Molière
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Molière de A à Z

Personnage

Le personnage, dont l’apparente simplicité n’est qu’un effet de l’art, est construit autour d’une obsession centrale, indiquée dès le début du spectacle, et qui le définit en tant que misanthrope, avare ou femme savante. À son entrée, Arnolphe est un vieux garçon qui se gausse des cocus et des maris complaisants, et se vante d’avoir pris toutes ses précautions pour son mariage avec Agnès. Dès le lever de rideau, de même, Alceste dévoile son emportement et son refus de composer avec les règles sociales en criant à Philinte : « Laissez-moi, je vous prie. […] Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher. » Quant à Argan, il est en train de vérifier, à l’ouverture du théâtre, les mémoires de son apothicaire, et il ne s’étonne pas de se porter moins bien ce mois-ci que l’autre, puisqu’il a pris moins de médecines. Et souvent même, avant l’entrée du héros, d’autres personnages ont pris soin de brosser son portrait, afin qu’aucune ambiguïté ne demeure dans l’esprit du spectateur, comme dans Le Tartuffe, L’Avare ou encore Le Bourgeois gentilhomme. Ce trait fondamental clairement posé, Molière prend soin de le souligner sans cesse à la faveur de situations variées qui rappellent au public le ressort essentiel du protagoniste. Monsieur Jourdain, obsédé par son souci de ressembler aux gens de qualité fait, par exemple, constamment référence à cette idée fixe :

— […] je me fais habiller aujourd’hui comme les gens de qualité. — Est-ce que les gens de qualité apprennent aussi la musique ? — Est-ce que les gens de qualité en ont ? [des concerts] — Les personnes de qualité portent les fleurs en enbas ? (Le Bourgeois gentilhomme, resp. I, 2, II, 1 et 5.)

Enfin, le poète s’ingénie jusque dans les dernières répliques de la pièce à nous montrer les caractères inébranlablement fidèles à eux-mêmes, identiques à la première image qui nous a été donnée de chacun d’eux. À la fin des Femmes savantes, quand Armande, déçue de ne pas épouser Clitandre, reproche à sa mère de la sacrifier, celle-ci réplique naturellement et en toute bonne foi :

Ce ne sera point vous que je leur sacrifie, Et vous avez l’appui de la philosophie Pour voir d’un œil content couronner leur ardeur.

Quant à la vieille folle de Bélise, elle vit toujours dans ses chimères, et la voix faussement assurée de Chrysale montre que lui non plus n’a pas changé : « Allons, Monsieur, suivez l’ordre que j’ai prescrit,/ Et faites le contrat ainsi que je l’ai dit. » (v. 1771-1778). Et l’on pourrait tout aussi bien citer les dernières scènes du Misanthrope, de L’Avare, du Bourgeois gentilhomme ou du Malade imaginaire, pour montrer que, dans la vision du monde de Molière, l’homme ne peut se débarrasser de ses illusions et qu’il vaut peut-être mieux ne pas essayer de l’en priver.

Mais ces héros ne seraient que des personnages de farce si Molière n’en affinait pas le portrait en multipliant les situations les plus diverses, afin de laisser réagir le caractère et d’en faire apparaître la contradiction interne, de sorte que la tension qui en résulte constitue précisément le moteur dramatique de ces héros : Harpagon est un avare, un usurier, qui prête « au denier quatre », un brocanteur qui écoule de vieux débris de mobilier, mais aussi, et c’est là que le bât blesse, un barbon amoureux d’une jeune fille pauvre. Tartuffe est un faux dévot extrêmement habile et dangereux, mais il se révèle sensuel et intéressé, ce qui le perdra. De la sorte, les caractères moliéresques sont clairs, puisque nettement dominés par une passion obsédante — héritage de la caractérologie antique —, mais non pas simples, car le poète nuance leurs arrière-plans psychologiques afin de donner l’illusion du vrai. Il les dote de ressorts secondaires qui enrichissent la donnée initiale : Philaminte n’est pas seulement le bas-bleu qu’on aperçoit au second acte des Femmes savantes ; elle est aussi une féministe convaincue, une adepte du stoïcisme qui fait preuve d’une incontestable grandeur d’âme au dénouement.

Précisons toutefois que Molière se borne au domaine de l’observable et ne nous dit rien des « profondeurs opaques de [leurs] replis internes », pour reprendre une expression de Montaigne (Essais, II, 6, « De l’exercitation »). Le champs des motivations de la conduite, nettement moins clair, suscite une certaine ambiguïté qui ne permet pas de saisir la vérité de la personne, et, malgré les explications des autres personnages, le spectateur doit dépasser son opacité. Quel est le ressort profond du malade imaginaire : se réfugie-t-il, par peur de la mort, dans un état de régression infantile, afin d’abdiquer toute responsabilité, d’être soigné et entouré d’attentions ? Ou bien son amour-propre le pousse-t-il, par le moyen de la maladie, à exercer une sorte de tyrannie sur ceux qui l’entourent, à ne voir en eux que des moyens ? Peut-être enfin est-il simplement aussi crédule devant les apparences qu’un Orgon face à Tartuffe, et se trouve-t-il aliéné par l’admiration aveugle qu’il porte à la médecine ? Toujours est-il qu’on sent bien chez chacun de ces héros une même angoisse de la mort sous des masques différents : passion de l’argent pour Harpagon, de la dévotion pour Orgon, de la jeunesse pour Arnolphe.

C’est d’ailleurs cette complexité du réel qui a dérangé les habitudes des contemporains, dès l’époque de L’École des femmes : « Arnolphe ne donne-t-il pas trop librement son argent à Horace ? Et puisque c’est le personnage ridicule de la pièce, fallait-il lui faire faire l’action d’un honnête homme ? » demande le pédant Lysidas, dans La Critique de L’École des femmes. À quoi Molière-Dorante répond qu’il « n’est pas incompatible qu’une personne soit ridicule en de certaines choses et honnête homme en d’autres » (sc. 6). Mais c’est aussi grâce à cette même complexité que ces personnages nous parlent encore : comme leur interprétation prête bien souvent à discussion, la dramaturgie moliéresque y gagne, pour les metteurs en scène, une plasticité qui élargit le champ des lectures possibles.

Cela dit, la psychologie n’est qu’un des éléments constitutifs de la poétique comique de Molière, et si la IIIe République, à la suite de Boileau, a voulu privilégier cette dimension, la question se pose aujourd’hui, dans une optique de génétique théâtrale, de savoir comment s’articulent la fable et les caractères, au moment de la création.

Rappelons enfin que Molière individualise ses personnages par leur langage, non seulement en recourant constamment au procédé de la personnalisation, mais en choisissant des procédés propres à traduire leurs travers particuliers. Ainsi, Arnolphe recourt à une accumulation de fortes antithèses — ce qui est symptomatique de sa vision du monde —, pour bien inculquer à Agnès la totale soumission que la femme doit montrer en toute circonstance envers son mari :

Votre sexe n’est là que pour la dépendance : Du côté de la barbe est la toute-puissance. Bien qu’on soit deux moitiés de la société, Ces deux moitiés pourtant n’ont point d’égalité : L’une est moitié suprême et l’autre subalterne ; L’une en tout est soumise à l’autre qui gouverne ; Et ce que le soldat, dans son devoir instruit, Montre d’obéissance au chef qui le conduit, Le valet à son maître, un enfant à son père, À son supérieur le moindre petit frère, N’approche point encor de la docilité, Et de l’obéissance, et de l’humilité, Et du profond respect où la femme doit être Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître. (L’École des femmes, III, 2, v. 699-712)

De la même manière le caractère entier et ombrageux d’Alceste, héros du Misanthrope (« Je veux qu’on me distingue », v. 63) se manifeste particulièrement dans ses attaques de répliques. Chacune d’elle contient un élément propre à révéler sa violence et son emportement, tel qu’une formule d’opposition violente, un appui du discours, ou encore un juron, comme le montre Robert Garapon (« Recherches sur le dialogue de Molière », Revue d’Histoire du Théâtre, 1974, t. 1) :

Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre… Moi, votre ami ? Rayez cela de vos papiers… Allez, vous devriez mourir de pure honte… Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode… Non, vous dis-je, on devrait châtier, sans pitié… Tant mieux, morbleu ! tant mieux, c’est ce que je demande… Non : elle est générale, et je hais tous les hommes (I, 1, v. 5, 8, 14, 41, 67, 109, 118).

Quant à Harpagon, le héros de L’Avare, il trahit sa méfiance de tous, en orientant très souvent son propos vers lui-même et en excluant de son discours l’interlocuteur auquel il s’adresse, ce qui lui évite de créer un lien symbolique entre eux. Voici une réplique qu’il lance au valet, La Flèche :

Je veux renfermer ce que bon me semble, et faire sentinelle comme il me plaît. Ne voilà pas de mes mouchards, qui prennent garde à ce qu’on fait ? Je tremble qu’il n’ait soupçonné quelque chose de mon argent. Ne serais-tu point homme à aller faire courir le bruit que j’ai chez moi de l’argent caché ? (I, 3)

On compte, dans cette réplique, six pronoms personnels et deux adjectifs possessifs à la première personne du singulier, et un seul à la deuxième personne. Outre cette disproportion, Harpagon « éloigne » le valet en employant la troisième personne (… qui prennent garde… qu’il n’ait soupçonné). En parlant de ses interlocuteurs à la troisième personne — la non-personne, par opposition à je et tu, selon Émile Benvéniste — les exclut du dialogue pour s’adresser à lui-même. À travers ce type de procédé, il réduit à néant ses interlocuteurs et révèle son égoïsme foncier. De la sorte, Molière fait dire à ses héros plus que ce qu’ils ont l’air de dire. La dimension poétique de leur langage — dans le sens où la forme même de leur discours est porteuse de sens — contribue, de manière systématique, et pour la première fois sur la scène comique, à donner l’impression que ces personnages sont des personnes dont l’intériorité peut se dévoiler.