieur, vous souffrirez que cet impertinent Molière nous joue de la sorte ? — Madame, j’ai vu la pièce, elle est parfaitement belle : on n’y peut rien trouver à redire, ni à critiquer. » On peut même aller plus loin et se demander si Molière n’a pas greffé la querelle entre les deux pseudo-savants à seule fin de régler ses comptes ; car la souplesse de la comédie permet l’exploitation de tels épisodes, pourtant inutiles à l’action de la pièce, s’ils concourent à maintenir le climat d’euphorie, indispensable quant à lui, à l’efficacité du spectacle.

Le comique est dans cette œuvre d’un ton nouveau : à côté des quelques effets, issus de la farce, liés aux interventions de la servante, quelle maîtrise dans l’exploitation de certains procédés d’écriture révélateurs d’une attitude ! Quand Chrysale emploie malencontreusement devant sa sœur le mot de chimères, c’est tout l’univers mental de la vieille demoiselle qu’il remet en cause, et la personnalisation de son propos en dit long sur son émotion :

Ah, chimères ! Ce sont des chimères, dit-on !
Chimères, moi ! Vraiment chimères est fort bon !
Je me réjouis fort de chimères, mes frères,
Et je ne savais pas que j’eusse des chimères. (II, 4, v. 393-396)

Quel doigté dans la conduite du ballet de paroles stylisé que le poète ménage entre Trissotin et ses admiratrices ! Dans un premier temps, celles-ci, sous le charme, font écho au pédant en répétant en chœur des membres de phrases :

TRISSOTIN
Faites-la sortir, quoi qu’on die,

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE
Quoi qu’on die !

TRISSOTIN
De votre riche appartement,

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE
Riche appartement !

TRISSOTIN
Où cette ingrate insolemment

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE
Cette ingrate de fièvre !

Puis, il arrive un moment où la tension est trop forte, et le paroxysme de leur bonheur ne peut plus s’exprimer que par une exclamation qui les unit dans la pâmoison :

TRISSOTIN
Quoi ? sans respecter votre rang,
Elle se prend à votre sang,

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE
Ah !
(II, 2, v. 803-805.)

Molière exploite ici une dynamique du délire comique, auquel la stylisation de l’écriture confère une grande efficacité dramatique.

La maturité et l’expérience exceptionnelles du poète se révèlent également dans la façon dont il « lance » une tirade, autre exemple entre mille. Il serait en effet naïf de penser que la dramaturge peut placer ici ou là, arbitrairement, une tirade de nature émotive, sans aucune préparation ; celle-ci paraîtrait rapportée, et le texte manquerait de liant. Il lui faut au contraire créer une tension justifiant le fait que le personnage, hors de ses gonds, s’exprime longuement. Pour cela Molière ménage un effet de crescendo  : après que Philaminte a décidé de chasser la servante Martine, Chrysale, esprit matérialiste, s’oppose à sa femme et à sa sœur en disant l’importance qu’il attache aux choses de l’intendance (« Je vis de bonne soupe, et non de beau langage »), et il a l’art, dès le début, de citer des noms susceptibles de provoquer l’indignation et le mépris de ses interlocutrices :

Vaugelas n’apprend point à bien faire un potage,
Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots,
En cuisine peut-être auraient été des sots.

Puis le fossé se creuse entre eux, au sujet du corps « cette guenille », ce qui accroît l’irritation de Chrysale : « Guenille si l’on veut, ma guenille m’est chère ». Enfin, quand lui-même emploie le mot « sollicitude », les deux femmes savantes réagissent en grammairiennes :

PHILAMINTE
Ah ! sollicitude à mon oreille est rude :
Il put étrangement son ancienneté.

BÉLISE
Il est vrai que le mot est bien collet monté.

C’est l’étincelle qui met le feu aux poudres. La tension est alors suffisante pour justifier la tirade de Chrysale :

Voulez-vous que je dise ? Il faut qu’enfin j’éclate,
Que je lève le masque, et décharge ma rate.
De folles on vous traite, et j’ai fort sur le cœur...

Et même s’il recule un instant devant la forte femme qu’est Philaminte, et s’il change de cible (« C’est à vous que je parle, ma sœur »), le faible Chrysale est animé d’une sainte fureur et ne peut plus renoncer à s’exprimer. Le mouvement est donné et la tirade se développe ensuite, à l’adresse cette fois, de Philaminte. Ainsi, le liant du texte est impeccable, et le spectateur, séduit par cet illusionnisme parfait, oublie qu’il n’a devant lui que des êtres de papier.

Pourquoi une pièce si murie n’a-t-elle pas connu un succès égal aux autres comédies de notre poète ? Ce n’est pas, selon nous, parce que le comique en est trop raffiné pour le rire du parterre, comme on l’a dit ; nous croirions volontiers, en revanche, que cette œuvre est quelque peu statique sur le plan dramatique. Elle n’a ni le rythme soutenu du Bourgeois gentilhomme ou des Fourberies de Scapin, ni la verve folle du Malade imaginaire. Chacun des personnages s’y exprime au moyen de tirades moyennes ou longues et dit ce qu’il a à dire. Son écriture est bien « sage » : on y trouve très peu d’interruptions, d’éclats de voix, d’accidents du langage, en comparaison des autres comédies. Alors qu’à nos yeux elle présente une sorte de perfection dans son genre, elle a pu détonner à l’époque et dérouter le public du Palais-Royal, en raison de l’atmosphère quelque peu confinée qui y règne et du manque de folie et de dynamisme de ses personnages, par rapport à la fantaisie débridée des dernières œuvres du poète.

[1] Le Mercure galant, 25 mai 1672.

[2] Histoire de Sapho, X, 2e partie.

[3] C ?est un fait exceptionnel dans sa dramaturgie comique, qui obéit à d ?autres règles que celles du genre sérieux. Ces règles servent ici la concentration nécessaire à la « crise ».

[4] On s’est demandé, en vain, quelle contemporaine aurait pu servir de modèle à Molière : ni l’hypothèse de Mme de Rambouillet, comme on l’a suggéré à l’époque, ni celle, sans fondement, de Mme de la Sablière ne résistent à l’analyse.

[5] Cf. les témoignages de Brossette, annotant Boileau, 1716 (t. I, p. 31) et de Mme de Sévigné (lettre du 9 mars 1672).

[6] Cf. la notice de L’Amour médecin.

[7] La forme Tricotin est attestée par Brossette (?uvres de Boileau, 1716, t. I, p. 31) et Mme de Sévigné (lettre du 9 mars 1672).

[8] Le poème dont le titre original est Sonnet : À Mademoiselle de Longueville, à présent duchesse de Nemours, sur sa fièvre quarte, figure dans les  ?uvres mêlées (1659), puis dans les  ?uvres diverses de l’abbé (1663, 1665). On comprend que Molière, par délicatesse, ait évité de citer le nom de cette dame. Quant à l’épigramme, elle se trouve dans ses  ?uvres galantes.

[9] Selon la Menagiana (1715, t. III, p. 23), mais cette source n’est pas incontestable, Molière aurait même acheté les propres vêtements de l’abbé chez un fripier.

[10] Histoire de l’Académie, G. Mongrédien, t. I, p. 265.

[i] La Satire des satires et La Critique désintéressée.