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Molière de A à Z

Personnalisation

Le dramaturge recourt notamment au procédé de la personnalisation, étudié par Pierre Larthomas (Le Langage dramatique, Paris, Armand Colin, 1972, rééd. P.U.F., 1980, p. 258.) pour traduire les élans, la prudence et les réticences qui peuvent animer un personnage dans une situation particulière. Un dialogue contient en effet de nombreuses marques dénotant une relation de personnes entre les interlocuteurs, tels que les pronoms personnels, les possessifs, certaines formes verbales, les impératifs ou les apostrophes. Ces indices concourent, par nature, non seulement à resserrer le lien existant entre le locuteur et son discours — et donc à relier le dialogue à la situation qui le sous-tend —, mais aussi à marquer la présence des interlocuteurs dans leur discours et à souligner en cela la relation de personnes qui s’instaure. On le voit, par exemple, au début de la déclaration d’amour que Tartuffe adresse à Elmire, la femme de son ami ; le discours trahit insensiblement la prudence de l’hypocrite qui s’approche à couvert, afin de ne pas choquer une honnête femme, et qui n’en vient que progressivement au fait :

L’amour qui nous attache aux beautés éternelles N’étouffe pas en nous l’amour des temporelles ; Nos sens facilement peuvent être charmés Des ouvrages parfaits que le Ciel a formés. Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ; Mais il étale en vous ses plus rares merveilles : Il a sur votre face épanché des beautés Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés, Et je n’ai pu vous voir, parfaite créature, Sans admirer en vous l’auteur de la nature, Et d’une ardente amour sentir mon cœur atteint, Au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint. (III, 2, v. 933-944)

Tout d’abord, Tartuffe attaque sur un thème apparemment étranger à son dessein, mais qui est bien dans la ligne du rôle qu’il joue : celui de l’amour divin. Après quoi, il en vient naturellement à des liens plus humains, et parle de façon relativement générale des ouvrages parfaits que le Ciel a formés, avant de faire plus précisément allusion aux femmes (vos pareilles), puis de désigner enfin Elmire, qui seule l’intéresse (vous). Par ailleurs, lui-même ne se met en scène, si l’on peut dire, qu’après quelques formules bien générales (nous, pour « les humains »… les yeux sont surpris et les cœurs transportés, au lieu de « mes yeux » et « mon cœur »). À ce point du discours, il peut se permettre de prendre un risque et de s’avancer en disant je, mais — dernière précaution ! — en ayant soin de rappeler dans la même phrase la caution du Ciel (créature… l’auteur de la nature… lui-même il s’est peint). Nous sommes ici bien loin des types monolithiques hérités de la tradition.

La personnalisation du discours est tout aussi révélatrice chez les personnages de second plan ; lorsqu’Elmire s’adresse à Tartuffe, quelques scènes plus loin, pour lui tendre un piège et le démasquer, alors que leur conversation est écoutée par Orgon, caché sous la table, sa réplique commence ainsi :

Ah ! si d’un tel refus vous êtes en courroux, Que le cœur d’une femme est mal connu de vous ! Et que vous savez peu ce qu’il veut faire entendre Lorsque si faiblement on le voit se défendre ! Toujours notre pudeur combat dans ces moments Ce qu’on peut nous donner de tendres sentiments. Quelque raison qu’on trouve à l’amour qui nous dompte, On trouve à l’avouer toujours un peu de honte ; On s’en défend d’abord ; mais de l’air qu’on s’y prend, On fait connaître assez que notre cœur se rend, Qu’à nos vœux par honneur notre bouche s’oppose, Et que de tels refus promettent toute chose. C’est vous faire sans doute un assez libre aveu, Et sur notre pudeur me ménager bien peu ; (IV, 5)

Dans cette première partie, en développant le thème de la pudeur féminine, Elmire fait tout d’abord preuve de réserve : elle recourt, non pas à la première personne du singulier, mais à des formes généralisantes (notre pudeur… Ce qu’on peut nous donner… l’amour qui nous dompte, On trouve à l’avouer… On s’en défend d’abord). Puis, son style change quelque peu :

Mais puisque la parole enfin en est lâchée, À retenir Damis me serais-je attachée, Aurais-je, je vous prie, avec tant de douceur Écouté tout au long l’offre de votre cœur, Aurais-je pris la chose ainsi qu’on m’a vu faire, Si l’offre de ce cœur n’eût eu de quoi me plaire ?

Consciente du fait que son propos est trop impersonnel pour convaincre Tartuffe, la jeune femme s’avance davantage et tente de justifier son propre comportement : elle emploie alors des pronoms personnels et des formes verbales à la première personne (Et sur notre pudeur me ménager bien peu ; me serais-je attachée… Aurais-je […] écouté… Aurais-je pris la chose ainsi qu’on m’a vu faire… de quoi me plaire ?). Rien n’y fait ; le faux dévot lui paraît toujours sur la défensive, et elle doit aller encore plus loin :

Et lorsque j’ai voulu moi-même vous forcer À refuser l’hymen qu’on venait d’annoncer, Qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre, Que l’intérêt qu’en vous on s’avise de prendre, Et l’ennui qu’on aurait que ce nœud qu’on résout Vînt partager du moins un cœur que l’on veut tout ?

Elle en est donc réduite à faire une déclaration d’amour directe. Mais sa pudeur redevient la plus forte et elle recule en abandonnant le je pour recourir à nouveau à des formes globalisantes ou indéfinies (l’intérêt qu’en vous on s’avise de prendre… Et l’ennui qu’on aurait… un cœur que l’on veut tout). Comment traduire plus finement les réticences secrètes d’une honnête femme ?