Molière
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La Jalousie du Barbouillé

Notice

Après l’échec parisien de son « Illustre Théâtre », Molière entreprend de 1646 à 1658 une longue tournée en province pendant laquelle il joue un certain nombre de farces, aujourd’hui perdues, dont nous ne connaissons que les titres. Deux textes seulement nous sont parvenus, La Jalousie du Barbouillé et Le Médecin volant, de façon quelque peu indirecte, puisqu’on en a trouvé le manuscrit au XVIIIe siècle [1] et qu’ils n’ont été publiés qu’en 1819 par les bons soins de Viollet-le-Duc. On peut légitimement penser que le texte dont nous disposons consiste en une sorte de canevas à peine étoffé, et que les comédiens devaient exploiter, selon leurs talents propres, tel ou tel effet que le texte ne porte pas ou qu’il se contente d’évoquer. L’art des farceurs, tout comme celui des comédiens italiens est à jamais perdu. De sorte qu’on ne saurait dire à la lecture si ces pochades sont de la main de Molière, ou si elles faisaient simplement partie du répertoire de la troupe. Le fait qu’on rencontre un Gorgibus dans Les Précieuses ridicules, ou que tel passage se retrouve dans Le Dépit amoureux, Le Mariage forcé ou surtout dans George Dandin ne suffit pas à en apporter la preuve. On sait en effet que les auteurs s’empruntaient [2] constamment des effets, des situations, des scènes entières, voire des sujets. Quant à l’étude stylistique du passage, elle ne permet pas de déceler le moindre trait représentatif de l’écriture moliéresque ultérieure et donc de penser à un réemploi.

Un indice intéressant a cependant été relevé par Austin Gill [3] , qui remarque des similitudes précises entre la scène 2 de cette farce et Gi’ingiusti sdegni, une commedia erudita de Bernardini Pino (1553) ; mais surtout il montre que d’autres passages de cette commedia ont été utilisés par Molière dans diverses pièces [4] , ce qui inclinerait à penser que La Jalousie du Barbouillé est bien de Molière. La recherche des sources est ici d’autant plus délicate qu’il s’agit là d’un vieux thème de la littérature occidentale, dont on trouve de nombreuses versions, notamment dans un scénario de commedia dell’arte, le Villano geloso, ou dans un conte de Boccace, Le Jaloux corrigé.

L’argument, fondé sur le vieux principe de l’arroseur-arrosé, se réduit d’ailleurs à peu de chose : Le Barbouillé, qui a des doutes sur la fidélité de sa femme, Angélique, est trop heureux de lui fermer un soir la porte du logis, alors qu’elle a voulu se rendre à un bal. Elle le supplie en vain et feint de se donner la mort ; il sort pour voir ce qu’il en est et se trouve à son tour à la porte, alors qu’arrive le père d’Angélique.

Cette farce peut sans doute nous donner une idée de celle que Molière, de retour de province, joue devant Louis XIV au petit Chatelet en 1658, Le Docteur amoureux, dont La Grange et Vivot disent dans leur Préface :

Cette comédie, qui ne contenait qu’un acte, et quelques autres de cette nature, n’ont point été imprimées : il les avait faites sur quelques idées plaisantes sans y avoir mis la dernière main ; et il trouva à propos de les supprimer, lorsqu’il se fut proposé pour but dans toutes ses pièces d’obliger les hommes à se corriger de leurs défauts. Comme il y avait longtemps qu’on ne parlait plus de petites comédies, I’invention en parut nouvelle, et celle qui fut représentée ce jour-là divertit autant qu’elle surprit tout le monde.

Ce qui est remarquable, dans le cas de Molière, c’est qu’il reste fidèle à ce genre pourtant méprisé [i] , en raison du statut du rire, ce qui lui vaudra d’être traité de « farceur » par ses détracteurs, durant la « querelle de L’École des femmes ». Non seulement, il remet la farce à la mode à son retour à Paris, comme le rappelle la préface, alors qu’on n’en avait pas représenté depuis la disparition du fameux trio de farceurs Gaultier-Garguille, Gros-Guillaume et Turlupin, vers 1630 ; mais encore toutes ses œuvres contiendront, dans une proportion variable, des effets issus de la farce ; surtout, le poète lui fera une place de choix dans le genre qu’il conçoit vers la fin de sa carrière, la comédie-ballet, nouvelle esthétique dramatique dont les scènes de farce seront un des éléments constitutifs.

[1] Cette découverte est due à Jean-Baptiste Rousseau, qui d’ailleurs parle de « canevas remplis grossièrement par quelqu’un qui n’a jamais su écrire » (À Brossette, 28 octobre 1731). Le manuscrit dont s’est servi Viollet-le-Duc se trouve à la bibliothèque Mazarine.

[2] Voir notre introduction.

[3] Austin Gill, « The Doctor in the Farce and Molière », French Studies 2, 1948.

[4] Telle la scène de Métaphraste dans Le Dépit amoureux.

[i] La Jalousie du Barbouillé est représentée sept fois de 1660 à 1664. On peut penser que c’est la même oeuvre que la troupe jouait sous le titre La Jalousie de Gros-René.