Molière
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Molière de A à Z

Rire

Le mépris qui frappe la comédie tient à l’importante question du rire, phénomène qui suscite une grande méfiance chez les moralistes et les prédicateurs du grand siècle, car l’idée qu’ils s’en font condamne a priori tout effort de la comédie tendant à la reconnaissance des honnêtes gens. Non seulement le rire est une manifestation purement mécanique que la rationalité classique ne parvient pas à maîtriser et qui traduit une attitude de contestation pouvant à terme menacer l’équilibre social, mais c’est une attitude que l’Eglise ne peut que réprouver chez l’homme, sous le coup du péché originel, qui est censé faire ici bas le salut de son âme et non se divertir. Durant les années où s’élabore la doctrine classique, la société et les théoriciens adoptent le point de vue aristotélicien selon lequel « le risible est une partie du laid » (Poétique, 49a32), et nourrissent une méfiance profonde pour le rire, comme l’a montré Dominique Bertrand (Dire le rire à l’Age Classique). Cela explique que le rire ne constitue pas, avant Molière, un critère constitutif du genre comique. Corneille écrit, dans une épître à M. de Zuylichem précédant Dom Sanche d’Aragon :

Cet argument [la présence du rire] a été jusqu’ici tellement de la pratique de la comédie, que beaucoup ont cru qu’il était aussi de son essence, et je serais encore dans ce scrupule, si je n’en avais été guéri par votre M. Heinsius, de qui je viens d’apprendre heureusement que movere risum non constituit comoediam, sed plebis aucupium est, et abusus. (La comédie ne se définit pas par le rire qu’elle suscite ; ce n’est qu’un leurre pour le public, et un abus).

De même l’abbé D’Aubignac, dans sa Pratique du théâtre, ouvrage de référence publié en 1657, mais médité quelque vingt ans plus tôt, qualifie avec mépris les farces d’« ouvrages indignes d’être mis au rang des poèmes dramatiques, sans art, sans parties, sans raison, et qui n’étaient recommandables qu’aux marauds et aux infâmes ». Et Boileau témoignera encore en 1674 d’un même mépris dans son Art poétique :

Le comique ennemi des soupirs et des pleurs, N’admet point en ses vers de tragiques douleurs, Mais son emploi n’est pas d’aller, dans une place, De mots sales et bas charmer la populace. (v. 399-404)

Le rire ne conquiert qu’avec Molière un droit de cité limité en revendiquant un sens et une utilité morale qu’on ne reconnaît pas auparavant ; la comédie, heureusement servie en cela par l’émergence de la notion de ridicule, prétend alors plaire et instruire en corrigeant les mœurs, ce que Boileau souligne dans ses Stances sur l’École des femmes que plusieurs gens frondaient :

En vain mille jaloux esprits, Molière, osent avec mépris Censurer ton plus bel ouvrage : Sa charmante naïveté S’en va pour jamais d’âge en âge Enjouer la postérité. Ta Muse avec utilité Dit plaisamment la vérité ; Chacun profite à ton École, Tout en est beau, tout en est bon, Et ta plus burlesque parole Est souvent un docte sermon.

La mutation est d’autant plus importante que Molière fait du rire un élément essentiel à sa poétique comique ; alors que, chez ses prédécesseurs, le rire était sporadique et souvent ornemental, il devient ici la clef de voûte du système théâtral. (Voir Dominique Bertrand, Dire le rire à l’Age Classique, Aix-en-Provence, PUP, 1995).