Molière
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Psyché

Notice


PSYCHÉ

COMÉDIE

Tragédie-ballet

Par J.-B. P. MOLIÈRE.

Représentée pour le Roi dans la grande salle
des machines du Palais des Tuileries,
en janvier et durant tout le carnaval
de l’année 1671
par la Troupe du Roi
et donnée au public sur le Théâtre de la salle
du Palais-Royal, le 24 juillet 1671.

Le début de l’année 1671 est marqué pour Molière par l’énorme entreprise de Psyché, tragi-comédie [1] et ballet en cinq actes et en vers, représentée le 17 janvier dans la salle des Tuileries. Jamais le poète ne s’est trouvé à la tête d’une création aussi démesurée, bénéficiant de moyens considérables, car cette pièce à machines fait appel tout à la fois à des décorateurs, machinistes, musiciens, comédiens, danseurs et chanteurs. Pressé par le temps devant l’ampleur de la tâche, il décide de l’écrire en collaboration, et demande à Pierre Corneille de la mettre en vers [2] , après avoir lui-même rédigé le prologue, le premier acte, deux autres scènes (II, 1 et III, 1), et avoir réglé les principaux effets scéniques. C’est dire que Molière, qui a « dressé le plan de la pièce et réglé la disposition », comme l’indique le prologue, a réalisé l’essentiel du travail en ménageant le découpage des scènes et en concevant les effets. N’oublions pas que la mise en vers, qui peut aujourd’hui nous apparaître comme une tâche de longue haleine, ne correspond qu’à un travail de finition pour des dramaturges aussi expérimentés et talentueux. Quant au texte chanté et à la musique, ils sont de Quinault, alors que Lully, sans doute déjà en froid avec Molière, ne compose que la Plainte italienne [3] . On utilise pour ce spectacle une partie des décors existant [4] et l’immense et somptueuse salle des Tuileries, inaugurée en 1662.

Loin d’être original, le thème fort ancien de Psyché est constamment à la mode au XVIIe siècle. À l’origine, chez Apulée, dans Les Métamorphoses ou l’Ane d’or, il a été souvent repris par des dramaturges italiens, après avoir inspiré des peintres et des graveurs. On le trouve ensuite dans un Ballet de la Reine tiré de la fable de Psyché, de 1619, et en 1656 Benserade l’a illustré en France avec son Ballet de Psyché ; enfin, La Fontaine vient de publier, en 1669, Les Amours de Psyché et de Cupidon. Ces nombreuses reprises montrent que le thème est familier au public, ce qui contribue peut-être à expliquer le succès considérable de l’œuvre de Molière ; car, comme pour Amphitryon, le public cultivé goûte fort le plaisir savant suscité par la réécriture d’un mythe ancien.

Pour ce qui est des sources, bien entendu, la référence antique qui s’impose est celle d’Apulée ; plusieurs rencontres textuelles très précises témoignent du fait que Molière s’en est inspiré, encore que, pour des raisons liées à la transposition scénique, il écarte certains épisodes tels que les scènes où l’amour est invisible, ou encore celles qui ont trait aux fabuleux travaux imposés par Vénus à Psyché. La pièce doit également à La Psiche de Francesco Di Poggio (1654) ; là encore, de nombreuses similitudes [5] le montrent, tant à l’échelle de l’intrigue qu’à celle du texte. Reste à savoir si c’est Molière ou Corneille, connaisseur du théâtre tragique italien, qui s’est référé à ce texte.

Afin d’offrir ensuite ce spectacle [6] à son public du Palais-Royal, Molière fait modifier la salle en avril 1671, avec l’accord et la participation des comédiens italiens qui en jouissent en alternance, de façon à pouvoir y loger les machines. Le poète nous apparaît, en l’occurrence, comme un directeur de troupe avisé, car un succès considérable répond à son attente : de son vivant, la pièce sera donnée 82 fois, rapportant une recette de 77.119 livres. Ces chiffres nous étonnent aujourd’hui, car une œuvre comme celle-là est à nos yeux peu représentative du talent de notre poète ; outre le public d’initiés que nous avons mentionné, elle devait toucher profondément la sensibilité d’un public avide de merveilleux, dont les changements de décor et la machinerie comblaient l’attente.

Le spectacle, sans précédent, frappe les esprits par son faste exceptionnel et sa magnificence ; Robinet parle d’un « ballet pompeux, grand et auguste » (Lettre en vers à Monsieur, 24 janvier 1671), et la beauté de la salle lui donne le sentiment d’être « en quelque canton des Cieux ». L’envoyé de la cour de Savoie évoque en termes tout aussi enthousiastes la représentation, dont le célèbre Vigarini a conçu les machines : « Mais pour la dernière scène, c’est bien la chose la plus étonnante qui se puisse voir, car l’on voit tout en un instant paraître plus de trois cents personnes suspendues ou dans les nuages ou dans une gloire, et cela fait la plus belle symphonie du monde en violons, théorbes, luths, clavecins hautbois, flûtes, trompettes et cymbales. »

C’est dire que, comme dans Les Amants magnifiques, le texte joue dans Psyché un rôle mineur — il se borne à conférer une certaine unité au spectacle —, car l’essentiel de l’agrément, dans ce genre du divertissement de cour, est dû à la musique et à la danse. La tragi-comédie-ballet de Psyché constitue cependant une étape importante dans la longue évolution d’un genre qui deviendra l’opéra. La conception de cette œuvre en est déjà si proche que Lulli, en 1678, en réutilisant les intermèdes, et en faisant réécrire les alexandrins en vers irréguliers pour les mettre sur musique récitative.

[1] La pièce est qualifiée de tragi-comédie et ballet, dans le livret, et de tragédie-ballet, dans les éditions originales.

[2] La « querelle de L’École des femmes », à laquelle Corneille avait pris part, est alors bien loin. L’hostilité qui existait entre les deux poètes à l’époque s’est apaisée ; Molière a monté Attila en 1667 et travaille à la création de Tite et Bérénice, ce qui permet de penser que les deux hommes s’estiment mutuellement.

[3] Le Prologue ne fait pas mention de son nom : « M. Quinault a fait les paroles qui s’y chantent en musique, à la réserve de la plainte italienne ».

[4] Le roi aurait demandé qu’on réutilise le décor des enfers conçu pour la représentation d’un opéra de Buti, Ercole amante, lors de l’inauguration de la salle, le 7 février 1662.

[5] Voir sur cette question Cristina Sara, « Psyché di Molière-Corneille e le sue fonti italiane. Francesco di Poggio e Diamante Gabrielli », Franco-Italica I (1992).

[6] En fait, Molière n’a pas les moyens de Louis XIV et il doit se résoudre à limiter les frais, de sorte que la reprise à la ville n’est pratiquement jamais l’équivalent du spectacle donné à la cour.