Molière
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Le Mariage forcé

Notice

LE MARIAGE FORCÉ
Comédie
J.B.P. de MOLIÈRE
Représentée pour la première fois au Louvre
par ordre de sa Majesté, le 29 du mois de janvier 1664
et donnée depuis au public sur le théâtre du Palais-Royal
le 15 du mois de novembre de la même année 1664
par la Troupe de Monsieur, Frère Unique du Roi.

NOTICE

C’est au plus tard dans la seconde moitié de 1663 que Molière entreprend Le Tartuffe ; mais il ne peut terminer sa pièce, ou, s’il l’a terminée, il ne peut la mettre en répétition avant le relâche de Pâques 1664, car les commandes royales ont naturellement la priorité, et, coup sur coup, Louis XIV met Molière et sa troupe à contribution, en janvier 1664, pour Le Mariage forcé, et en mai pour La Princesse d’Élide. Un mot de Loret dans sa Muse historique du 2 février 1664, à propos du Mariage forcé, évoque la hâte dans laquelle le poète a dû travailler pour être prêt à temps :

Cette pièce assez singulière
Est un in-promptu de Molière...

Cette comédie-ballet est donnée avec grand succès le 29 janvier au Louvre, dans l’appartement bas de la Reine Mère — représentation à laquelle le Roi lui-même participe en dansant avec quelques grands seigneurs —, puis au Palais-Royal à partir du 15 février, pour une série de douze représentations. La musique est de Lully et la chorégraphie du danseur Beauchamp, mais tous deux travaillent sous la direction de Molière, de sorte que la pièce dans son ensemble apparaît comme plus homogène que Les Fâcheux. Les entrées de ballet notamment sont en rapport avec l’intrigue ; c’est, par exemple, le cas de la IVe entrée, à la fin du second acte, où le Magicien fait sortir quatre diables dont les gestes sont des menaces sans équivoque pour le front de Sganarelle.

Pour l’essentiel, Molière s’est inspiré de Rabelais et d’une situation typique de la farce : exactement comme Panurge multiplie les consultations, dans le Tiers Livre, pour savoir s’il doit se marier [1] , le vieux Sganarelle interroge son ancien ami Géronimo, puis cherche à interpréter un songe qu’il a eu, se tourne vers deux philosophes, Pancrace et Marphurius, questionne des Égyptiens et des Égyptiennes, et même un Magicien... Justement inquiet sur le compte de Dorimène, sa future, en qui il a déjà découvert une coquette achevée, Sganarelle décide de reprendre sa parole et de ne plus se marier, mais il est appelé en duel par le frère de la belle, bâtonné et finalement contraint, la rage au cœur, d’épouser Dorimène. On le voit, ce sujet bouffon tranche sur le ton mythologique habituel des divertissements de cour.

En 1668, Molière fait de sa comédie-ballet en trois actes une farce en un acte, en supprimant toute la partie chorégraphique, y compris l’entrée du magicien, et publie la pièce ainsi abrégée. Même sous cette forme, Le Mariage forcé, comme La Critique de l’École des femmes, contient en germe des personnages qui seront réemployés plus à loisir, telle Dorimène dans Le Misanthrope, à laquelle ressemblera fort Angélique, la femme de George Dandin.

Surtout, Le Mariage forcé confirme le fait que Molière jouit d’une maturité dramatique et d’un métier qui ne se démentiront jamais ; c’est même dans ces œuvres écrites rapidement que son savoir-faire est le plus éclatant. Cela apparaît, entre autres, dans sa façon d’exploiter au mieux toutes les virtualités comiques d’une situation, en dosant les effets de manière à la prolonger et à en tirer le meilleur parti. Ainsi, par exemple, en s’inspirant d’un lazzi de la commedia dell’arte, il démultiplie le dialogue, et utilise huit répliques là où deux suffiraient (du moins pour la clarté de l’échange), afin de bien marquer les résistances inavouées de Sganarelle et d’en tirer le meilleur profit scénique :

GËRONIMO.— Je vous prie auparavant de me dire une chose.
SGANARELLE.— Et quoi ?
GËRONIMO.— Quel âge pouvez-vous bien avoir maintenant ?
SGANARELLE.— Moi ?
GËRONIMO.— Oui.
SGANARELLE.— Ma foi, je ne sais ; mais je me porte bien.
GËRONIMO.— Quoi ? vous ne savez pas à peu près votre âge ?
SGANARELLE.— Non : est-ce qu’on songe à cela ?

C’est dans la même tradition populaire qu’il faut chercher l’origine de cet autre lazzi articulant un effet dramatique très sûr. Sganarelle qui feint d’avoir oublié son âge (« Est-ce qu’on songe à cela ? ») est interrogé par son ami, Géronimo :

GËRONIMO.— Hé ! dites-moi un peu, s’il vous plaît : combien aviez-vous d’années lorsque nous fîmes connaissance ?
SGANARELLE.— Ma foi, je n’avais que vingt ans alors.
GËRONIMO.— Combien fûmes-nous ensemble à Rome ?
SGANARELLE.— Huit ans.
GËRONIMO.— Quel temps avez-vous demeuré en Angleterre ?
SGANARELLE.— Sept ans.
GËRONIMO.— Et en Hollande, où vous fûtes ensuite ?
SGANARELLE.— Cinq ans et demi.
GËRONIMO.— Combien y a-t-il que vous êtes revenu ici ?
SGANARELLE.— Je revins en cinquante-deux.
GËRONIMO.— De cinquante-deux à soixante-quatre, il y a douze ans, ce me semble. Cinq ans en Hollande, font dix-sept ; sept ans en Angleterre, font vingt-quatre ; huit dans notre séjour à Rome, font trente-deux ; et vingt que vous aviez lorsque nous nous connûmes, cela fait justement cinquante-deux : si bien, Seigneur Sganarelle, que, sur votre propre confession, vous êtes environ à votre cinquante-deuxième ou cinquante-troisième année.

Alors que la lente mais implacable progression du dialogue laisse pressentir le verdict de Géronimo au spectateur, Molière le surprend par une ultime trouvaille, la désarmante réaction de Sganarelle :

Qui, moi ? Cela ne se peut pas.

Ce mot extraordinaire ne « porte » que parce qu’il a été savamment amené par les répliques précédentes ; c’est précisément dans cet art d’exploiter un effet comique que Molière est passé maître.

D’ailleurs le poète, qui possède un véritable génie de la synthèse, continue de puiser dans la tradition séculaire de la farce qui plaît à la cour autant qu’à la ville, avec ses procédés comiques traditionnels tels que l’énumération, ou les gestes mécaniques alliés aux flux du propos :

PANCRACE.— Homme de suffisance, homme de capacité (s’en allant). Homme consommé dans toutes les sciences naturelles, morales, et politiques (revenant). Homme savant, savantissime per omnes modos et casus [2] (s’en allant). Homme qui possède, superlative, fables, mythologies et histoires (revenant). Grammaire, poésie, rhétorique, dialectique, et sophistique (s’en allant). Mathématique, arthmétique, optique, onirocritique, physique, et métaphysique (revenant). Cosmimométrie, géométrie, architecture, spéculoire et spéculatoire (en s’en allant). Médecine, astronomie, astrologie, physionomie, métoposcopie, chiromancie, géomancie, etc.

Ainsi, sans doute pris par le temps, Molière se contente d’exploiter dans Le Mariage forcé différents lazzi qu’il fond avec une parfaite maîtrise dramaturgique, et, de cette pièce sans prétention, il parvient à faire un spectacle comique parfaitement efficace qui suscite constamment le rire.

[1] Entre autres, les formulations de Marphurius très proches de celles de Trouillogan.

[2] Per omnes modos et casus : dans tous les cas et tous les modes.