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L’Ecole des femmes

Acte 3

 ACTE III, SCÈNE PREMIÈRE

ARNOLPHE, AGNÈS, ALAIN, GEORGETTE.
ARNOLPHE
 Oui : tout a bien été, ma joie est sans pareille.
Vous avez là suivi mes ordres à merveille :
645 Confondu de tout point le blondin séducteur ;
Et voilà de quoi sert un sage directeur [1] .
Votre innocence, Agnès, avait été surprise,
Voyez, sans y penser où vous vous étiez mise.
Vous enfiliez tout droit, sans mon instruction,
650 Le grand chemin d’enfer et de perdition.
De tous ces damoiseaux on sait trop les coutumes.
Ils ont de beaux canons, force rubans, et plumes,
Grands cheveux, belles dents, et des propos fort doux :
Mais comme je vous dis la griffe est là-dessous.
655 Et ce sont vrais satans, dont la gueule altérée
De l’honneur féminin cherche à faire curée [2] .
Mais encore une fois, grâce au soin apporté,
Vous en êtes sortie avec honnêteté.
L’air dont je vous ai vu lui jeter cette pierre,
660 Qui de tous ses desseins a mis l’espoir par terre,
Me confirme encor mieux à ne point différer
Les noces, où je dis qu’il vous faut préparer.
Mais avant toute chose il est bon de vous faire
Quelque petit discours, qui vous soit salutaire.
665 Un siège au frais ici. Vous, si jamais en rien...

GEORGETTE
 De toutes vos leçons nous nous souviendrons bien.
Cet autre monsieur-là nous en faisait accroire.
Mais...

ALAIN
 S’il entre jamais, je veux jamais ne boire.
 Aussi bien est-ce un sot, il nous a l’autre fois
670 Donné deux écus d’or qui n’étaient pas de poids [3] .

ARNOLPHE
 Ayez donc pour souper tout ce que je désire,
Et pour notre contrat, comme je viens de dire,
Faites venir ici l’un ou l’autre au retour,
Le notaire qui loge au coin de ce carfour [4] .

 SCÈNE II

ARNOLPHE, AGNÈS.
ARNOLPHE, assis.
675 Agnès, pour m’écouter, laissez là votre ouvrage.
Levez un peu la tête, et tournez le visage.
Là, regardez-moi là, durant cet entretien :
Et jusqu’au moindre mot imprimez-le-vous bien.
Je vous épouse, Agnès, et cent fois la journée
680 Vous devez bénir l’heur de votre destinée :
Contempler la bassesse où vous avez été,
Et dans le même temps admirer ma bonté,
Qui de ce vil état de pauvre villageoise,
Vous fait monter au rang d’honorable bourgeoise :
685 Et jouir de la couche et des embrassements,
D’un homme qui fuyait tous ces engagements ;
Et dont à vingt partis fort capables de plaire,
Le cœur a refusé l’honneur qu’il vous veut faire.
Vous devez toujours, dis-je, avoir devant les yeux
690 Le peu que vous étiez sans ce nœud glorieux ;
Afin que cet objet d’autant mieux vous instruise,
À mériter l’état où je vous aurai mise ;
À toujours vous connaître, et faire qu’à jamais
Je puisse me louer de l’acte que je fais [5] .
695 Le mariage, Agnès, n’est pas un badinage.
À d’austères devoirs le rang de femme engage :
Et vous n’y montez pas, à ce que je prétends,
Pour être libertine [6] et prendre du bon temps.
Votre sexe n’est là que pour la dépendance.
700 Du côté de la barbe est la toute-puissance.
Bien qu’on soit deux moitiés de la société,
Ces deux moitiés pourtant n’ont point d’égalité :
L’une est moitié suprême, et l’autre subalterne :
L’une en tout est soumise à l’autre qui gouverne.
705 Et ce que le soldat dans son devoir instruit
Montre d’obéissance au chef qui le conduit,
Le valet à son maître, un enfant à son père,
À son supérieur le moindre petit frère,
N’approche point encor de la docilité,
710 Et de l’obéissance, et de l’humilité,
Et du profond respect, où la femme doit être
Pour son mari, son chef, son seigneur, et son maître.
Lorsqu’il jette sur elle un regard sérieux,
Son devoir aussitôt est de baisser les yeux ;
715 Et de n’oser jamais le regarder en face
Que quand d’un doux regard il lui veut faire grâce,
C’est ce qu’entendent mal les femmes d’aujourd’hui :
Mais ne vous gâtez pas sur l’exemple d’autrui.
Gardez-vous d’imiter ces coquettes vilaines,
720 Dont par toute la ville on chante les fredaines :
Et de vous laisser prendre aux assauts du malin,
C’est-à-dire, d’ouïr aucun jeune blondin.
Songez qu’en vous faisant moitié de ma personne ;
C’est mon honneur, Agnès, que je vous abandonne :
725 Que cet honneur est tendre, et se blesse de peu ;
Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu :
Et qu’il est aux enfers des chaudières bouillantes,
Où l’on plonge à jamais les femmes mal vivantes.
Ce que je vous dis là ne sont pas des chansons :
730 Et vous devez du cœur dévorer ces leçons.
Si votre âme les suit et fuit d’être coquette,
Elle sera toujours comme un lis blanche et nette :
Mais s’il faut qu’à l’honneur elle fasse un faux bond,
Elle deviendra lors noire comme un charbon.
735 Vous paraîtrez à tous un objet effroyable,
Et vous irez un jour, vrai partage du diable,
Bouillir dans les enfers à toute éternité :
Dont vous veuille garder la céleste bonté.
Faites la révérence. Ainsi qu’une novice
740 Par cœur dans le couvent doit savoir son office [7] ,
Entrant au mariage il en faut faire autant :
Et voici dans ma poche un écrit important
Qui vous enseignera l’office de la femme.
J’en ignore l’auteur : mais c’est quelque bonne âme.
745 Et je veux que ce soit votre unique entretien.
(Il se lève.)
Tenez : voyons un peu si vous le lirez bien [8] .

AGNÈS lit.
 
LES MAXIMES DU MARIAGE
OU LES DEVOIRS DE LA FEMME MARIÉE,

AVEC SON EXERCICE JOURNALIER.

Ire. MAXIME.

Celle qu’un lien honnête,
Fait entrer au lit d’autrui :
Doit se mettre dans la tête,

750 
Malgré le train d’aujourd’hui,
Que l’homme qui la prend, ne la prend que pour lui [9] .

ARNOLPHE
 Je vous expliquerai ce que cela veut dire.
Mais pour l’heure présente il ne faut rien que lire.

AGNÈS poursuit.
 
IIe MAXIME.

Elle ne se doit parer,

755 
Qu’autant que peut désirer
Le mari qui la possède.
C’est lui que touche seul le soin de sa beauté ;
Et pour rien doit être compté :
Que les autres la trouvent laide.

IIIe MAXIME.


760 
Loin, ces études d’œillades,
Ces eaux, ces blancs, ces pommades,
Et mille ingrédients qui font des teints fleuris.
À l’honneur tous les jours ce sont drogues mortelles.
Et les soins de paraître belles
765 
Se prennent peu pour les maris.

IVe MAXIME.

Sous sa coiffe en sortant, comme l’honneur l’ordonne,
Il faut que de ses yeux elle étouffe les coups
Car pour bien plaire à son époux,
Elle ne doit plaire à personne.

Ve MAXIME.


770 
Hors ceux, dont au mari la visite se rend,
La bonne règle défend
De recevoir aucune âme.
Ceux qui de galante humeur,
N’ont affaire qu’à Madame,
775 
N’accommodent pas Monsieur.

VIe MAXIME.

Il faut des présents des hommes
Qu’elle se défende bien.
Car dans le siècle où nous sommes
On ne donne rien pour rien.

VIIe MAXIME.


780 
Dans ses meubles, dût-elle en avoir de l’ennui,
Il ne faut écritoire, encre, papier ni plumes.
Le mari doit, dans les bonnes coutumes,
Écrire tout ce qui s’écrit chez lui.

VIIIe MAXIME.

Ces sociétés déréglées,

785 
Qu’on nomme belles assemblées,
Des femmes tous les jours corrompent les esprits.
En bonne politique on les doit interdire ;
Car c’est là que l’on conspire
Contre les pauvres maris.

IXe MAXIME.


790 
Toute femme qui veut à l’honneur se vouer,
Doit se défendre de jouer,
Comme d’une chose funeste.
Car le jeu fort décevant
Pousse une femme souvent,
795 
À jouer de tout son reste.

Xe MAXIME.

Des promenades du temps,
Ou repas qu’on donne aux champs
Il ne faut point qu’elle essaye.
Selon les prudents cerveaux,

800 
Le mari dans ces cadeaux [10]
Est toujours celui qui paye.

XIe MAXIME...



ARNOLPHE
 Vous achèverez seule, et pas à pas tantôt
Je vous expliquerai ces choses comme il faut.
Je me suis souvenu d’une petite affaire.
805 Je n’ai qu’un mot à dire, et ne tarderai guère.
Rentrez et conservez ce livre chèrement.
Si le notaire vient, qu’il m’attende un moment.

 SCÈNE III

ARNOLPHE
 Je ne puis faire mieux que d’en faire ma femme.
Ainsi que je voudrai, je tournerai cette âme.
810 Comme un morceau de cire entre mes mains elle est,
Et je lui puis donner la forme qui me plaît.
Il s’en est peu fallu que, durant mon absence,
On ne m’ait attrapé par son trop d’innocence.
Mais il vaut beaucoup mieux, à dire vérité,
815 Que la femme qu’on a pèche de ce côté.
De ces sortes d’erreurs le remède est facile,
Toute personne simple aux leçons est docile :
Et si du bon chemin on l’a fait écarter
Deux mots incontinent l’y peuvent rejeter.
820 Mais une femme habile est bien une autre bête.
Notre sort ne dépend que de sa seule tête :
De ce qu’elle s’y met, rien ne la fait gauchir,
Et nos enseignements ne font là que blanchir [11] .
Son bel esprit lui sert à railler nos maximes,
825 À se faire souvent des vertus de ses crimes :
Et trouver, pour venir à ses coupables fins,
Des détours à duper l’adresse des plus fins.
Pour se parer du coup en vain on se fatigue,
Une femme d’esprit est un diable en intrigue [12]  :
830 Et dès que son caprice a prononcé tout bas
L’arrêt de notre honneur, il faut passer le pas.
Beaucoup d’honnêtes gens en pourraient bien que dire [13] .
Enfin mon étourdi n’aura pas lieu d’en rire.
Par son trop de caquet il a ce qu’il lui faut.
835 Voilà de nos Français l’ordinaire défaut.
Dans la possession d’une bonne fortune,
Le secret est toujours ce qui les importune ;
Et la vanité sotte a pour eux tant d’appas,
Qu’ils se pendraient plutôt que de ne causer pas.
840 Oh que les femmes sont du diable bien tentées,
Lorsqu’elles vont choisir ces têtes éventées,
Et que... Mais le voici : cachons-nous toujours bien,
Et découvrons un peu quel chagrin est le sien.

 SCÈNE IV

HORACE, ARNOLPHE.
HORACE
 Je reviens de chez vous, et le destin me montre
845 Qu’il n’a pas résolu que je vous y rencontre.
Mais j’irai tant de fois qu’enfin quelque moment...

ARNOLPHE
 Hé mon Dieu ! n’entrons point dans ce vain compliment.
Rien ne me fâche tant que ces cérémonies,
Et si l’on m’en croyait, elles seraient bannies.
850 C’est un maudit usage, et la plupart des gens
Y perdent sottement les deux tiers de leur temps.
Mettons donc sans façons [14] . Hé bien. Vos amourettes.
Puis-je, Seigneur Horace, apprendre où vous en êtes ?
J’étais tantôt distrait par quelque vision :
855 Mais depuis là-dessus j’ai fait réflexion.
De vos premiers progrès j’admire la vitesse,
Et dans l’événement [15] mon âme s’intéresse.

HORACE
 Ma foi, depuis qu’à vous s’est découvert mon cœur,
Il est à mon amour arrivé du malheur.

ARNOLPHE
 Oh, oh ! comment cela ?

HORACE
860 La fortune cruelle,
 A ramené des champs le patron [16] de la belle.

ARNOLPHE
 Quel malheur !

HORACE
 Et de plus, à mon très grand regret,
 Il a su de nous deux le commerce secret.

ARNOLPHE
 D’où diantre a-t-il sitôt appris cette aventure ?

HORACE
865 Je ne sais. Mais enfin c’est une chose sûre.
Je pensais aller rendre, à mon heure à peu près,
Ma petite visite à ses jeunes attraits,
Lorsque changeant pour moi de ton et de visage,
Et servante et valet m’ont bouché le passage,
870 Et d’un : "Retirez-vous, vous nous importunez [17] ",
M’ont assez rudement fermé la porte au nez.

ARNOLPHE
 La porte au nez !

HORACE
 Au nez.

ARNOLPHE
 La chose est un peu forte.

HORACE
 J’ai voulu leur parler au travers de la porte :
Mais à tous mes propos ce qu’ils ont répondu
875 C’est, "Vous n’entrerez point, Monsieur l’a défendu."

ARNOLPHE
 Ils n’ont donc point ouvert ?

HORACE
 Non. Et de la fenêtre
 Agnès m’a confirmé le retour de ce maître ;
En me chassant de là d’un ton plein de fierté,
Accompagné d’un grès que sa main a jeté.

ARNOLPHE
 Comment d’un grès ?

HORACE
880 D’un grès de taille non petite,
 Dont on a par ses mains régalé ma visite.

ARNOLPHE
 Diantre ! ce ne sont pas des prunes que cela ;
Et je trouve fâcheux l’état où vous voilà.

HORACE
 Il est vrai, je suis mal par ce retour funeste.

ARNOLPHE
885 Certes j’en suis fâché pour vous, je vous proteste.

HORACE
 Cet homme me rompt tout.

ARNOLPHE
 Oui, mais cela n’est rien,
 Et de vous raccrocher vous trouverez moyen.

HORACE
 Il faut bien essayer, par quelque intelligence [18]
De vaincre du jaloux l’exacte vigilance.

ARNOLPHE
890 Cela vous est facile, et la fille, après tout
Vous aime.

HORACE
 Assurément.

ARNOLPHE
 Vous en viendrez à bout.

HORACE
 Je l’espère.

ARNOLPHE
 Le grès vous a mis en déroute,
 Mais cela ne doit pas vous étonner.

HORACE
 Sans doute,
 Et j’ai compris d’abord que mon homme était là,
895 Qui sans se faire voir conduisait tout cela :
Mais ce qui m’a surpris et qui va vous surprendre,
C’est un autre incident que vous allez entendre,
Un trait hardi qu’a fait cette jeune beauté,
Et qu’on n’attendrait point de sa simplicité ;
900 Il le faut avouer, l’amour est un grand maître,
Ce qu’on ne fut jamais il nous enseigne à l’être,
Et souvent de nos mœurs l’absolu changement
Devient par ses leçons l’ouvrage d’un moment.
De la nature en nous il force les obstacles,
905 Et ses effets soudains ont de l’air des miracles,
D’un avare à l’instant il fait un libéral :
Un vaillant d’un poltron, un civil d’un brutal.
Il rend agile à tout l’âme la plus pesante,
Et donne de l’esprit à la plus innocente :
910 Oui, ce dernier miracle éclate dans Agnès,
Car tranchant avec moi par ces termes exprès,
"Retirez-vous, mon âme aux visites renonce,
Je sais tous vos discours : et voilà ma réponse,"
Cette pierre ou ce grès dont vous vous étonniez,
915 Avec un mot de lettre est tombée à mes pieds,
Et j’admire de voir cette lettre ajustée,
Avec le sens des mots ; et la pierre jetée ;
D’une telle action n’êtes-vous pas surpris ?
L’amour sait-il pas l’art d’aiguiser les esprits ?
920 Et peut-on me nier que ses flammes puissantes,
Ne fassent dans un cœur des choses étonnantes ?
Que dites-vous du tour, et de ce mot d’écrit ?
Euh ! n’admirez-vous point cette adresse d’esprit ?
Trouvez-vous pas plaisant de voir quel personnage
925 A joué mon jaloux dans tout ce badinage ?
Dites...

ARNOLPHE
 Oui, fort plaisant.

HORACE
 Arnolphe rit d’un rire forcé [19] .
Riez-en donc un peu,
 Cet homme gendarmé d’abord contre mon feu,
Qui chez lui se retranche, et de grès fait parade [20] ,
Comme si j’y voulais entrer par escalade,
930 Qui pour me repousser dans son bizarre effroi,
Anime du dedans tous ses gens contre moi,
Et qu’abuse à ses yeux par sa machine même [21] ,
Celle qu’il veut tenir dans l’ignorance extrême :
Pour moi je vous l’avoue, encor que son retour
935 En un grand embarras jette ici mon amour,
Je tiens cela plaisant autant qu’on saurait dire,
Je ne puis y songer sans de bon cœur en rire.
Et vous n’en riez pas assez à mon avis.

ARNOLPHE, avec un rire forcé.
 Pardonnez-moi, j’en ris tout autant que je puis.

HORACE
940 Mais il faut qu’en ami je vous montre la lettre [22] .
Tout ce que son cœur sent, sa main a su l’y mettre :
Mais en termes touchants, et tous pleins de bonté,
De tendresse innocente, et d’ingénuité ;
De la manière enfin que la pure nature
945 Exprime de l’amour la première blessure.

ARNOLPHE, bas.
 Voilà, friponne, à quoi l’écriture te sert,
Et contre mon dessein l’art t’en fut découvert.

HORACE lit.
 
Je veux vous écrire, et je suis bien en peine par où je m’y prendrai. J’ai des pensées que je désirerais que vous sussiez ; mais je ne sais comment faire pour vous les dire, et je me défie de mes paroles. Comme je commence à connaître qu’on m’a toujours tenue dans l’ignorance, j’ai peur de mettre quelque chose, qui ne soit pas bien, et d’en dire plus que je ne devrais. En vérité je ne sais ce que vous m’avez fait ; mais je sens que je suis fâchée à mourir de ce qu’on me fait faire contre vous, que j’aurai toutes les peines du monde à me passer de vous, et que je serais bien aise d’être à vous. Peut-être qu’il y a du mal à dire cela, mais enfin je ne puis m’empêcher de le dire, et je voudrais que cela se pût faire, sans qu’il y en eût. On me dit fort, que tous les jeunes hommes sont des trompeurs, qu’il ne les faut point écouter, et que tout ce que vous me dites, n’est que pour m’abuser ; mais je vous assure, que je n’ai pu encore me figurer cela de vous, et je suis si touchée de vos paroles, que je ne saurais croire qu’elles soient menteuses. Dites-moi franchement ce qui en est : car enfin, comme je suis sans malice, vous auriez le plus grand tort du monde, si vous me trompiez. Et je pense que j’en mourrais de déplaisir.
ARNOLPHE
 Hom chienne.

HORACE
 Qu’avez-vous ?

ARNOLPHE
 Moi ? rien ; c’est que je tousse.

HORACE
 Avez-vous jamais vu, d’expression plus douce,
950 Malgré les soins maudits d’un injuste pouvoir,
Un plus beau naturel peut-il se faire voir [23]  ?
Et n’est-ce pas sans doute [24] un crime punissable,
De gâter méchamment ce fonds d’âme admirable ?
D’avoir dans l’ignorance et la stupidité,
955 Voulu de cet esprit étouffer la clarté ?
L’amour a commencé d’en déchirer le voile,
Et si par la faveur de quelque bonne étoile,
Je puis, comme j’espère, à ce franc animal,
Ce traître, ce bourreau, ce faquin, ce brutal...

ARNOLPHE
 Adieu.

HORACE
 Comment, si vite ?

ARNOLPHE
960 Il m’est dans la pensée
 Venu tout maintenant une affaire pressée.

HORACE
 Mais ne sauriez-vous point comme on la tient de près,
Qui dans cette maison pourrait avoir accès ?
J’en use sans scrupule, et ce n’est pas merveille,
965 Qu’on se puisse entre amis servir à la pareille [25] .
Je n’ai plus là-dedans que gens pour m’observer,
Et servante et valet que je viens de trouver,
N’ont jamais de quelque air que je m’y sois pu prendre,
Adouci leur rudesse à me vouloir entendre ;
970 J’avais pour de tels coups certaine vieille en main,
D’un génie à vrai dire au-dessus de l’humain,
Elle m’a dans l’abord servi de bonne sorte :
Mais depuis quatre jours la pauvre femme est morte,
Ne me pourriez-vous point ouvrir quelque moyen ?

ARNOLPHE
975 Non vraiment, et sans moi vous en trouverez bien.

HORACE
 Adieu donc. Vous voyez ce que je vous confie.

 SCÈNE V

ARNOLPHE
 Comme il faut devant lui que je me mortifie,
Quelle peine à cacher mon déplaisir cuisant.
Quoi pour une innocente, un esprit si présent ?
980 Elle a feint d’être telle à mes yeux la traîtresse ;
Ou le diable à son âme a soufflé cette adresse :
Enfin me voilà mort par ce funeste écrit,
Je vois qu’il a le traître empaumé son esprit,
Qu’à ma suppression [26] il s’est ancré chez elle,
985 Et c’est mon désespoir, et ma peine mortelle,
Je souffre doublement dans le vol de son cœur,
Et l’amour y pâtit aussi bien que l’honneur.
J’enrage de trouver cette place usurpée,
Et j’enrage de voir ma prudence trompée.
990 Je sais que pour punir son amour libertin
Je n’ai qu’à laisser faire à son mauvais destin,
Que je serai vengé d’elle par elle-même :
Mais il est bien fâcheux de perdre ce qu’on aime [27] .
Ciel ! puisque pour un choix j’ai tant philosophé,
995 Faut-il de ses appas m’être si fort coiffé ?
Elle n’a ni parents, ni support [28] , ni richesse,
Elle trahit mes soins, mes bontés, ma tendresse,
Et cependant je l’aime, après ce lâche tour,
Jusqu’à ne me pouvoir passer de cet amour.
1000 Sot, n’as-tu point de honte ? Ah je crève, j’enrage,
Et je souffletterais mille fois mon visage,
Je veux entrer un peu ; mais seulement pour voir
Quelle est sa contenance après un trait si noir.
Ciel ! faites que mon front soit exempt de disgrâce,
1005 Ou bien s’il est écrit, qu’il faille que j’y passe,
Donnez-moi tout au moins pour de tels accidens,
La constance qu’on voit à de certaines gens.

[1] Un sage directeur : un directeur de conscience (rappelons que ce rôle pouvait, au XVIIe siècle être tenu par un laïc).

[2] L’édition de 1682 indique que les vers 649 à 656 étaient sautés à la représentation.

[3] VAR. Donné deux écus d’or qui n’étaient point de poids (1682).

[4] Ce mot possède deux orthographes : carrefour ou carfour.

[5] L’édition de 1682 indique que les vers 687 à 694 étaient sautés à la représentation.

[6] Une femme libertine est celle qui n’obéit pas à son mari.

[7] Son office : les fonctions dont elle doit s’acquitter.

[8] Entre autres ouvrages de piété, Molière critique ici une traduction faite en vers français par Desmarets de Saint-Sorlin des Préceptes de mariage de saint Grégoire de Naziance (Paris, 1640).

[9] L’édition de 1682 indique qu’un certain nombre de vers de ces Maximes étaient sautés à la représentation : 754 à 769, 780 à 789 et 796 à 801.

[10] Un cadeau est un "repas qu’on donne hors de chez soi, particulièrement à la campagne" (Dictionnaire de Furetière, 1690).

[11] "Blanchir se dit des coups de canon qui ne font qu’effleurer une muraille et y laissent une marque blanche" (Dictionnaire de Furetière, 1690). Au figuré, se dit d’un argument ou d’une idée sans force convaincante, sans valeur démonstrative.

[12] L’édition de 1682 indique que les vers 812 à 819 et 822 à 829 étaient sautés à la représentation.

[13] En pourraient bien que dire : auraient beaucoup à dire.

[14] Mettons donc sans façons : couvrons-nous sans cérémonie.

[15] L’événement : l’issue, le résultat.

[16] Le patron : le maître du logis. Le mot a une nuance familière et un peu méprisante.

[17] Nous ajoutons les guillemets, ainsi que dans la suite de la scène.

[18] Quelque intelligence : quelque complicité dans la maison.

[19] VAR. Arnolphe rit d’un air forcé. (1682).

[20] Et de grès fait parade : et cherche à parer le danger que je représente à ses yeux en me faisant jeter un grès.

[21] Et qu’abuse à ses yeux, par sa machine même : et que trompe, à son nez et à sa barbe, en utilisant la machine de guerre qu’il a imaginée, celle qu’il veut tenir...

[22] VAR. Mais il faut qu’en ami je vous montre sa lettre. (1682).

[23] VAR. Un plus beau naturel se peut-il faire voir. (1682).

[24] Sans doute : assurément.

[25] Qu’on se puisse... servir à la pareille : qu’on puisse se rendre service à charge de revanche.

[26] Qu’à ma suppression : que pour m’éliminer...

[27] L’édition de 1682 indique que les vers 982 à 993 étaient sautés à la représentation.

[28] Ni support : ni appui, ni protection.