Molière
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Molière de A à Z

Raisonneur

Cette sorte d’emploi, propre à la dramaturgie moliéresque dont il constitue un élément important, se retrouve de façon presque systématique dans les comédies comme le montre entre autres la présence de Cléante dans Le Tartuffe, de Philinte, dans Le Misanthrope, ou de Béralde dans Le Malade imaginaire. Il désigne un personnage de second plan, placé en face d’un héros obsédé, et chargé d’éclairer avec bon sens et mesure l’incongruité d’une situation ou le ridicule d’un comportement : il donne ainsi la mesure de la difformité et des extravagances du héros. Cependant, loin d’imposer des vérités dogmatiques, il se borne à éclairer de façon pragmatique les égarements et les contradictions du protagoniste.

Les attitudes du raisonneur sont multiples, variant selon les situations du conformisme social le plus pur à l’attitude la plus ironique — Chrysalde, dans L’École des femmes va jusqu’à faire l’éloge paradoxal du cocuage, pour faire pièce à la raideur d’Arnolphe ! Cependant, quand ces personnages prônent la modération et le juste milieu, ce n’est pas au nom d’une morale sociale étriquée — qu’on a parfois même attribuée à Molière ! —, mais selon les exigences de la philosophie humaniste issue de la sagesse aristotélicienne, et si nous avons cru déceler de la médiocrité chez ces honnêtes gens, c’est que nous faisons une sorte de contre-sens sur ce que nous prenons pour de la facilité. En effet, la recherche d’un juste milieu, principe qui procède de la sagesse aristotélicienne (Éthique à Nicomaque), présuppose que chaque vertu se définisse comme un équilibre entre deux vices opposés, de sorte qu’elle correspond au contraire à une tension exigeante, à une quête de la perfection située entre l’excès et l’insuffisance d’une qualité.

Le discrédit des raisonneurs est dû en grande partie au réquisitoire célèbre de Jean-Jacques Rousseau contre un personnage du Misanthrope, Philinte, dans sa Lettre à d’Alembert. L’incompréhension hostile de Rousseau est due à un changement de perspective philosophique sur le rapport de l’homme et du monde : quand, au XVIIIe siècle, on pense que le monde peut être changé, le personnage admirable n’est plus celui qui prône la modération et l’acceptation, comme Philinte, mais celui qui, comme Alceste, se bat pour faire changer l’ordre des choses. (Cf., sur cette question, Patrick Dandrey, Molière ou l’esthétique du ridicule, p. 185 sqq.)