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Les Femmes savantes

Acte 3

 ACTE III, SCÈNE PREMIÈRE

PHILAMINTE, ARMANDE, BÉLISE, TRISSOTIN, L’ÉPINE.
PHILAMINTE
 Ah mettons-nous ici pour écouter à l’aise
Ces vers que mot à mot il est besoin qu’on pèse.

ARMANDE
 Je brûle de les voir.

BÉLISE
 Et l’on s’en meurt chez nous.

PHILAMINTE
 Ce sont charmes pour moi, que ce qui part de vous.

ARMANDE
715 Ce m’est une douceur à nulle autre pareille.

BÉLISE
 Ce sont repas friands qu’on donne à mon oreille.

PHILAMINTE
 Ne faites point languir de si pressants désirs.

ARMANDE
 Dépêchez.

BÉLISE
 Faites tôt, et hâtez nos plaisirs.

PHILAMINTE
 À notre impatience offrez votre épigramme.

TRISSOTIN
720 Hélas, c’est un enfant tout nouveau né, Madame.
Son sort assurément a lieu de vous toucher,
Et c’est dans votre cour que j’en viens d’accoucher.

PHILAMINTE
 Pour me le rendre cher, il suffit de son père.

TRISSOTIN
 Votre approbation lui peut servir de mère.

BÉLISE
 Qu’il a d’esprit !

 SCÈNE II

HENRIETTE, PHILAMINTE, ARMANDE, BÉLISE, TRISSOTIN, L’ÉPINE.
PHILAMINTE
725 Holà, pourquoi donc fuyez-vous ?

HENRIETTE
 C’est de peur de troubler un entretien si doux.

PHILAMINTE
 Approchez, et venez de toutes vos oreilles
Prendre part au plaisir d’entendre des merveilles.

HENRIETTE
 Je sais peu les beautés de tout ce qu’on écrit,
730 Et ce n’est pas mon fait que les choses d’esprit.

PHILAMINTE
 Il n’importe ; aussi bien ai-je à vous dire ensuite
Un secret dont il faut que vous soyez instruite.

TRISSOTIN
 Les sciences n’ont rien qui vous puisse enflammer,
Et vous ne vous piquez que de savoir charmer.

HENRIETTE
735 Aussi peu l’un que l’autre, et je n’ai nulle envie...

BÉLISE
 Ah songeons à l’enfant nouveau né, je vous prie.

PHILAMINTE
 Allons, petit garçon, vite, de quoi s’asseoir.
Le laquais tombe avec la chaise.
Voyez l’impertinent ! Est-ce que l’on doit choir,
Après avoir appris l’équilibre des choses ?

BÉLISE
740 De ta chute, ignorant, ne vois-tu pas les causes,
Et qu’elle vient d’avoir du point fixe écarté,
Ce que nous appelons centre de gravité ?

L’ÉPINE
 Je m’en suis aperçu, Madame, étant par terre.

PHILAMINTE
 Le lourdaud !

TRISSOTIN
 Bien lui prend de n’être pas de verre.

ARMANDE
 Ah de l’esprit partout !

BÉLISE
745 Cela ne tarit pas.

PHILAMINTE
 Servez-nous promptement votre aimable repas.

TRISSOTIN
 Pour cette grande faim qu’à mes yeux on expose,
Un plat seul de huit vers me semble peu de chose,
Et je pense qu’ici je ne ferai pas mal,
750 De joindre à l’épigramme, ou bien au madrigal,
Le ragoût d’un sonnet, qui chez une princesse
A passé pour avoir quelque délicatesse.
Il est de sel attique assaisonné partout,
Et vous le trouverez, je crois, d’assez bon goût.

ARMANDE
 Ah Je n’en doute point.

PHILAMINTE
755 Donnons vite audience.

BÉLISE
 À chaque fois qu’il veut lire, elle l’interrompt.
Je sens d’aise mon cœur tressaillir par avance.
J’aime la poésie avec entêtement [1] .
Et surtout quand les vers sont tournés galamment.

PHILAMINTE
 Si nous parlons toujours, il ne pourra rien dire.

TRISSOTIN
 SO...

BÉLISE [2]
760 Silence, ma nièce.

TRISSOTIN
SONNET ,
À LA PRINCESSE URANIE
sur sa fièvre.
 Votre prudence est endormie,
De traiter magnifiquement,
Et de loger superbement
Votre plus cruelle ennemie.

BÉLISE
 Ah le joli début !

ARMANDE
765 Qu’il a le tour galant !

PHILAMINTE
 Lui seul des vers aisés possède le talent !

ARMANDE
 À prudence endormie il faut rendre les armes.

BÉLISE
 Loger son ennemie est pour moi plein de charmes.

PHILAMINTE
 J’aime superbement et magnifiquement ;
770 Ces deux adverbes joints font admirablement.

BÉLISE
 Prêtons l’oreille au reste.

TRISSOTIN
 Votre prudence est endormie,
De traiter magnifiquement,
Et de loger superbement
Votre plus cruelle ennemie.

ARMANDE
 Prudence endormie !

BÉLISE
 Loger son ennemie !

PHILAMINTE
 Superbement, et magnifiquement !

TRISSOTIN
 Faites-la sortir, quoi qu’on die [i] ,
De votre riche appartement,
Où cette ingrate insolemment
775 Attaque votre belle vie.

BÉLISE
 Ah tout doux, laissez-moi, de grâce, respirer.

ARMANDE
 Donnez-nous, s’il vous plaît, le loisir d’admirer.

PHILAMINTE
 On se sent à ces vers, jusques au fond de l’âme,
Couler je ne sais quoi qui fait que l’on se pâme.

ARMANDE
 Faites-la sortir, quoi qu’on die,
De votre riche appartement.
780 Que riche appartement est là joliment dit !
Et que la métaphore est mise avec esprit !

PHILAMINTE
 Faites-la sortir, quoi qu’on die.
Ah ! que ce quoi qu’on die est d’un goût admirable !
C’est, à mon sentiment, un endroit impayable.

ARMANDE
 De quoi qu’on die aussi mon cœur est amoureux.

BÉLISE
785 Je suis de votre avis, quoi qu’on die est heureux.

ARMANDE
 Je voudrais l’avoir fait.

BÉLISE
 Il vaut toute une pièce.

PHILAMINTE
 Mais en comprend-on bien comme moi la finesse ?

ARMANDE et BÉLISE
 Oh, oh.

PHILAMINTE
 Faites-la sortir, quoi qu’on die.
Que de la fièvre on prenne ici les intérêts,
N’ayez aucun égard, moquez-vous des caquets.
Faites-la sortir, quoi qu’on die.
Quoi qu’on die, quoi qu’on die.
790 Ce quoi qu’on die en dit beaucoup plus qu’il ne semble.
Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble ;
Mais j’entends là-dessous un million de mots.

BÉLISE
 Il est vrai qu’il dit plus de choses qu’il n’est gros.

PHILAMINTE
 Mais quand vous avez fait ce charmant quoi qu’on die,
795 Avez-vous compris, vous, toute son énergie ?
Songiez-vous bien vous-même à tout ce qu’il nous dit,
Et pensiez-vous alors y mettre tant d’esprit ?

TRISSOTIN
 Hay, hay.

ARMANDE
 J’ai fort aussi l’ingrate dans la tête,
 Cette ingrate de fièvre, injuste, malhonnête,
800 Qui traite mal les gens, qui la logent chez eux.

PHILAMINTE
 Enfin les quatrains sont admirables tous deux.
Venons-en promptement aux tiercets, je vous prie.

ARMANDE
 Ah, s’il vous plaît, encore une fois quoi qu’on die.

TRISSOTIN
 Faites-la sortir, quoi qu’on die,

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE
 Quoi qu’on die !

TRISSOTIN
 De votre riche appartement,

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE
 Riche appartement !

TRISSOTIN
 Où cette ingrate insolemment

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE
 Cette ingrate de fièvre ?

TRISSOTIN
 Attaque votre belle vie.

PHILAMINTE
 Votre belle vie !

ARMANDE et BÉLISE
 Ah !

TRISSOTIN
 Quoi, sans respecter votre rang,
805 Elle se prend à votre sang,

PHILAMINTE, ARMANDE et BÉLISE
 Ah !

TRISSOTIN
 Et nuit et jour vous fait outrage ?
 Si vous la conduisez aux bains,
Sans la marchander davantage [3] ,
Noyez-la de vos propres mains.

PHILAMINTE
 On n’en peut plus ?

BÉLISE
 On pâme.

ARMANDE
810 On se meurt de plaisir.

PHILAMINTE
 De mille doux frissons vous vous sentez saisir.

ARMANDE
 Si vous la conduisez aux bains,

BÉLISE
 Sans la marchander davantage,

PHILAMINTE
 Noyez-la de vos propres mains.
De vos propres mains, là, noyez-la dans les bains.

ARMANDE
 Chaque pas dans vos vers rencontre un trait charmant.

BÉLISE
 Partout on s’y promène avec ravissement.

PHILAMINTE
815 On n’y saurait marcher que sur de belles choses.

ARMANDE
 Ce sont petits chemins tout parsemés de roses.

TRISSOTIN
 Le sonnet donc vous semble...

PHILAMINTE
 Admirable, nouveau,
 Et personne jamais n’a rien fait de si beau.

BÉLISE
 Quoi, sans émotion pendant cette lecture ?
820 Vous faites là, ma nièce, une étrange figure !

HENRIETTE
 Chacun fait ici-bas la figure qu’il peut,
Ma tante ; et bel esprit, il ne l’est pas qui veut.

TRISSOTIN
 Peut-être que mes vers importunent Madame.

HENRIETTE
 Point, je n’écoute pas.

PHILAMINTE
 Ah ? voyons l’épigramme.

TRISSOTIN
 SUR UN CARROSSE

DE COULEUR AMARANTE,
 DONNÉ À UNE DAME DE SES AMIES.

PHILAMINTE
825 Ces titres ont toujours quelque chose de rare.

ARMANDE
 À cent beaux traits d’esprit leur nouveauté prépare.

TRISSOTIN
 L’amour si chèrement m’a vendu son lien,

BÉLISE, ARMANDE et PHILAMINTE
 Ah !

TRISSOTIN
 Qu’il m’en coûte déjà la moitié de mon bien.
Et quand tu vois ce beau carrosse
830 Où tant d’or se relève en bosse [4] ,
Qu’il étonne tout le pays,
Et fait pompeusement triompher ma Laïs [5] ,

PHILAMINTE
 Ah ma Laïs ! voilà de l’érudition.

BÉLISE
 L’enveloppe [i] est jolie, et vaut un million.

TRISSOTIN
 Et quand tu vois ce beau carrosse,
Où tant d’or se relève en bosse,
Qu’il étonne tout le pays,
Et fait pompeusement triompher ma Laïs,
835 Ne dis plus qu’il est amarante [6]  :
Dis plutôt qu’il est de ma rente.

ARMANDE
 Oh, oh, oh ! celui-là [7] ne s’attend point du tout.

PHILAMINTE
 On n’a que lui qui puisse écrire de ce goût.

BÉLISE
 Ne dis plus qu’il est amarante :
Dis plutôt qu’il est de ma rente.
Voilà qui se décline : ma rente, de ma rente, à ma rente.

PHILAMINTE
 Je ne sais du moment que je vous ai connu,
840 Si sur votre sujet j’ai l’esprit prévenu [8] ,
Mais j’admire partout vos vers et votre prose.

TRISSOTIN
 Si vous vouliez de vous nous montrer quelque chose,
À notre tour aussi nous pourrions admirer.

PHILAMINTE
 Je n’ai rien fait en vers, mais j’ai lieu d’espérer
845 Que je pourrai bientôt vous montrer en amie,
Huit chapitres du plan de notre Académie.
Platon s’est au projet simplement arrêté,
Quand de sa République il a fait le traité ;
Mais à l’effet entier je veux pousser l’idée
850 Que j’ai sur le papier en prose accommodée,
Car enfin je me sens un étrange dépit
Du tort que l’on nous fait du côté de l’esprit,
Et je veux nous venger toutes tant que nous sommes
De cette indigne classe où nous rangent les hommes ;
855 De borner nos talents à des futilités,
Et nous fermer la porte aux sublimes clartés.

ARMANDE
 C’est faire à notre sexe une trop grande offense,
De n’étendre l’effort de notre intelligence,
Qu’à juger d’une jupe, et de l’air d’un manteau,
860 Ou des beautés d’un point, ou d’un brocart nouveau.

BÉLISE
 Il faut se relever de ce honteux partage,
Et mettre hautement notre esprit hors de page [9] .

TRISSOTIN
 Pour les dames on sait mon respect en tous lieux,
Et si je rends hommage aux brillants de leurs yeux,
865 De leur esprit aussi j’honore les lumières.

PHILAMINTE
 Le sexe aussi vous rend justice en ces matières ;
Mais nous voulons montrer à de certains esprits,
Dont l’orgueilleux savoir nous traite avec mépris,
Que de science aussi les femmes sont meublées,
870 Qu’on peut faire comme eux de doctes assemblées,
Conduites en cela par des ordres meilleurs,
Qu’on y veut réunir ce qu’on sépare ailleurs ;
Mêler le beau langage, et les hautes sciences ;
Découvrir la nature en mille expériences ;
875 Et sur les questions qu’on pourra proposer
Faire entrer chaque secte, et n’en point épouser.

TRISSOTIN
 Je m’attache pour l’ordre au péripatétisme [10] .

PHILAMINTE
 Pour les abstractions j’aime le platonisme.

ARMANDE
 Épicure me plaît, et ses dogmes sont forts.

BÉLISE
880 Je m’accommode assez pour moi des petits corps ;
Mais le vide à souffrir me semble difficile,
Et je goûte bien mieux la matière subtile [11] .

TRISSOTIN
 Descartes pour l’aimant donne fort dans mon sens [12] .

ARMANDE
 J’aime ses tourbillons [13] .

PHILAMINTE
 Moi ses mondes tombants [14] .

ARMANDE
885 Il me tarde de voir notre assemblée ouverte,
Et de nous signaler par quelque découverte.

TRISSOTIN
 On en attend beaucoup de vos vives clartés,
Et pour vous la nature a peu d’obscurités.

PHILAMINTE
 Pour moi, sans me flatter, j’en ai déjà fait une,
890 Et j’ai vu clairement des hommes dans la lune.

BÉLISE
 Je n’ai point encor vu d’hommes, comme je croi,
Mais j’ai vu des clochers tout comme je vous voi.

ARMANDE
 Nous approfondirons, ainsi que la physique,
Grammaire, histoire, vers, morale, et politique.

PHILAMINTE
895 La morale a des traits dont mon cœur est épris,
Et c’était autrefois l’amour des grands esprits ;
Mais aux stoïciens je donne l’avantage,
Et je ne trouve rien de si beau que leur sage.

ARMANDE
 Pour la langue, on verra dans peu nos règlements,
900 Et nous y prétendons faire des remuements.
Par une antipathie ou juste, ou naturelle [15] ,
Nous avons pris chacune une haine mortelle
Pour un nombre de mots, soit ou verbes, ou noms,
Que mutuellement nous nous abandonnons ;
905 Contre eux nous préparons de mortelles sentences,
Et nous devons ouvrir nos doctes conférences
Par les proscriptions de tous ces mots divers,
Dont nous voulons purger et la prose et les vers.

PHILAMINTE
 Mais le plus beau projet de notre académie,
910 Une entreprise noble et dont je suis ravie ;
Un dessein plein de gloire, et qui sera vanté
Chez tous les beaux esprits de la postérité,
C’est le retranchement de ces syllabes sales,
Qui dans les plus beaux mots produisent des scandales ;
915 Ces jouets éternels des sots de tous les temps ;
Ces fades lieux communs de nos méchants plaisants ;
Ces sources d’un amas d’équivoques infâmes,
Dont on vient faire insulte à la pudeur des femmes.

TRISSOTIN
 Voilà certainement d’admirables projets !

BÉLISE
920 Vous verrez nos statuts quand ils seront tous faits.

TRISSOTIN
 Ils ne sauraient manquer d’être tous beaux et sages.

ARMANDE
 Nous serons par nos lois les juges des ouvrages.
Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis.
Nul n’aura de l’esprit, hors nous et nos amis.
925 Nous chercherons partout à trouver à redire,
Et ne verrons que nous qui sache bien écrire.

 SCÈNE III

L’ÉPINE, TRISSOTIN, PHILAMINTE, BÉLISE, ARMANDE, HENRIETTE, VADIUS.
L’ÉPINE
 Monsieur, un homme est là qui veut parler à vous,
Il est vêtu de noir, et parle d’un ton doux.

TRISSOTIN
 C’est cet ami savant qui m’a fait tant d’instance
930 De lui donner l’honneur de votre connaissance.

PHILAMINTE
 Pour le faire venir, vous avez tout crédit.
Faisons bien les honneurs au moins de notre esprit.
Holà. Je vous ai dit en paroles bien claires,
Que j’ai besoin de vous.

HENRIETTE
 Mais pour quelles affaires ?

PHILAMINTE
935 Venez, on va dans peu vous les faire savoir.

TRISSOTIN
 Voici l’homme qui meurt du désir de vour voir.
En vous le produisant, je ne crains point le blâme
D’avoir admis chez vous un profane, Madame,
Il peut tenir son coin [16] parmi de beaux esprits.

PHILAMINTE
940 La main qui le présente, en dit assez le prix.

TRISSOTIN
 Il a des vieux auteurs la pleine intelligence,
Et sait du grec, Madame, autant qu’homme de France.

PHILAMINTE
 Du grec, ô Ciel ! du grec ! Il sait du grec, ma sœur !

BÉLISE
 Ah, ma nièce, du grec !

ARMANDE
 Du grec ! quelle douceur !

PHILAMINTE
945 Quoi, Monsieur sait du grec ? Ah permettez, de grâce
Que pour l’amour du grec, Monsieur, on vous embrasse.
Il les baise toutes, jusques à Henriette qui le refuse.

HENRIETTE
 Excusez-moi, Monsieur, je n’entends pas le grec.

PHILAMINTE
 J’ai pour les livres grecs un merveilleux respect.

VADIUS
 Je crains d’être fâcheux, par l’ardeur qui m’engage
950 À vous rendre aujourd’hui, Madame, mon hommage,
Et j’aurais pu troubler quelque docte entretien.

PHILAMINTE
 Monsieur, avec du grec on ne peut gâter rien.

TRISSOTIN
 Au reste il fait merveille en vers ainsi qu’en prose,
Et pourrait, s’il voulait, vous montrer quelque chose.

VADIUS
955 Le défaut des auteurs, dans leurs productions,
C’est d’en tyranniser les conversations ;
D’être au Palais, au Cour[i] , aux ruelles, aux tables,
De leurs vers fatigants lecteurs infatigables.
Pour moi je ne vois rien de plus sot à mon sens,
960 Qu’un auteur qui partout va gueuser des encens [17] ,
Qui des premiers venus saisissant les oreilles,
En fait le plus souvent les martyrs de ses veilles.
On ne m’a jamais vu ce fol entêtement,
Et d’un Grec là-dessus je suis le sentiment,
965 Qui par un dogme exprès défend à tous ses sages
L’indigne empressement de lire leurs ouvrages.
Voici de petits vers pour de jeunes amants,
Sur quoi je voudrais bien avoir vos sentiments.

TRISSOTIN
 Vos vers ont des beautés que n’ont point tous les autres.

VADIUS
970 Les grâces et Vénus règnent dans tous les vôtres.

TRISSOTIN
 Vous avez le tour libre, et le beau choix des mots.

VADIUS
 On voit partout chez vous l’ithos et le pathos [i] .

TRISSOTIN
 Nous avons vu de vous des églogues d’un style,
Qui passe en doux attraits Théocrite et Virgile.

VADIUS
975 Vos odes ont un air noble, galant et doux,
Qui laisse de bien loin votre Horace après vous.

TRISSOTIN
 Est-il rien d’amoureux comme vos chansonnettes ?

VADIUS
 Peut-on voir rien d’égal aux sonnets que vous faites ?

TRISSOTIN
 Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux ?

VADIUS
980 Rien de si plein d’esprit que tous vos madrigaux ?

TRISSOTIN
 Aux ballades surtout vous êtes admirable.

VADIUS
 Et dans les bouts-rimés je vous trouve adorable.

TRISSOTIN
 Si la France pouvait connaître votre prix,

VADIUS
 Si le siècle rendait justice aux beaux esprits,

TRISSOTIN
985 En carrosse doré vous iriez par les rues.

VADIUS
 On verrait le public vous dresser des statues.
Hom. C’est une ballade, et je veux que tout net
Vous m’en...

TRISSOTIN
 Avez-vous vu certain petit sonnet
 Sur la fièvre qui tient la princesse Uranie ?

VADIUS
990 Oui, hier il me fut lu dans une compagnie.

TRISSOTIN
 Vous en savez l’auteur ?

VADIUS
 Non ; mais je sais fort bien,
 Qu’à ne le point flatter, son sonnet ne vaut rien.

TRISSOTIN
 Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable.

VADIUS
 Cela n’empêche pas qu’il ne soit misérable ;
995 Et si vous l’avez vu, vous serez de mon goût.

TRISSOTIN
 Je sais que là-dessus je n’en suis point du tout,
Et que d’un tel sonnet peu de gens sont capables.

VADIUS
 Me préserve le Ciel d’en faire de semblables !

TRISSOTIN
 Je soutiens qu’on ne peut en faire de meilleur ;
1000 Et ma grande raison, c’est que j’en suis l’auteur.

VADIUS
 Vous ?

TRISSOTIN
 Moi.

VADIUS
 Je ne sais donc comment se fit l’affaire.

TRISSOTIN
 C’est qu’on fut malheureux, de ne pouvoir vous plaire.

VADIUS
 Il faut qu’en écoutant j’aie eu l’esprit distrait,
Ou bien que le lecteur m’ait gâté le sonnet.
1005 Mais laissons ce discours, et voyons ma ballade.

TRISSOTIN
 La ballade, à mon goût, est une chose fade.
Ce n’en est plus la mode ; elle sent son vieux temps.

VADIUS
 La ballade pourtant charme beaucoup de gens.

TRISSOTIN
 Cela n’empêche pas qu’elle ne me déplaise.

VADIUS
1010 Elle n’en reste pas pour cela plus mauvaise.

TRISSOTIN
 Elle a pour les pédants de merveilleux appas.

VADIUS
 Cependant nous voyons qu’elle ne vous plaît pas.

TRISSOTIN
 Vous donnez sottement vos qualités aux autres.

VADIUS
 Fort impertinemment vous me jetez les vôtres.

TRISSOTIN
1015 Allez, petit grimaud [18] , barbouilleur de papier.

VADIUS
 Allez, rimeur de balle [19] , opprobre du métier.

TRISSOTIN
 Allez, fripier d’écrits, impudent plagiaire.

VADIUS
 Allez, cuistre...

PHILAMINTE
 Eh, Messieurs, que prétendez-vous faire ?

TRISSOTIN
 Va, va restituer tous les honteux larcins
1020 Que réclament sur toi les Grecs et les Latins.

VADIUS
 Va, va-t’en faire amende honorable au Parnasse,
D’avoir fait à tes vers estropier Horace.

TRISSOTIN
 Souviens-toi de ton livre, et de son peu de bruit.

VADIUS
 Et toi, de ton libraire à l’hôpital réduit.

TRISSOTIN
1025 Ma gloire est établie, en vain tu la déchires.

VADIUS
 Oui, oui, je te renvoie à l’auteur des Satires.

TRISSOTIN
 Je t’y renvoie aussi.

VADIUS
 J’ai le contentement,
 Qu’on voit qu’il m’a traité plus honorablement.
Il me donne en passant une atteinte légère
1030 Parmi plusieurs auteurs qu’au Palais [20] on révère ;
Mais jamais dans ses vers il ne te laisse en paix,
Et l’on t’y voit partout être en butte à ses traits.

TRISSOTIN
 C’est par là que j’y tiens un rang plus honorable.
Il te met dans la foule ainsi qu’un misérable,
1035 Il croit que c’est assez d’un coup pour t’accabler,
Et ne t’a jamais fait l’honneur de redoubler :
Mais il m’attaque à part comme un noble adversaire
Sur qui tout son effort lui semble nécessaire ;
Et ses coups contre moi redoublés en tous lieux,
1040 Montrent qu’il ne se croit jamais victorieux.

VADIUS
 Ma plume t’apprendra quel homme je puis être.

TRISSOTIN
 Et la mienne saura te faire voir ton maître.

VADIUS
 Je te défie en vers, prose, grec, et latin.

TRISSOTIN
 Hé bien, nous nous verrons seul à seul chez Barbin [21] .

 SCÈNE IV

tr>
TISSOTIN, PHILAMINTE, ARMANDE, BÉLISE, HENRIETTE.
TRISSOTIN
1045 À mon emportement ne donnez aucun blâme ;
C’est votre jugement que je défends, Madame,
Dans le sonnet qu’il a l’audace d’attaquer.

PHILAMINTE
 À vous remettre bien, je me veux appliquer.
Mais parlons d’autre affaire. Approchez, Henriette.
1050 Depuis assez longtemps mon âme s’inquiète,
De ce qu’aucun esprit en vous ne se fait voir,
Mais je trouve un moyen de vous en faire avoir.

HENRIETTE
 C’est prendre un soin pour moi qui n’est pas nécessaire,
Les doctes entretiens ne sont point mon affaire.
1055 J’aime à vivre aisément , et dans tout ce qu’on dit
Il faut se trop peiner, pour avoir de l’esprit.
C’est une ambition que je n’ai point en tête,
Je me trouve fort bien, ma mère, d’être bête,
Et j’aime mieux n’avoir que de communs propos,
1060 Que de me tourmenter pour dire de beaux mots.

PHILAMINTE
 Oui, mais j’y suis blessée, et ce n’est pas mon compte
De souffrir dans mon sang une pareille honte.
La beauté du visage est un frêle ornement,
Une fleur passagère, un éclat d’un moment,
1065 Et qui n’est attaché qu’à la simple épiderme ;
Mais celle de l’esprit est inhérente et ferme.
J’ai donc cherché longtemps un biais de vous donner
La beauté que les ans ne peuvent moissonner,
De faire entrer chez vous le désir des sciences,
1070 De vous insinuer les belles connaissances ;
Et la pensée enfin où mes vœux ont souscrit,
C’est d’attacher à vous un homme plein d’esprit,
Et cet homme est Monsieur que je vous détermine [22]
À voir comme l’époux que mon choix vous destine.

HENRIETTE
 Moi, ma mère ?

PHILAMINTE
1075 Oui, vous. Faites la sotte un peu.

BÉLISE
 Je vous entends. Vos yeux demandent mon aveu,
Pour engager ailleurs un cœur que je possède.
Allez, je le veux bien. À ce nœud je vous cède,
C’est un hymen qui fait votre établissement.

TRISSOTIN
1080 Je ne sais que vous dire, en mon ravissement,
Madame, et cet hymen dont je vois qu’on m’honore
Me met...

HENRIETTE
 Tout beau, Monsieur, il n’est pas fait encore
 Ne vous pressez pas tant.

PHILAMINTE
 Comme vous répondez !
 Savez-vous bien que si... Suffit, vous m’entendez.
1085 Elle se rendra sage ; allons, laissons-la faire.

 SCÈNE V

HENRIETTE, ARMANDE.
ARMANDE
 On voit briller pour vous les soins de notre mère ;
Et son choix ne pouvait d’un plus illustre époux...

HENRIETTE
 Si le choix est si beau, que ne le prenez-vous ?

ARMANDE
 C’est à vous, non à moi, que sa main est donnée.

HENRIETTE
1090 Je vous le cède tout, comme à ma sœur aînée.

ARMANDE
 Si l’hymen comme à vous me paraissait charmant,
J’accepterais votre offre avec ravissement.

HENRIETTE
 Si j’avais comme vous les pédants dans la tête,
Je pourrais le trouver un parti fort honnête.

ARMANDE
1095 Cependant bien qu’ici nos goûts soient différents,
Nous devons obéir, ma sœur, à nos parents ;
Une mère a sur nous une entière puissance,
Et vous croyez en vain par votre résistance...

 SCÈNE VI

CHRYSALE, ARISTE, CLITANDRE, HENRIETTE, ARMANDE.
CHRYSALE
 Allons, ma fille, il faut approuver mon dessein,
1100 Ôtez ce gant. Touchez à Monsieur dans la main,
Et le considérez désormais dans votre âme
En homme dont je veux que vous soyez la femme.

ARMANDE
 De ce côté, ma sœur, vos penchants sont fort grands.

HENRIETTE
 Il nous faut obéir, ma sœur, à nos parents ;
1105 Un père a sur nos vœux une entière puissance.

ARMANDE
 Une mère a sa part à notre obéissance.

CHRYSALE
 Qu’est-ce à dire ?

ARMANDE
 Je dis que j’appréhende fort
 Qu’ici ma mère et vous ne soyez pas d’accord,
Et c’est un autre époux...

CHRYSALE
 Taisez-vous, péronnelle [23]  !
1110 Allez philosopher tout le soûl avec elle,
Et de mes actions ne vous mêlez en rien.
Dites-lui ma pensée, et l’avertissez bien
Qu’elle ne vienne pas m’échauffer les oreilles ;
Allons vite.

ARISTE
 Fort bien ; vous faites des merveilles.

CLITANDRE
1115 Quel transport ! quelle joie ! ah ! que mon sort est doux !

CHRYSALE
 Allons, prenez sa main, et passez devant nous,
Menez-la dans sa chambre. Ah les douces caresses !
Tenez, mon cœur s’émeut à toutes ces tendresses,
Cela ragaillardit tout à fait mes vieux jours,
1120 Et je me ressouviens de mes jeunes amours.

[1] Avec entêtement : avec passion.

[2] VAR. BÉLISE, à Henriette. (1682).

[i] Quoi qu’on die : le subjonctif archaïque die pour dise était encore très souvent employé à l’époque.

[3] Sans le marchander davantage : sans l’épargner davantage.

[4] En bosse : en relief.

[5] Laïs : courtisane grecque du Ve siècle avant notre ère, célèbre pour sa beauté et son esprit.

[i] L’enveloppe : "au figuré, les termes que l’on emploie adroitement pour dire ce qu’on n’ose pas ou ce qu’on ne veut pas dire en termes propres et grossiers" (Dictionnaire de Richelet). Le mot concerne toujours Ma Laïs, expression qui désigne une femme de petite vertu.

[6] VAR. Ne dis plus qu’il est d’amarante (1682).

[7] Celui-là : ce dernier trait.

[8] VAR. Si sur votre sujet j’eus l’esprit prévenu. (1682).

[9] Hors de page : hors de toute tutelle. les enfants nobles étaient pages du roi ou de quelque grand seigneur de sept à quatorze ans. Après quoi, ils devenaient écuyers et étaient "hors de page".

[10] Le péripatétisme : la philosophie d’Aristote.

[11] Les petits corps ou atomes tombant dans le vide illimité, c’est l’image fondamentale de l’Épicurisme. Mais, si elle accepte les atomes, Bélise, en bonne aristotélicienne, pense que la nature a horreur du vide, et elle leur préfère la matière subtile ou "la poussière" dont parle Descartes (Principes de la Philosophie, § 48-51).

[12] Dans les Principes de la Philosophie (§ 145), Descartes écrit que "toute la terre est un aimant".

[13] Pour la théorie des tourbillons, voir les mêmes Principes, § 65 : "Que les cieux sont divisés en plusieurs tourbillons".

[14] Les mondes tombants sont les comètes, dont Descartes explique le mouvement de tourbillon en tourbillon. (Principes de la Philosophie, § 126, 132).

[15] Par une antipathie ou juste, ou naturelle : par une antipathie justifiée par des raisons linguistiques ou par antipathie instinctive.

[16] Tenir son coin : terme de jeu de paume, bien tenir sa place au jeu, et au figuré, dans une conversation ou une discussion.

[i] Au Palais : à la Galerie du Palais (cf. v. 266) ;
au Cours : au Cours La Reine

[17] Va gueuser des encens : va mendier des louanges.

[i] L’ithos : la peinture des m ?urs ;
le pathos : la peinture des passions.

[18] Grimaud : "jeune homme qui ne sait pas grand-chose et qui est à peine initié dans les lettres" (Dictionnaire de Richelet), ou pédant de collège.

[19] Rimeur de balle : rimeur au petit pied. On appelait marchandise de balle une marchandise de mauvaise qualité, qui se trouvait dans la balle des colporteurs.

[20] Au Palais : dans les boutiques de librairies de la Galerie du Palais.

[21] Célèbre libraire qui tenait boutique sur le second perron de la Sainte-Chapelle. Le défi burlesque évoque l’atmosphère du Lutrin.

[22] Déterminer quelqu’un à faire quelque chose, c’est faire prendre à quelqu’un une détermination, un parti. Ici, le mot équivaut à "inviter impérativement".

[23] Le texte porte ici un point d’interrogation que nous corrigeons.