Molière
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Molière de A à Z

Réemploi

Molière, qui n’hésite jamais à puiser dans le fonds commun romanesque ou théâtral de la littérature européenne, procède de la même manière avec son fonds propre, si l’on peut dire, afin de réutiliser un sujet ou une situation, de réemployer certains types de personnages, ou même de réécrire certains échanges. On pense d’abord tout naturellement à Dom Garcie de Navarre, cette comédie héroïque dont la chute le marque, au point qu’il en adaptera le sujet, les caractères et les dialogues — parfois repris mot pour mot — afin d’écrire Le Misanthrope.

Mais il est de nombreux autres exemple de cette pratique habituelle chez notre poète. On le voit ainsi reprendre la sujet d’une de ses farces, au répertoire depuis plusieurs années, Le Fagotier ou Le Médecin par force, et en faire Le Médecin malgré lui ; de même, c’est de La Jalousie du Barbouillé qu’il tire le sujet de George Dandin. On le voit aussi, surtout pour ce qui concerne les rôles secondaires, élaborer de nouveaux personnages sur des modèles antérieurs : le Caritidès des Fâcheux peut passer pour un premier crayon du Lysidas dans La Critique de l’École des femmes, et Lysandre (Les Fâcheux), l’expert en courantes, qui parle en ces termes de lui-même :

J’ai le bien, la naissance, et quelque emploi passable, Et fais figure en France assez considérable ; Mais je ne voudrais pas, pour tout ce que je suis, N’avoir point fais cet air qu’ici je te produis. (I,3)

est de la même famille que les marquis esquissés dans le Remerciement au Roi et surtout dans Le Misanthrope en la personne d’Acaste (III, 1). Quant à Angélique (George Dandin), on peut la considérer comme une petite-cousine provinciale de Célimène, l’héroïne du Misanthrope, car elle n’entend pas non plus « être prude a vingt ans », ni accepter de bon cœur la solitude, dans la fleur de sa jeunesse. Pour ce qui est des héros, le poète les module davantage d’une pièce à l’autre, encore qu’ils conservent parfois certains traits de parenté : Arnolphe (L’École des femmes) n’est pas sans ressembler au Sganarelle de L’École des maris, et Alceste (Le Misanthrope) doit beaucoup à Dom Garcie de Navarre…

Enfin, à l’échelle des échanges, Molière a rodé de longue date des pans de dialogue tout prêts, affinés au contact du public par une pratique constante de la scène, et ménageant des effets gestuels ou intonatifs, qui « portent » à coup sûr. En témoigne la façon dont il les reprend d’une pièce à l’autre, et, parfois mot pour mot, comme c’est le cas pour cet échange conflictuel bien connu des Fourberies de Scapin, dans lequel le vieil Argante veut faire casser le mariage de son fils (I, 4). Ce passage est intégralement repris, comme on le sait, dans Le Malade imaginaire (I, 5). Autre exemple de ces lazzi, les réponses monosyllabiques qu’un personnage indifférent adresse à un interlocuteur plus ému (cf. Mélicerte, II, 1, v. 331-340 et Les Fourberies de Scapin, I, 1), ou encore les très fréquentes variations sur un thème, dans lesquelles le personnage varie constamment ses formules d’agrément ou de refus (cf. Le Tartuffe, I, 5, 410-423, ou Les Femmes savantes, II, 9, v. 641-647.)

Cette pratique du réemploi d’un fonds personnel constitué au fil des années est sous-tendue par une conception modulaire du dialogue, empruntée selon nous à la commedia dell’Arte, démarche propreà l’homme de théâtre, plutôt qu’à celle de l’auteur. (Voir G. Conesa, « Molière et l’héritage du jeu comique italien », L’Art du théâtre. Mélanges en hommage à Robert Garapon, Paris, P.U.F., 1992, p. 177-187, 1992).

Quelques mots, une tirade, une scène, une intrigue, une structure : les réécritures de Molière par lui-même étonnent tant par leur variété formelle que par leur omniprésence. Pour autant, cette pratique n’apparaît jamais comme le fait d’un simple collage, mais comme le fruit d’un long travail de variation et d’adaptation. En somme, elle ne peut se résumer à une facilité d’invention, qui aurait permis à Molière de répondre rapidement aux commandes royales, mais participe pleinement de sa poétique. (Voir sur cette question Brice Parent, Variations comiques. Les Réécritures de Molière par lui-même, Paris, Klincksieck, « Jalons critiques », 2000.)